La securité alimentaire dans le siècle a venir

January 2000

Ce court article était écrit pour le numéro spécial du millénaire du magazine du Ministère des Affaires étrangères Label France [janvier 2000]. Je n'avais pas revisité le sujet - la sécurité alimentaire - depuis de longues années: j'ai découvert qu'hélas rien n'avait changé. Cette revue est traduite en 9 langues dont le russe et le chinois; je n'ai malheureusement que l'édition française à proposer ici.


Qu'est-ce que la sécurité alimentaire? Posez la question à la Banque mondiale: elle vous répondra que c'est "l'accès de toutes les personnes à tout moment à suffisamment de nourriture pour mener une vie active et saine" [Pour la traduction anglaise: "Access by all people at all times to enough food for an active and healthy life"]. La FAO irait beaucoup plus loin: "Par sécurité alimentaire, l'on entend que la nourriture est disponible en tous temps, que toutes les personnes ont les moyens d'y accéder, que d'un point de vue nutritionnel cette nourriture est adéquate en termes de quantité, de qualité et de variété, et qu'elle est bien acceptée au sein d'une culture donnée". [Pour la traduction anglaise: "Food security means that food is available at all times, that all persons have means of access to it, that it is nutritionally adequate in terms of quantity, quality and variety, and that it is acceptable within the given culture"].

Cette dernière définition quelque peu utopique fait douter qu'un quelconque pays, même riche et socialement exemplaire, ait jamais pu garantir à tous ses citoyens une totale "sécurité alimentaire". Certains choix politiques y conduisent cependant plus surement que d'autres.

Même si l'immense majorité des victimes de la faim se trouvent dans les pays dits du Tiers Monde, en l'absence de protection sociale elle frappe aussi les pays développés. Les "Restaurants du Coeur" en France et d'autres pays européens le montrent suffisamment. La faim de nos jours n'est pas un problème technique ni même, à de rares exceptions près, un problème de pénurie absolue de nourriture. La sécurité alimentaire dépend bien davantage de la distribution des terres et des revenus et la Banque mondiale et la FAO ont raison d'insister sur la notion d'accès. Même dans les pays les plus pauvres et les plus durement touchés par des crises alimentaires, on ne compte pas beaucoup de victimes de la faim dans les milieux d'affaires, de l'armée ou des hauts fonctionnaires...

Les inégalités galopent depuis ces 15 dernières années, entre Nord et Sud et au sein des pays pris individuellement, réduisant toujours plus l'accès à la nourriture. Tous les indices font craindre un accroissement encore plus poussé des disparités économiques au siècle prochain. Les Rapports sur le Développement Humain du PNUD et les Rapports sur le Commerce et le Développement de la CNUCED démontrent régulièrement que la mondialisation enrichit les riches et appauvrit les pauvres - qu'il s'agisse de régions, de pays ou d'individus.

Les récoltes mondiales de céréales ont augmenté de plus de 40 pourcent depuis 1980 et avoisinent aujourd'hui le record des 2.000 millions de tonnes et pourtant l'avenir alimentaire de la planète n'est pas très souriant. Trop de pays ont systématiquement négligé leurs paysanneries capables de produire des cultures vivrières. Encouragés sinon obligés par les programmes d'ajustement structurel du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, ils ont au contraire mis l'accent sur les cultures d'exportation. Du coup, ils doivent faire appel aux marchés céréaliers mondiaux où à peine 5 pourcent des récoltes sont commercialisés. Si un pays auto-suffisant en céréales n'a rien à craindre, celui qui dépend d'importations expose sa population à de graves dangers. Toute fluctuation du niveau des stocks mondiaux de céréales peut faire flamber les prix et du coup exlure des millions de gens de l'accès au grand marché alimentaire mondial.

Autre nuage à l'horizon: les récoltes ont beau atteindre des records, le taux d'augmentation de la population dépasse à présent le taux de l'augmentation des récoltes. Nul ne s'étonnera alors que la faim chronique demeure la réalité quotidienne d'au moins 800 millions d'êtres humains. Des millions d'autres sont encore loin de manger assez pour leur garantir une "vie active et saine". Un bon quart de la population mondiale est fragilisé sur le plan de l'insécurité alimentaire.

Se demander dans ce contexte si "le monde" peut nourrir une population de X milliards de personnes demain est une question à peu près dénuée de sens. "Le monde" est capable de nourrir six [huit, dix] milliards de personnes pour peu qu'on y mette le prix à la fois financier et politique. Tout dépend aussi de ce que l'on entend par "nourrir". S'agit-il de fournir une ration calorique de base avec une petite dose de protéines vé_étales ou une cuisine variée et riche en viande [c'est à dire en calories concentrées]?

De toute manière, ceux qui en ont les moyens accaparent les calories disponibles. Toute amélioration du revenu national s'accompagne toujours statistiquement d'une augmentation de la consommation de viande. Si chaque habitant de la planète- terre devait manger un régime carné, il faudrait doubler voire tripler les récoltes au siècle prochain.

