Comme un air de «Nestlégate»

TNI
Christelle Chabaud
www.humanite.fr
June 2008

Espionnage . Nestlé a fait infiltrer un groupe local d’ATTAC pour mieux le contrôler. Une bombe qui discrédite le géant de l’agroalimentaire jusque dans son fief.

Lausanne (Suisse), envoyée spéciale.

La Suisse est en émoi depuis quinze jours mais, promis, cela n’a rien à voir avec une histoire de ballon rond. Au centre de l’emballement figure une star d’ordinaire beaucoup plus discrète. Celle qui s’est érigée en enfant chérie du pays : la multinationale Nestlé. Son siège borde les rives du lac Léman à Vevey, à quelques kilomètres de Lausanne.

Espionnage . Nestlé a fait infiltrer un groupe local d’ATTAC pour mieux le contrôler. Une bombe qui discrédite le géant de l’agroalimentaire jusque dans son fief.

Lausanne (Suisse), envoyée spéciale.

La Suisse est en émoi depuis quinze jours mais, promis, cela n’a rien à voir avec une histoire de ballon rond. Au centre de l’emballement figure une star d’ordinaire beaucoup plus discrète. Celle qui s’est érigée en enfant chérie du pays : la multinationale Nestlé. Son siège borde les rives du lac Léman à Vevey, à quelques kilomètres de Lausanne. Plus encore que dans le reste du monde, la firme règne ici sans conteste ni suspicion. Jusqu’au 12 juin dernier. Ce soir-là, l’émission télé Temps présent de la TSR révèle que le numéro 1 mondial de l’agroalimentaire a mandaté la société de sécurité privée Securitas pour espionner des militants locaux de l’association altermondialiste ATTAC. Et tout porte à croire que la pratique ne serait pas un cas isolé. Après le scandale du lait en poudre, c’est un nouveau coup dur pour la réputation de Nestlé. Les réactions politiques en témoignent. Conseillère d’État en charge de la sécurité, Jacqueline de Quattro vient de s’engager à « faire la lumière sur cette affaire » en ouvrant une enquête indépendante. Le sénateur Luc Recordon exige au gouvernement suisse de prendre « clairement position sur de telles pratiques et analyser si les bases légales actuelles sont suffisantes ». Au niveau du canton de Vaud, les socialistes, les Verts et À gauche toute ! viennent quant à eux d’interpeller le Parlement pour savoir « le nombre et le type d’infiltrations effectuées sur les organisations de gauche entre 2002 et 2005 ».

Ils sont sept. S’appellent Sandra, Ounsi, Olivier, Nora, Isabelle, Janick et Béatrice. Ont à peine la trentaine. À l’automne 2003, alors membres d’ATTAC Vaud, ils ont décidé d’écrire un livre sur Nestlé afin de « gratter derrière son image lisse ». Sauf qu’au moment de rédiger l’ouvrage, le groupe de travail comptait huit auteurs. La signature d’une certaine Sara Meylan apparaît aussi sur la couverture du livre. « Elle ne voulait jamais être prise en photo, sur le coup on ne s’est pas du tout méfiés. » Peu après la publication de l’ouvrage, Sara disparaît soudainement en juillet 2004. Plus d’e-mails, plus de téléphone, plus d’adresse. Preuves à l’appui, l’enquête de la TSR démontre que Sara Meylan était en fait une agente infiltrée de Securitas. Elle aurait approché ATTAC à partir du sommet du G8 à Évian en 2003, sous une fausse identité, avant d’adresser des rapports détaillés (physique, adresse, opinions politiques…) à Nestlé. En clair, le numéro 1 de mondial de l’eau minérale en bouteille, du café, de la crème glacée et du chocolat aurait espionné le petit groupe pendant plus d’un an. « Elle a eu accès à toutes nos recherches, à toutes nos sources en Suisse et dans le monde », expliquent les auteurs, encore groggys. Parmi les sujets abordés : les OGM, la privatisation de l’eau, la répression syndicale dans les usines colombiennes… Parmi les contacts, les salariés de Marseille, alors en lutte pour éviter la fermeture de l’usine Saint-Menet, qui élaboraient une contre-attaque juridique « confidentielle ».

