Avec la plainte d'ATTAC, l'affaire du Nestlégate peut démarrer
ESPIONNAGE - Le mouvement altermondialiste saisit la justice. La surveillance politique de Securitas est la cible de toutes les critiques.
«Elle avait dû rédiger un chapitre sur le café. Nous l'avons jugé catastrophique et l'avons réécrit. «C'est bien qu'une non-universitaire s'engage!», on s'était dit.» En 2003 et 2004, sept militants d'ATTAC Vaud étaient loin de se douter que leur nouvelle camarade, qui se faisait appeler Sara Meylan, était en réalité une employée de Securitas chargée de les infiltrer. Ils formaient alors un groupe attelé à la rédaction d'un petit livre «Attac contre l'empire Nestlé». A cette époque, Sara Meylan partageait leurs séances, au domicile des uns et des autres. Ils ne se doutaient pas non plus que, quelques années plus tard, ils annonceraient devant des journalistes qu'ils porteraient plainte contre Sara Meylan, aujourd'hui devenue «Madame X». C'est bel et bien ce qu'ils ont fait hier, suite à l'enquête présentée dans l'émission «Temps présent» jeudi.
L'espionne encourageait
De l'automne 2003 (soit plusieurs mois après les manifs lausannoises du Sommet du G8) jusqu'à l'été 2004, la pseudo Sara passait pour une «employée d'assurance ou de banque», se souviennent les militants d'ATTAC. «Elle ne se prononçait pas sur le contenu, mais donnait des messages d'encouragement au groupe.» Voilà pour l'aspect militant de cette Sara qui passe pour une candide pleine de bonne volonté. Si les membres d'ATTAC ont des motifs d'inquiétude, c'est parce que cette espionne à la solde de Nestlé, via Securitas, est «venue chez nous, a observé nos discussions», «a pu suivre ce que disait la juriste sur ce qu'il fallait mettre au conditionnel» dans ce texte de 140 pages, «a pu voir quelles étaient les propositions d'un militant colombien d'ATTAC», «a su les contacts qu'avait le groupe avec des militants français d'ATTAC qui préparaient une action en justice».
Bref, le groupe faisait confiance à Sara Meylan comme à n'importe quel autre membre, ont expliqué Janick Schaufenbuehl et Béatrice Schmid hier. La fausse militante avait accès aux adresses e-mail de tout un groupe de membres d'ATTAC.
Seulement des soupçons
Pour l'avocat des sept co-auteurs rééls, Jean-Michel Dolivo, le volet pénal repose sur l'interdiction des enregistrements de sons ou d'images lors de réunions non publiques et leur utilisation. Le hic, comme le disent les deux militantes, c'est que ces enregistrements sont seulement soupçonnés. Securitas dit d'ailleurs sur la TSR qu'il n'y avait aucun enregistrement. Le volet civil de l'affaire semble plus solide: collecte d'informations et transmissions à Nestlé constitueraient des atteintes à la personnalité.
Sur le plan politique «encore plus important que l'aspect juridique», dixit Jean-Michel Dolivo, Luc Recordon a déjà déposé une interpellation jeudi. Le conseiller aux Etats vert, présent face aux médias hier, veut que le Conseil fédéral dise ce qu'il pense du Nestlégate et de la base légale qui protège les personnes dans de tels cas. Il argumente: «Il est particulièrement choquant que le secteur privé reprenne à son compte des pratiques qui ont été stigmatisées à l'échelon des pouvoirs publics il y a de nombreuses années, et plus encore que la police les tolère, si ce n'est les encourage.»
Enfin, la présidente d'honneur d'ATTAC France, Susan George, préfacière du livre, voit dans l'infiltration de Nestlé via Securitas «un nouveau genre de fascisme corporatiste doux et mou», dit-elle dans une déclaration écrite. Elle se dit «certaine que le peuple suisse jugera le comportement abject de Nestlé comme il convient».
Mutisme de l'Etat, indignation à gauche
Jérôme Cachin, Michaël Rodriguez
«Madame de Quattro ne souhaite pas s'exprimer sur ce dossier. Ce sont des questions de sécurité, qui relèvent de la police cantonale.» Sollicitée, la cheffe du Département de la sécurité et de l'environnement a fait dire hier à son chargé de communication, Frédéric Rouyard, qu'elle ne voulait pas répondre à nos questions. Motus et bouche cousue également du côté du président du Conseil d'Etat, Pascal Broulis, et du ministre de la Sécurité de 2002 à décembre 2004, Jean-Claude Mermoud. Officiellement, l'affaire du Nestlégate n'est donc pas politique, mais seulement policière. Dans l'émission «Temps présent», le porte-parole de la police cantonale, Jean-Christophe Sauterel, admettait: «Nous savions qu'ils (des agents de Securitas, ndlr) avaient infiltré des organisations altermondialistes.» Une formulation qui suggère qu'ATTAC n'est pas la seule à avoir été espionnée... Joint hier par téléphone, le porte-parole de la police se refuse à être plus précis. