Les habits neufs des militaires latino-americains

May 2006

  Mariano Aguirre

Les habits neufs des militaires latino-americains
Garants de la securité, hommes d'affaires, acteurs politiques
Mariano Aguirre
Le Monde diplomatique, June 1999

ECRASANTE durant les années 70, l'emprise des militaires sur les sociétés latino-américaines s'est beaucoup affaiblie lors de ces vingt dernières années. Le pouvoir militaire s'est retiré après avoir constaté son incapacité à maîtriser la pression sociale, à gérer des sociétés devenues fort complexes, et à organiser l'intégration de leur pays dans l'économie mondiale. Cependant, vers la fin des années 90, les militaires sont revenus discrètement sur le devant de la scène. Accusés parfois de leur conduite passée, ils s'affublent désormais d'habits neufs et de nouvelles fonctions qui leur permettent de demeurer de puissants acteurs politiques ou économiques.

Au moment même où le général Augusto Pinochet, détenu en Grande-Bretagne, fait face à une succession de décisions judiciaires prises à son encontre, des militaires argentins comparaissent devant les juges, accusés d'enlèvement d'enfants de « disparus » et de trafic d'armes. Le général Rafael Videla lui-même, auteur du coup d'Etat de 1976, est en prison. Les hauts dignitaires militaires d'Amérique latine dénoncent une « conjuration socialiste » et se disent victimes d' « acharnement judiciaire».

Malgré l'image odieuse qui demeure attachée aux militaires, certains officiers ont récemment été démocratiquement élus aux plus hautes fonctions politiques dans plusieurs pays. Au Guatemala des deux cent mille morts (1), l'ex-général dictateur Efrain Rios Montt a été élu président du Congrès en décembre 1994 et s'efforce de se remodeler une image pour accéder à la présidence à l'occasion des élections de l'année prochaine. En Colombie, le général Harold Bedoya, ancien commandant en chef des forces armées, s'est présenté aux dernières élections (avec un piètre résultat au demeurant). En Bolivie, le symbole de la répression des années 70, l'ancien général Augusto Banzer, est devenu président en 1997.

Autre exemple : au Venezuela, le commandant Hugo Chavez, après avoir mené une tentative de coup d'Etat militaire en 1992, a été élu président en décembre 1998. Lors de sa prise de fonctions, le 2 février dernier, M. Chavez annonça qu'il réintégrerait au sein des forces armées les membres qui en avaient été exclus en raison de la tentative de coup d'Etat, et il qualifia de « martyrs » ceux qui avaient perdu la vie à cette occasion. M. Chavez ne fait pas partie de la génération des années 70, sa tentative de golpe en 1992 relevait d'un élan populiste de résistance aux plans d'ajustement structurel du président de l'époque, M. Carlos Andrés Pérez, et à l'impact de la mondialisation. Son programme propose un gouvernement fort, rompant avec le bipartisme traditionnel des sociaux-démocrates et des sociaux-chrétiens, ainsi qu'un renforcement de la lutte contre la corruption et contre le néolibéralisme.

Entre ces deux extrêmes - l'officier déchu sur le banc des accusés et le ressuscité en politique - émerge des ténèbres le spectre du parapolicier. Mercenaires du pouvoir, les assassins qui accomplissaient le sale travail en Argentine, en Colombie, au Salvador ou au Guatemala se cachaient derrière des sigles comme l'Alliance anticommuniste argentine (Triple A) dans les années 70, ou les Unités d'autodéfense de Cordoba et Uraba. Les voici désormais en plein jour, exigeant une légitimité politique. C'est le cas du paramilitaire colombien Carlos Castaño, qui souhaite participer aux négociations de paix. (2). Même au Chiapas (Mexique), ces supplétifs des autorités ou des grands propriétaires veulent peser autant que les zapatistes dans les négociations politiques.

