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La drogue, alibi de Washington en Amerique Mariano Aguirre Le Monde diplomatique, April 1997
LE 13 mars dernier, l'accusant de faiblesse dans sa lutte contre le narcotrafic, le Congrès
américain demandait des sanctions contre le Mexique. La résolution provoqua une vive
réaction à Mexico où, comme partout en Amérique latine, les pressions
des Etats-Unis premier consommateur mondial de cocaïne sont vécues comme autant
d'atteintes à la souveraineté nationale. La guerre à la drogue semble avoir
remplacé la " doctrine de la contre-insurrection " appliquée par Washington durant
les années 80. Elle permet un nouvel " interventionnisme " américain, militaire
notamment.
Près de 80 % de la cocaïne et environ 90 % de la marijuana
entrant aux Etats-Unis proviennent d'Amérique latine. Produite dans la région des
Andes (Bolivie, Pérou, Colombie), la " marchandise " transite par les Caraïbes (mais
aussi l'Amérique centrale et le Mexique), plaques tournantes pour les mafias
internationales alliées aux cartels colombiens qui font la loi dans la région
(1). Le montant annuel des ventes de la drogue
pénétrant en territoire américain atteint 50 milliards de dollars. Washington
considère ce narcotrafic comme une " affaire intérieure ", dont les
conséquences sociales sont de très grande ampleur en raison de ses incidences sur la
criminalité.
Pour lutter contre ce fléau, les autorités
américaines ont adopté deux stratégies : l'élimination
des sources d'approvisionnement en détruisant les récoltes et les laboratoires
clandestins en Amérique latine ; l'interception des passages aux
frontières, dans l'espace aérien et en haute mer. " L'objectif est de
réduire le trafic de drogues illicites à l'intérieur des Etats-Unis, d'en
faire monter le prix, de poursuivre les trafiquants dans leurs propres retranchements, de
décourager les consommateurs éventuels et de propulser les personnes
dépendantes de la drogue hors du marché
(2)".
Pour réaliser ces objectifs, fallait-il faire appel
à l'armée ? Traditionnellement, le Pentagone s'était toujours
opposé à l'engagement des militaires contre les trafiquants de drogue. Cette
position repose sur le Posse Comitatus Act de 1878, selon lequel les forces armées " ne
doivent en aucun cas intervenir dans les affaires intérieures ".
Passant outre, le
gouvernement fédéral leur a donné mission, dès 1988, de mettre fin au
trafic, de former des troupes spéciales pour agir contre les vendeurs de drogue " sur
le territoire des Etats-Unis comme à l'étranger " ; et de créer leurs
propres réseaux de services secrets et de communications. En 1989, le président
George Bush intégra officiellement les forces armées dans sa stratégie
nationale pour le contrôle des drogues (NDCS). Et le Congrès accepta que des
tâches telles que la détection et la surveillance de transferts de drogue par voie
aérienne ou maritime, et la mise sur pied d'un réseau de communications, de
contrôles et de services secrets (C31) soient confiées aux forces armées
(3). Dès lors, pour surveiller les
régions des Caraïbes et des Andes, le Pentagone recourut aux satellites, aux radars et
aux systèmes de détection utilisés pour épier l'ex-URSS et Cuba.
Depuis, les Etats-Unis envoient, dans des pays latino-américains, des commandos militaires
qui forment des équipes locales aux problèmes de sécurité et aux
techniques d'éradication des cultures. La CIA, la Drug Enforcement Administration (DEA), le
Pentagone, le service des garde-côtes et le Southern Command sont mobilisés pour
mettre en oeuvre cette politique.
Affirmant que " des phénomènes
internationaux comme le terrorisme, le trafic de drogue, la dégradation de l'environnement,
l'épuisement des ressources naturelles, la démographie galopante et l'arrivée
massive de réfugiés impliquent une politique américaine sécuritaire
à court et long terme (4) ",
le président William Clinton intensifia la lutte contre le blanchiment de l'argent et
demanda aux pays latino-américains d'extrader vers les Etats-Unis les trafiquants - ce
dernier point entraînant un vif conflit avec la Colombie. Il signa, en 1995, la Presidential
Decision Directive (PDD) établissant comme priorité des services secrets le
contrôle du " trafic international de la drogue et du crime international
organisé ".
M. Clinton a utilisé l'Emergency Economic Powers
Act pour geler les fonds des narcotrafiquants aux Etats-Unis et leur interdire toute transaction
financière. En même temps, il a intensifié l'aide antidrogue :
même s'ils demeurent notoirement insuffisants, les programmes destinés à
encourager les agriculteurs latino-américains à abandonner la culture de la coca
représentent environ 20 % du montant de l'aide extérieure
américaine pour la région, contre 3 % il y a dix ans
href="#5a" name="5b">(5).
