Vers la fin du conflit au Sahara occidental

18 July 2005

  Mariano Aguirre

Vers la fin du conflit au Sahara occidental
Espoirs de paix en Afrique du Nord Latine
Mariano Aguirre
Le Monde diplomatique, November 1997


Le 16 septembre dernier, le Maroc et le Front populaire pour la libération de la Saguia el Hamra et du Rio de Oro (Polisario) sont arrivés à un accord pour relancer le plan de paix au Sahara occidental, échanger des prisonniers, libérer des détenus politiques, permettre le retour de réfugiés, cantonner les troupes dans les casernes et organiser enfin, en décembre 1998, un référendum sur le statut (indépendance ou intégration au Maroc?) de ce territoire
disputé depuis plus de vingt ans.


Le plan pour la paix au Sahara occidental était bloqué depuis sa ratification en 1991, mais l'Union européenne, les Etats-Unis et l'ONU ont intérêt à ce qu'une issue se dégage de ce contentieux qui affecte l'Afrique du Nord et qui ajoute un élément d'instabilité à une région déjà fortement perturbée par la guerre civile en Algérie. Situé dans une zone prioritaire pour la sécurité de l'Europe, le Sahara occidental oppose directement le Maroc et
l'Algérie, qui se sont affrontés pour l'hégémonie régionale. (1) L'auteur de la médiation, accomplie lors de réunions tenues à Lisbonne, Londres et Houston, est M. James Baker, ancien secrétaire d'Etat des Etats- Unis, représentant le secrétaire général de l'ONU, M. Kofi Annan. name="2b">(2)

Le Sahara occidental est riche en phosphates (essentiels pour la fabrication des fertilisants) et possède l'un des plus importants bancs de pêche de l'océan Atlantique. L'Espagne le colonisa dès 1884, et ses frontières furent délimitées par Paris et Madrid entre 1886 et 1934. (3) Des tribus nomades y ont vécu pendant des générations. Le spécialiste Tony Hodges estime que cette région n'a aucun antécédent historique en tant qu'Etat indépendant : Le Sahara occidental n'a jamais constitué une nation avant sa colonisation, et le nationalisme actuel est un phénomène très récent, qui ne s'est manifesté qu'aux derniers moments de la période coloniale espagnole. (4);

Les groupes tribaux et nomades qui y habitaient n'ont pas constitué d'Etat et ont fréquemment entretenu des relations conflictuelles. Entre 1950 et 1970 sont apparus des signes de modernisation. La demande de phosphates, l'essor de l'urbanisation et de l'emploi, la transition d'un style de vie nomade à un style sédentaire, et le développement d'un système éducatif ont constitué des bases ayant favorisé l'avènement d'un sentiment nationaliste.

Entre 1953 et 1956, lors de la lutte pour l'indépendance au Maroc, des milliers de Sahraouis se sont engagés dans
l'Armée de libération marocaine. En tant que citoyens marocains, ils souhaitaient alors que la lutte se poursuive, une fois l'indépendance du Maroc obtenue en 1956, pour libérer les trois régions du Sud marocain demeurées sous le joug
espagnol : Ifni, Tarfaya et le Sahara occidental. En 1963, le Comité spécial de décolonisation de l'ONU, à la demande du Maroc, inclut le Sahara occidental dans la liste des territoires devant être décolonisés.

En 1973, des anciens de l'Armée de libération du Maroc, déçus par le régime marocain et séduits par lesocialisme algérien;, créaient le Front Polisario, qui entamait la lutte au Sahara contre les forces armées espagnoles.

Le Maroc a toujours revendiqué l'appartenance du Sahara occidental (et même de la Mauritanie) à son territoire
historique avant que celui-ci ne soit divisé par le colonialisme français et espagnol. En octobre 1975, le Tribunal international de justice de l'ONU, à La Haye, a rappelé la priorité du droit des habitants de la colonie à se prononcer par autodétermination. (5) Le Tribunal a reconnu que, dans le cas du Sahara, des liens historiques existaient entre le Maroc et les tribus de la région, mais ceux-ci ne prévalent pas sur le principe du droit à l'autodétermination. (6)