Comment faire? Dans les années 1960-1970, on clamait haut et fort que la "Révolution Verte" résoudrait tous les problèmes alimentaires et mettrait fin à la faim. Ce système de culture, qui exige des intrants coûteux [irrigation, engrais chimiques, pesticides, semences industrielles] ne pouvait convenir aux paysans pauvres. Laissés pour compte, beaucoup sont allé grossir la population des villes. De surcroît, cette "Révolution" a décimé la biodiversité, tué les poissons des rizières, salinisé les sols, pollué les rivières sources d'eau potable et ainsi de suite.

Aujourd'hui, une nouvelle génération de "techno-croyants" nous annoncent avec une même ferveur que l'avenir est aux Organismes génétiquement modifiés [OGM] qui vont miraculeusement nourrir le monde. Ces personnes ne s'inquiètent nullement du fait que quelques firmes transnationales contrôlent ces semences et que ce ne sont pas des entreprises philanthropiques.

Les OGM pourraient aussi provoquer des désastres écologiques encore plus graves que ceux engendrés par la Révolution verte. Certaines semences OGM sont programmées pour distiller petit à petit un herbicide; d'autres résistent aux herbicides répandus par l'agriculteur et lui permettent de pulvériser son champ à tout moment sans détruire sa récolte. Mais l'agriculture est une activité complexe. Les
caractéristiques introduits dans les OGM peuvent se communiquer à d'autres plantes ou interférer avec des micro-organismes dans le sol. C'est la meilleure manière de fabriquer des super-prédateurs et de mauvaises herbes super-résistantes parsélection naturelle.

Sur un tout autre plan, les chocs de la mondialisation contribuent à l'insécurité alimentaire. Les crises financières de cette décennie ont secoué de nombreux "marchés émergents", ruiné des milliers de PME/PMI locales, créé un chômage massif et entrainé des hausses de prix de produits de première nécessité. Du coup, de graves problèmes alimentaires refont leur apparition au Mexique, en Russie et en Indonésie entre autres.

Le sort que réservera l'Organisation Mondiale du Commerce [OMC] au dossier tant controversé de l'agriculture aura aussi un impact majeur. Peu de sujets déchainent autant les passions et les affrontements. D'un côté se trouvent les acteurs qui considèrent qu'un produit alimentaire doit être traité comme n'importe quel autre produit. Ces pays et leurs entreprises envisagent l'avenir alimentaire de la planète sur le modèle d'un vaste supermarché global où chacun vendra ce qu'il produit mieux et moins cher que le voisin et achetera tout le reste, selon les sacro-saints principes de l'avantage comparatif. C'est la position des Etats-unis et du "Groupe de Cairns" [Canada, Argentine, Brésil, Australie, inter alia].

En face, les pays européens, dont la France, le Japon et quelques pays du Sud refusent de mettre sur le même plan produits agricoles et industriels. Ils se servent d'un mot barbare pour évoquer le caractère particulier de l'agriculture: c'est sa "multifonctionalité" qui préserve la diversité biologique, protège l'environnement, fait vivre villages et villes moyennes et freine les émigrations rurales massives. Cette agriculture permet aussi au consommateur d'être plus près du producteur au lieu de se fournir en produits alimentaires auprès du grand super-marché mondial.

Cet affrontement entre pays à l'OMC est beaucoup plus qu'une querelle sur le commerce; c'est aussi un choix de civilisation. La petite paysannerie et les fermes familiales, qu'elles soient du Nord ou du Sud, ne sauraient résister à la concurrence des grands producteurs céréaliers hautement capitalisés qui pourront aisément investir tous les marchés du monde en vendant en-dessous des coûts de production des fermiers locaux. C'est déjà le cas des petits producteurs du riz aux Philippines qui font faillite en série à cause des importations de riz de moins bonne qualité mais aussi moins cher. Quand tous les paysans seront ruinés et partis en ville, il n'y a aucune garantie que les prix des importations n'augmenteront pas pour réduire encore plus la sécurité alimentaire.

Pour nous qui avons la chance de manger à notre faim, l'agriculture artisanale et la petite paysannerie préserve aussi la diversité et la variété de notre nourriture. Le Général de Gaulle disait "Comment voulez-vous gouverner un pays qui produit 365 fromages?" L'on peut se demander aujourd'hui comment vivre dans un monde qui se précipite vers l'uniformité alimentaire. Le jour où tout le monde dépendra du super-marché planétaire, il n'y aura plus de sécurité alimentaire, ni de plaisir à manger.

TNI fellow, President of the Board of TNI and honorary president of ATTAC-France [Association for Taxation of Financial Transaction to Aid Citizens]

Susan George is one of TNI's most renowned fellows for her long-term and ground-breaking analysis of global issues. Author of fourteen widely translated books, she describes her work in a cogent way that has come to define TNI: "The job of the responsible social scientist is first to uncover these forces [of wealth, power and control], to write about them clearly, without jargon... and finally..to take an advocacy position in favour of the disadvantaged, the underdogs, the victims of injustice."