Les militaires latino-américains se trouvent dans une phase de redéfinition de leur rôle. Depuis le XIXe siècle, ils représentaient l'élément fort des Etats en construction. D'abord du côté des grands propriétaires terriens (latifundistes), ils se sont ensuite ralliés aux bourgeoisies locales aux fins de préserver leurs intérêts. Ils ont eu leur époque nationale- populiste, en particulier au Mexique, au Brésil, en Argentine, ainsi qu'au Pérou et au Panamá ; mais depuis les années 60, ils servaient les intérêts et les valeurs dominantes, guidés techniquement et idéologiquement par les Etats-Unis, pour concilier les tâches locales avec une mission anticommuniste universelle. Aujourd'hui, ils réapparaissent : véritable forteresse au sein de l'Etat démocratique avec pour objectif d'imposer à celui-ci des limites, et comme acteurs dans le marché ultralibéral afin de défendre « leurs » intérêts.

En Argentine et au Chili, les victimes en appellent à la justice en dépit des grâces et des lois complaisantes qui ont rendu possible l'impunité des militaires. (3) En Argentine, des batailles judiciaires sont livrées pour faire comparaître devant les tribunaux les officiers impliqués dans la vente illégale de matériel militaire à la Croatie lors de la guerre de Bosnie, et à l'Equateur durant la guerre l'opposant au Pérou. C'est une question sensible dans la mesure où l'Argentine (comme l'Uruguay et d'autres pays de la région) a participé à des missions de maintien de la paix (y compris en Yougoslavie) en vue de gagner une légitimité internationale et d'occuper ses militaires.

La justice argentine, malgré toutes les entraves institutionnelles mises en oeuvre par le gouvernement Menem à travers la Cour suprême et les Chambres fédérales, poursuit et amplifie son action : enfants de « disparus », inculpations internationales, et maintenant accusations d'antisémitisme organisé sous la dictature. (4)

Les dénonciations sur les agissements des forces militaires sont source de graves tensions entre les pouvoirs civil et militaire. Tensions qui, si elles mettent en évidence les limites des institutions démocratiques, permettent de rendre le débat politique accessible à l'action de la justice. La récente affaire de l'ex-général Lino Oviedo, au Paraguay, a contraint le président Raul Cubas à démissionner en mars 1999. Le général Oviedo était accusé d'avoir fomenté un coup d'Etat et avait été condamné à dix ans de réclusion. Mais son ami, le président Cubas, l'avait fait libérer et lui avait restitué ses droits politiques. En février dernier, la Cour suprême a ordonné sa réincarcération, et le président Cubas a tenté de s'opposer à cette décision. Le général Oviedo était alors en pleine campagne électorale et entendait suivre le chemin de MM. Banzer et Chavez. C'est dans ce contexte que fut assassiné le vice-président Luis Maria Argana, opposant au général Oviedo. La situation laissait présager un coup d'Etat, mais le pacte interne qui avait rendu possible l'accès au pouvoir des partisans de l'ancien dictateur Alfredo Stroessner et de l'opposition démocratique, ajouté à l'intervention des Etats-Unis, du Vatican, du Brésil et de l'Argentine, conduisirent le général Oviedo et le président Cubas à l'exil. (5)

Ecoeurés par la pauvreté, la délinquance et la corruption des élites, les citoyens latino-américains - sans cesse soumis à des politiques d'austérité, au nom de la mondialisation - sont sans illusion vis-à-vis de la démocratie. Cela a favorisé l'ascension électorale de personnalités militaires qui font ressurgir populisme nationaliste et critiques à l'égard de l'inefficacité du pouvoir civil. Une enquête récente indique que, au Venezuela, 48 % des personnes interrogées sont favorables à la proposition de M. Chavez de dissoudre le Congrès. (6)

"Avec des systèmes légaux quasi inexistants ou trop corrompus pour faire appliquer la loi et l'ordre, indique un rapport journalistique, les Latino-Américains se défendent eux-mêmes, ils se replient derrière de véritables murailles, forment des comités de surveillance de voisinage ou font régner leur propre loi, la plupart du temps de manière radicale. Le fait que tant d'ex-officiers de l'armée mènent d'intenses campagnes électorales pour être président n'a rien de surprenant". (7) En Argentine, le général Antonio D. Bussi, qui s'est distingué pendant la période de répression de la dernière dictature au Tucuman - la province qui compte le plus grand nombre de « disparus » -, en est maintenant le gouverneur élu ; et le lieutenant-colonel Aldo Rico, putschiste d'extrême droite, a été élu maire du célèbre district de la Matanza, dans la périphérie de la ville de Buenos Aires.