Il y a dix ans, un grand expert de la région, George Joffé, actuel directeur d'études de l'Institut royal des affaires internationales (Londres), écrivait : La Cour a pris soin d'expliquer qu'elle admettait que de tels liens (historiques) existaient avec certaines, mais pas l'ensemble, des tribus du Sahara occidental(...). Cependant, la Cour était sceptique quant à la revendication marocaine puisque les tribus concernées étaient nomades, éparpillées et non circonscrites à l'intérieur de frontières précises - circonstances que de précédentes décisions de la Cour avaient jugées inadaptées à une souveraineté territoriale. (7)

En réponse, le roi Hassan II organisa lamarche verte;. En novembre 1975, durant l'agonie du général Franco, fut ratifié l'accord tripartite de Madrid selon lequel l'Espagne cédait l'administration du Sahara occidental au Maroc et à la
Mauritanie, allant à l'encontre des résolutions de l'ONU, et sans consulter les habitants de la région. Peu après, la Mauritanie abandonnait ses ambitions territoriales.

En 1976, le Polisario créa la République arabe démocratique sahraouie (RADS) et son protecteur, l'Algérie, lui permit d'utiliser son territoire comme base arrière. En 1979, le Conseil de sécurité de l'ONU condamna l'occupation marocaine;et reconnut le Front Polisario comme représentant légitime du peuple sahraoui;.En 1984, l'Organisation de l'unité africaine (OUA) accepta le Polisario comme membre, entraînant le retrait du Maroc.

Qui seront les électeurs?

De 1980 à 1987, Rabat bâtit un gigantesque mur fortifié pour empêcher les incursions armées du Polisario et mettre à l'abri les gisements de phosphates de Bu Craa. Au même moment, il mit en place une infrastructure économique et sociale, et investit, entre 1976 et 1989, environ 2,8 milliards de dollars pour soutenir la croissance locale. Actuellement, 100 000
fonctionnaires marocains vivent au Sahara et près de 160 000 soldats y sont cantonnés. Selon l'organisation Human Rights Watch, en 1991 Rabat aurait transféré pas moins de 40 000 personnes dans le Sahara, qui y vivraient dans des tentes. (8)

Le Maroc a dépensé 250 millions de dollars par an pour améliorer les conditions de vie des habitants du Sahara et défendre ce territoire. Ses principaux appuis sont venus
d'Arabie saoudite, de France et des Etats-Unis. (9) Rabat a institutionnellement inclus le Sahara occidental dans les
élections municipales et législatives, et dans le référendum constitutionnel de 1993.

La résolution 690 du Conseil de sécurité (19 avril 1991) a créé la Mission de l'ONU pour l'organisation du référendum au Sahara occidental (Minurso). Le texte indique que le peuple du Sahara choisira librement et démocratiquement entre l'indépendance et l'annexion au Maroc. (10) Pour organiser ce référendum, la Minurso devait s'occuper du recensement des votants, de la libération des détenus et du rapatriement des réfugiés sahraouis résidant en Algérie.

Or l'ONU ne reçut ni l'argent ni le personnel nécessaires pour mener à bien une mission qui coûtait 100 000 dollars par jour. Les forces marocaines et sahraouies ne quittèrent pas le territoire. Le référendum devait avoir lieu en 1992. Mais aussi bien le Maroc que le Polisario - selon l'ONU - violèrent le cessez-le feu.

En 1995, le diplomate américain Frank Rudy, qui fut vice-président du comité d'organisation du référendum et membre de la Minurso, dénonça, devant le Congrès, à Washington, l'erreur que constituait le fait d'avoir accordé aux deux belligérants le soin d'identifier les électeurs potentiels, en lieu et place de l'ONU. (11)

La situation restant bloquée à l'ONU, le temps joue en faveur du Maroc. Le Polisario a annoncé, à plusieurs occasions, qu'il reprendrait la lutte armée si un accord n'aboutissait pas ; mais sa situation financière, ses forces militaires, la défection de nombre de ses cadres (qui ont rejoint le Maroc) et le manque de soutien d'une Algérie en proie à d'autres urgences lui permettront difficilement de mettre sa menace à exécution.