Ces mesures ont-elles gêné les
trafiquants ? M. Mathea Falco, président de l'institut Drug
Stategies, estime que tant sur le plan national, où la répression prend le pas sur
la prévention, qu'à échelle internationale, la politique américaine
sur la drogue n'est qu' " une suite d'échecs
(6) ". Mme Coletta Youngers, expert au centre de recherches
Washington Office on Latin America (WOLA) et auteur du livre Clear and Present Dangers,
affirme : " Il n'existe aucune stratégie militaire concrète pour
faire face au problème de la drogue. Trop de services sont impliqués à trop
de niveaux politiques différents. En général, les militaires
américains ont été plutôt réticents &a adopter une position
forte contre la drogue ; seul le Southern Command a montré beaucoup
d'enthousiasme, estimant que c'était l'unique jeu à jouer".
Le
Southern Command tient un rôle fondamental dans cette guerre. Depuis les années 60,
il a entraîné des milliers d'effectifs latino-américains à la lutte
antiguérilla. Il retrouve une mission qui le conforte. Et traite actuellement la question
de la drogue sous l'angle exclusivement militaire sans se préoccuper des racines socio-
économiques du problème. Tout en reconnaissant que d'autres actions de soutien
doivent être menées, comme la lutte contre la pauvreté ou l'aide humanitaire,
le lieutenant- colonel David G. Bradford estime : " Nous autres, militaires, nous
ne désirons pas prendre part à ces actions-là
(7)".
L'idée du Pentagone est que les militaires
américains apportent la pensée stratégique et les renseignements aux forces
locales, qui doivent, seules, s'engager sur le terrain
(8). Selon Mme Coletta Youngers : " Le souhait est que les
forces américaines n'interviennent pas directement dans des situations de combat. Des
rumeurs ont cependant circulé sur une éventuelle implication d'agents
américains dans des opérations comme l'assassinat du trafiquant Gonzalo Rodriguez
Gacha en Colombie. C'est très difficile à prouver, mais cela ne me surprendrait
pas. "
Bien que la plupart de leurs activités soient gardées
secrètes, nul n'ignore que les forces spéciales américaines,
préparées durant les années 80 à mener des combats
antiguérilla, entraînent et forment désormais des commandos spéciaux
des armées d'Amérique latine pour livrer bataille aux trafiquants.
D'après le témoignage du directeur de la police de Colombie, le
général José Rosso Serrano, c'est avec le concours des troupes
américaines que les forces armées locales ont mis en place, en 1995, le plan "
Condor " et l'opération " Vichada " pour couper les voies du trafic depuis le Pérou
et le Brésil. Des experts américains ont également installé un radar
sur la base militaire de Mirandua pour contrôler l'espace aérien
(9). Par ailleurs, en avril 1996, des forces américaines,
péruviennes et colombiennes, spécialisées dans la lutte contre les
narcotrafiquants, ont réalisé des manoeuvres conjointes (opération " Laser
Strike "). Cette collaboration avec des militaires américains est très impopulaire.
Ainsi, lorsque, en 1993, des commandos américains s'installèrent dans la
région colombienne de San Andrès, à Juanchaco, pour créer une base de
lutte contre le trafic, la presse, le Congrès et le Conseil d'Etat colombiens
exigèrent immédiatement, de manière véhémente, des explications
au gouvernement de M. Cesar Gaviria...
Un désir d'hégémonie
LES Etats-Unis pourraient-ils utiliser cette infrastructure
pour conduire des interventions à caractère impérialiste comme par le
passé ? Selon le professeur Robert Matthews, de l'université de New
York : " Pour assouvir leur désir d'hégémonie, il est plus
facile, aujourd'hui, pour les Etat-Unis, de se servir des instruments de contrôle financiers
dont ils disposent, comme la Banque mondiale, le FMI ou le BID
(10). " Toutefois, il est évident qu'en accumulant de
l'information et en maintenant sur place un important appui militaire, Washington dispose de
moyens qui pourraient se révéler fort utiles pour contrôler tel ou tel pays
d'Amérique latine.
La guerre américaine contre la drogue a d'autres effets
pervers. Elle fait vivre les paysans locaux dans la crainte, et provoque des affrontements entre
les gouvernements et les agriculteurs, que ce soit, en 1996, en Colombie, lors de la destruction
forcée de cultures dans la région de Putumayo, ou en Bolivie, à Villa Union
et Mamorecillo (11). D'autre part, cela fournit
un prétexte aux forces de sécurité locales pour exercer des
répressions, limiter le pouvoir civil ou intensifier la corruption.
Le WOLA estime que
la politique des Etats-Unis a un double impact négatif : d'une part, l'aide
aux polices et aux forces armées locales " peut encourager les atteintes aux droits de
l'homme et renforce le pouvoir des militaires des pays andins auxquels, justement, on avait
tenté d'imposer un contrôle civil ". D'autre part, " le gouvernement des
Etats-Unis s'est révélé incapable d'appliquer des mesures efficaces pour
garantir que la finalité ultime de l'assistance et de l'entraînement militaires n'est
pas de soutenir les campagnes de contre-révolution, ou d'autres opérations qui ont
pour conséquence la violation des droits de l'homme
(12) ".