Cette « promotion » s'accompagne de violations des droits humains commises par les forces de sécurité, et de modifications de la législation, au nom du combat contre la criminalité, qui obscurcissent les parcelles de fragile liberté, de l'Argentine jusqu'à Trinidad-Tobago, en passant par la République dominicaine et le Guatemala. (8)

Partout, les militaires sont en train de constituer des enclaves de pouvoir, des Etats à l'intérieur de l'Etat : ils ont leur propre cour de justice, et dans la plupart des cas contrôlent la police et les services d'espionnage. Ils continuent à servir les intérêts civils des plus puissants mais ils occupent une placede plus en plus importante dans le système économique et politique. Les fragiles gouvernements démocratiques n'ont qu'une alternative : accepter leurs conditions ou subir leurs pressions. Ainsi, le corps militaire obtient ce qu'il veut sans avoir besoin de renverser les autorités civiles. Les formes que revêt ce phénomène sont diverses. Au Chili, un bloc militaire s'est incrusté au sein du corps législatif - avec le général Pinochet, devenu sénateur, comme personnage emblématique -, de sorte que les députés et sénateurs se trouvent dans l'impossibilité de légiférer contre les forces armées.

Au Pérou, après avoir lutté contre les guérillas, les militaires gouvernent depuis 1992 avec un groupe de technocrates civils et militaires, sous la houlette du président civil Alberto Fujimori. Le puissant Service d'intelligence nationale (SIN) est le noyau du pouvoir, avec à sa tête le général Vladimiro Montesinos. M. Fujimori se charge, de son côté, de faire obstruction à toutes les accusations de corruption et de répression portées contre l'armée.

En Colombie, en Equateur, au Guatemala et au Chili, les militaires détiennent des parts importantes dans les secteurs du pétrole, de l'hôtellerie, de l'immobilier, des compagnies aériennes, etc. (10) L'armée chilienne a participé activement à l'ouverture de son pays au marché international et perçoit, en toute légalité, 10 % des revenus provenant de l'exportation du cuivre. Une loi similaire assure aux militaires équatoriens 15 % des recettes sur la vente du pétrole pendant les quinze prochaines années. Les militaires brésiliens sont, de leur côté, partie prenante de l'industrie militaire. En Argentine, le gouvernement Menem fournit des emplois et des prébendes aussi bien aux hauts commandants qu'aux sous-officiers pour qu'ils ne dépensent pas leur énergie à saboter la démocratie. Les troupes d'Amérique centrale détiennent également d'importants intérêts économiques qu'elles se sont
empressées de consolider avant que soient signés les accords de paix ou que s'effectuent les changements de gouvernement de ces dernières années.

Les militaires ne se conçoivent plus aussi aisément qu'auparavant comme substituts directs du pouvoir civil, mais comme un acteur politique imposant ses priorités et comme solution de rechange éventuelle du régime. De plus, les jeunes officiers sentent que les décisions politiques nationales sont influencées par le contexte international. En dépit de leurs intérêts nationaux, ils doivent se conformer et participer à des projets géoéconomiques stratégiques : l'Accord de libre- échange latino-américain (Alena), le Mercosur, la Communauté andine, le Marché commun centraméricain, le
Caricom, et le grand marché continental (la Free Trade Area of the Americas) envisagé pour l'an 2005. Ainsi qu'aux accords de défense et de sécurité nécessaires à la mise en place des projets économiques et commerciaux. (11)

Aggravation des déséquilibres sociaux

TOUS ces projets, qui subissent l'impact de la crise monétaire internationale (comme on le constate au Brésil), impliquent l'acceptation d'un modèle néolibéral qui se traduit par une augmentation des déséquilibres sociaux. La majeure partie de la richesse produite est toujours entre les mains d'à peine 20 % des Latino-Américains. (12)