La solution de rechange à l'indépendance pourrait être une intégration au Maroc basée sur
l'autonomie et la décentralisation que Rabat promet depuis 1996. La presse marocaine affirme que la majorité des Sahraouis veulent l'intégration et que le séparatisme est fomenté par l'Algérie. name="12b">(12) En 1996, M. Ahmed Alaoui, ancien ministre et proche conseiller du roi Hassan II, proposa au Polisario une solution de régionalisation; parce que c'est le chemin honorable et juste pour mettre fin à cette situation insensée.
(13) La thèse de l'autonomie dans le cadre de l'Etat marocain est également soutenue par M. Javier Ruperez, du Parti populaire (PP) espagnol, président de la commission des affaires étrangères du Congrès des députés de Madrid : La question du Sahara doit faire l'objet d'une négociation et rendre propice l'existence d'un Sahara autonome dans le cadre de la souveraineté marocaine. (14)

Certains milieux sahraouis envisagent un accord sur une période transitoire de dix ans, durant laquelle le Maroc continuerait à exploiter une partie de la richesse phosphatière et les réserves de pêche jusqu'au moment de l'indépendance
intégrale.

Plusieurs puissances étrangères suivent de très près l'évolution de ce dossier. Paris soutient les positions marocaines. Et Washington a tout intérêt à entretenir les meilleures relations avec Hassan II. Des groupes américains, selon certaines sources, encourageraient un projet de développement économique du Maghreb, en alliance avec l'Arabie saoudite. (15) Celui-ci serait en concurrence avec l'Association euroméditerranéenne (AEM) lancée par l'Union européenne à Barcelone en 1996. Mais, si les conflits du Sahara et de l'Algérie ne sont pas résolus, aucun des deux projets n'avancera.

D'autre part, même si l'opinion publique et la presse en Espagne sont largement acquises aux thèses du Polisario, Madrid s'interdit, depuis des années, d'intervenir diplomatiquement pour ne pas nuire aux relations avec le Maroc. La Ligue arabe et l'Organisation pour l'unité africaine (OUA) ont d'autres problèmes plus urgents à traiter comme les négociations de paix au Proche-Orient et les différents conflits en Afrique subsaharienne.

La question du Sahara affecte la crédibilité des deux acteurs en conflit. Si les chefs du Front Polisario n'obtiennent pas l'indépendance, ils seront tout simplement balayés. De même, si Rabat ne parvient pas à démontrer la
marocanéité; du Sahara, le gouvernement et le régime s'affaibliront. A l'étranger, on craint qu'une instabilité politique au Maroc ne donne plus de poids aux islamistes radicaux.

Qui seront les électeurs ? C'est la question-clé. M. James Baker estime que leur nombre pourrait être beaucoup plus élevé;que les 80 000 prévus. (16) Pour sa part, M. Mahfud Ali Beiba, premier ministre de la RASD et signataire des accords, considère que le nombre est seulement approximatif;. name="17b">(17) M. Baker a obtenu que le Maroc réduise le nombre des 120 000 prétendus votants à 60 000, ajoutés aux 74 000 du corps électoral recensés par l'Espagne dans les années70. En 1995, le nombre des personnes aspirant à voter avoisinait les 230 000-250 000 si l'on incluait les émigrants sahraouis en Algérie, en Mauritanie, aux îles Canaries, en Espagne métropolitaine et en France.

Jusqu'à maintenant, les critères retenus pour identifier les votants étaient qu'ils soient inscrits sur les listes électorales espagnoles de 1974. Etaient considérés comme votants également leurs ascendants (parents) et descendants (enfants), les personnes qui pouvaient prouver leur appartenance sahraouie mais n'avaient pû être recensées cette année-là, et les membres des tribus sahraouies ayant résidé, au 1er décembre 1974, au moins six années consécutives (ou douze non consécutives) sur le territoire.

Si le Maroc n'a pas la certitude de gagner le référendum, sera-t-il tenté de l'annuler ? M. George Joffé considère que, dans la situation régionale actuelle, avec l'Algérie affaiblie par sa crise intérieure et le Maroc tirant partie de cette fragilité, il est peu probable que le gouvernement marocain tolère quoi que ce soit qui menacerait ses propres revendications d'hégémonie régionale. (18)

Il est peu probable aussi que le Polisario accepte le résultat, au cas où ce dernier lui serait défavorable, comme l'avait déjà envisagé M. Boutros-Ghali en 1995 ; ce qui entraînerait certainement une division au sein du Front Polisario et des dirigeants sahraouis, beaucoup d'entre eux rejoignant alors définitivement le Maroc.