Securitas ne nie pas avoir surveillé ATTAC pendant le G8 d’Évian mais « c’était une mission banale », selon Reto Casutt, son secrétaire général. « Nous avons été mandatés pour prendre part à des manifestations publiques et rédiger un rapport. Plusieurs groupes ont été observés. » Son ancien directeur, Bernard Joliat, va jusqu’à dire face à la caméra « qu’il peut y avoir eu une mission d’investigation confiée par un client concernant le groupe ATTAC », la justifiant par l’inquiétude des multinationales de l’arc lémanique. La plus grande entreprise suisse de sécurité propose en effet dans son catalogue un « service d’investigation » contre « criminalité économique, fraudes à l’assurance, escroqueries et abus de confiance, pertes de savoir-faire, hooliganisme lors de manifestations sportives et vols de données (qui) menacent aussi bien les entreprises que les autorités et les particuliers ». Bref, on est loin de l’action des sept militants. « Nous ne représentons aucun danger pour la collectivité, nous n’avons jamais enfreint la loi, nous avons juste utilisé notre droit citoyen d’informer sur une entreprise voisine qui modèle le quotidien alimentaire de toute la planète », s’offusque Béatrice. « L’argument sur la période exceptionnelle du G8 ne tient pas car l’infiltration de Sara a perduré bien après. »

Du côté de Nestlé, la direction communique pourtant sur le même credo : « À l’annonce publique des manifestations (…), Nestlé a pris les mesures appropriées, en étroite collaboration avec Securitas et la police cantonale vaudoise. » Un moyen de détourner le débat sur le comportement des forces publiques de sécurité ? Bien que la fédération suisse des fonctionnaires de police le démente : « Nous savions qu’il y avait infiltration d’un certain milieu altermondialiste », confesse dans le reportage un porte-parole de la police. Pourquoi n’a-t-elle pas prévenu ATTAC ? Les sept auteurs aimeraient le savoir. Mais, en Suisse, Securitas s’impose aujourd’hui comme le bras droit de la police suisse. De la surveillance de sites industriels à l’Euro de foot, de la circulation aux carrefours à la recherche des fraudeurs de l’indemnité invalidité, l’enseigne bleue siglée d’un oeil se retrouve partout.

Deux plaintes ont été déposées, une au pénal contre X, l’autre au civil contre Securitas et Nestlé pour atteinte aux données personnelles. Mais « la bataille juridique sera très difficile », prévient Jean-Michel Dolivo, l’avocat d’ATTAC Vaud. « D’une part car les moyens mis à disposition par la législation existante ne sont pas très nombreux, d’autre part car en sous-traitant son service de sécurité Nestlé se protège de toute responsabilité. Notre action juridique doit impérativement s’accompagner d’une action sociale. » Mardi soir à Lausanne, une soirée était donc organisée. Son thème, les enjeux démocratiques soulevés par cette affaire. Au rang des invités, Xavier Renou, auteur de la Privatisation de la violence, passé par les rangs de Greenpeace : « Les multinationales sont devenues ultrasensibles sur leur image, à leurs yeux, c’est devenu aussi important que l’outil de production. »

La banalisation de l’espionnage, un moyen de mieux préserver son crédit consommateur ? Une déviance contre laquelle il est urgent de tirer le signal d’alarme, selon Susan George, présidente d’honneur d’ATTAC international et préfacière du livre sur Nestlé. « Si une entreprise peut impunément infiltrer des groupes de citoyens et surveiller leurs activités entièrement licites comme si elle était un État infiltrant une cellule terroriste, alors les chercheurs en sciences sociales n’auront plus le droit de travailler, ni les journalistes de faire des enquêtes. Plus personne ne pourra critiquer une entreprise transnationale. Si cet espionnage est "légal", le citoyen n’a plus de moyen d’action. »

* Attac contre l’empire Nestlé. Éditions Attac. 2004, 148 pages.

www.humanite.fr