A tout cela, il faut ajouter le rôle des Etats-Unis, modèle de référence pour les militaires latino- américains depuis un demi-siècle. Le traditionnel « patio trasero » (arrière-cour) sera dans peu de temps l'associé commercial majeur de l'économie nord-américaine, bien avant l'Europe et l'Asie. En même temps, l'Amérique latine est source de problèmes pour les Américains, en particulier à travers la drogue et l'émigration (13), qui entrent dans leur conception de la « sécurité continentale ».

Bien que les militaires latino-américains ne soient plus entraînés à l'Ecole des Amériques, ils suivent des programmes de formation pilotés par les Etats-Unis. En 1998, près de deux mille sept cents soldats et officiers de troupes spéciales des Etats-Unis ont été déployés dans dix-neuf pays d'Amérique latine et dans neuf pays des Caraïbes pour entraîner les armées à la répression du trafic de drogue et à la contre-insurrection. La majeure
partie de cette formation est assurée par le programme d'échange et d'entraînement mutuel du Pentagone (Pentagon's Joint Combined Exchange Training Program). (14)

Par l'intermédiaire de ces programmes et la vente d'armes, Washington contribue ainsi à renforcer la force la plus rétive à la démocratie et à consolider sa dangereuse fonction au sein des sociétés latino-américaines.


References

1. Lire Henri Madelin, Guatemala, après l'enfer, Le Monde diplomatique, mai 1999.
2. Voir Benoît Guillou, Clameurs de paix en Colombie, Le Monde diplomatique, février 1999.
3. Juan Carlos Gutiérrez Contreras et Myrna Roxana Villegas Diaz, Derechos Humanos y desaparecidos en dictaduras militares, America Latina, Hoy, no 20, décembre 1998, Salamanque, pp. 19-40.
4. Uki Goni, Jews Targeted in Argentina's Dirty War, The Guardian Weekly, Londres, 28 mars 1999.
5. El Pais, Madrid, 31 mars 1999.
6. Richard Lapper, Democracy ; a fragile plant in Latin America's political jungle, Financial Times, Londres, 15 avril 1999.
7. Time, New York, 20 avril 1998.
8. Human Rights Watch World Report 1999, HRW, New York, 1999, p. 92.
9. Jorge I. Dominguez, Democratic Politics in Latin America and the Caribbean, The Johns Hopkins University, Londres, 1998, p. 95.
10. Diana Jean Schemo, Armed Forces Toe a New Line, International Herald Tribune, Paris, 12 janvier 1997.
11. Raul Benitez- Manaut, Western Hemispheric Security at the End of the Century : Tendencies and Challenges in Latin America, Disarmement Diplomacy, Londres, février 1999, p. 2.
12. Serge Marti, Latin America Pays High Price for Violence, The Guardian Weekly, 29 mars 1998 ; et Jorge Rivera, Las dos caras de Latinoamerica, El Pais, 22 mars 1998.
13. Drifting Away, Time, 27 avril 1998.
14. Douglas Farah, Shadowy U. S Troop Training Operation Spreads Across Latin America, International Herald Tribune, 14 juillet 1998.

Copyright 1999 Le Monde diplomatique

 

Director of the Norwegian Peacebuilding Centre (Noref)

Mariano Aguirre is a journalist and analyst with considerable expertise on peacebuilding, crisis of the state, humanitarian action, conflict and development, and post-conflict rehabilitation. 

Prior to his work for the Norwegian Peacebuilding Center, he was director of the peace, security and human rights area at the Spanish think-tank FRIDE.

Aguirre is the author, contributor and editor of several books, among them:  La ideología neimperial: La crisis de EEUU con Irak (Icaria/TNI/CIP 2003), co-authored with Phyllis Bennis and  "Humanitarian intervention & us hegemony: a reconceptualization" in Achin Vanaik (Ed.), Selling US Wars, Interlink publishing / Transnational Institute (2007).