References

1. Report of the Secretary General on the Situation Concerning Western Sahara;, Conseil de sécurité, Nations unies, 24 septembre 1997.
2. Un des conseillers de M. Baker était M. Chester Crocker, ancien sous-secrétaire d'Etat pour l'Afrique des gouvernements Reagan et Bush, qui a joué un rôle-clé dans l'indépendance de la Namibie, la guerre d'Angola et mis en pratique le constructive engagementavec l'Afrique du Sud.
3. Une large bibliographie existe sur la région, écrite en français, en espagnol et en anglais. On lira avec intérêt les oeuvres de Tony Hodges, Western Sahara. The Roots of a Desert War,Lawrence Hill amp; Co., Wesport, 1983 ; et Tony HodgesThe Western Sahara ", Minority Rights Group, Londres, 1991.
4. Cf.Tony Hodges,The Origins of Saharawi Nationalism;, in Richard Lawles et Laila Monahan, War and Refugees. The Western Sahara Conflict,Pinter, Londres, 1987, p. 31.
5. Les résolutions de l'ONU concernant le Sahara occidental sont disponibles sur le site Internet www.arso.org, qui propose également un bulletin hebdomadaire d'actualités.
6. International Court of Justice, Western Sahara : Advisory Opinion of 16 October1975, La Haye.
7. George Joffé,The International Court of Justice, and the Western Sahara Dispute;, inLawless and
Monahan, op. cit.,p. 24.
8. Rapport cité dans Civil Society,Le Caire, mars 1996, p. 7.
9. Stephen Zunes,Western Sahara. Peace derailed;, Current History,mai 1996, p. 229.
10. VoirReport of the Secretary-General Javier Perez de Cuellar on the Situation on Western Sahara, Security
Council;, document S/22464, 19 avril 1991. Conseil de sécurité. Résolution 690. Nations unies. Reference S/RES/690 (1991).Report of the Secretary-General on the United Nations Mission for the Referendum in Western Sahara, Nations unies, 28 février 1992.
11. Frank Rudy,Sahara Occidental : lo que la ONU debio hacer y no hizo;, Papeles de cuestiones
internacionales, primavera 1995,
pp. 123 à 129.
12. Libération,Paris, 28 avril 1996.
13. El Pais,Madrid, 5 décembre 1996.
14. El Mundo,Madrid, 13 juin 1996.
15. El Pais,18 septembre 1996.
16. El Mundo,27 septembre 1997.
17. El Pais,27 septembre 1997.
18. Entretien téléphonique avec l'auteur, Londres, 4 octobre 1997.

Copyright 1997 Le Monde diplomatique

 

About the authors

Mariano Aguirre

Mariano Aguirre is managing director of the Norwegian Peacebuilding Resource Centre (NOREF). A journalist and analyst on the Middle East, US foreign policy, international conflicts, peacebuilding and peacekeeping, he has written, co-authored and edited several books, among them: La ideología neoimperial: La crisis de EEUU con Irak (Icaria/TNI/CIP 2003), co-authored with Phyllis Bennis and "Humanitarian intervention & us hegemony: a reconceptualization" in Achin Vanaik (Ed.), Selling US Wars, Interlink publishing / Transnational Institute (2007). His most recent contribution is a chapter in Megacities. The Politics of Urban Exclusion and Violence in the Global South , eds, Kees Koonings and Dirk Kruijt, Zed Books, 2009.

He is a regular contributor to La Vanguardia, El País, Radio France International, OpenDemocracy, The Broker, Le Monde diplomatique, and other international media.

Aguirre holds an MPhil in Peace and Conflict Studies from Trinity College, Dublin, and was a programme officer for the Ford Foundation in New York. He is a fellow of the Transnational Institute, Amsterdam. He is professor in postgraduate studies at the Autonomous University of Lisbon, The Human Rights Institute at the Deusto University in Bilbao, and the Ortega y Gasset Institute in Madrid.