Ainsi, au Mexique où les liens entre la drogue et
le pouvoir demeurent très étroits, Washington reconnaît qu'il existe " de
graves problèmes d'assassinats extrajudiciaires perpétrés par la police,
ainsi que des arrestations illégales
(13) ". Les Etats-Unis ont donc fait pression pour que des
militaires mexicains remplacent la police dans la guerre contre la drogue ; mais
l'efficacité de cette mesure n'est pas évidente, comme l'a prouvé
l'arrestation, le 18 février 1997, du général Jesus Gutierrez Rebollo, chef
de la lutte antidrogue, accusé de complicité avec les narcotrafiquants
size=2>(14).
En dépit de ces
révélations, et alors qu'un rapport du Government Accounting Office accuse le
Mexique d'avoir utilisé les hélicoptères (fournis à des fins de lutte
antidrogue par les Etats-Unis) dans des opérations contre les zapatistes du Chiapas,
Washington vient d'envoyer en Colombie des hélicoptères et des canonnières
antidrogue pour une valeur de 30 millions de dollars... (voir, page 8, l'article
d'André Linard).
Les armées latino-américaines conviennent, avec les Etats-Unis, que la lutte contre la drogue est une vraie " guerre de faible intensité " telle que la définit le US Army Field Manual (FM) 100- 5 (15). Ce concept, développé durant les années 80, définissait des stratégies contre des " ennemis incertains " dans la phase de transition entre la fin de la guerre froide et le début d'une nouvelle ère (16). Elle concerne les menaces - dont le trafic de drogue ou la guérilla - à la sécurité nationale et relève donc du ressort des militaires, qui trouvent ainsi un prétexte pour s'équiper et se renforcer face au pouvoir civil (17).
Le vrai dilemme des gouvernements latino-américains est de
réussir à concilier les exigences américaines en matière de
collaboration dans la lutte contre la drogue, et les destructions de cultures très
rentables sur le marché international, sans offrir de compensation financière aux
paysans lésés. Ces gouvernements ont, indiscutablement, plus à perdre
qu'à gagner en cédant aux actuelles pressions de Washington.
Endnotes
(1) Depuis le quasi- démantèlement des cartels
de Medellin (fin 1993) et de Cali (1995), les trafiquants non organisés en cartel se sont
multipliés, mettant en place des structures beaucoup plus souples, indépendantes et
compartimentées. (2) Peter H. Smith, Talons of the Eagle. Dynamics of
US-Latin American Relations,Oxford University Press, New York, 1996, p. 265. (3) Cf.l'article du colonel Joseph L. Bergantz,
Military Review,novembre-décembre 1992, p. 79. (4) William J. Clinton, " National Security Strategy of
Engagement and Enlargement ", Washington D.C, février 1995, p. 1. (5) Mathea Falco, " US Drug Policy : Addicted to
Failure ", Foreign Policy,no 102, printemps 1996, p. 120. (6) Ibid., p. 120. (7) Colonel David G. Bradford, Military Review, New
York, septembre- octobre 1995, Fort Leavenworth, Kansas, p. 23. (8) Entretien avec l'auteur, 21 octobre 1996. Voir " Clear and
Present Dangers. The US Military and the War con Drugs in the Andes ", Washington Office on Latin
America, Washington DC, 1991. (WOLA, 110 Maryland Av. NE, Washington DC, 20002-5696.
Courriel : Cyoungers wola. org.) (9) Nelson Freddy Padilla, " Guerrilla de Cartel ", Cambio
16,16 septembre 1996. (10) Cité par Marian Hens in" La diplomacia
de la droga : una estrategia viciada ", El Mundo,Madrid, 3 avril 1996. (11) Voir Cocapress,bulletin hebdomadaire par
courrier électronique sur la coca, la guerre contre la drogue et le développement
durable, vol. III, no 8, 3 mars 1996. Courriel : ain.scz.scbbs-bo.com. (12) Coletta Youngers, " The Andean Quagmire ", op.
cit., p. 3. (13) John Shattuck, Overview of Human Rights Practices 1995,
US Department of State, Washington DC, mars 1996. Lire Alma Guillermoprieto, " Mexico
: Murder Without Justice ", The New York Review of Books, 3 octocbre 1996, p. 34.
(14) El Pais,Madrid, 20 février 1997. (15) Général George A. Joulwan, " Operations
other than War. A CINC's Perspective ", Military Review, février 1994. (16) Lire Mariano Aguirre et Robert Matthews, Guerras de
Baja Intensidad,Fundamentos, Madrid, 1989. (17) J. Samuel Finch, " The Decline of US Military Influence
in Latin America ", inLars Schoultz, William C. Smith et Augusto Varas (sous la direction
de), Security, Democracy and Development in US Latin American Relations,North Southy
Center, université de Miami, Coral Gables, 1995, p. 95.
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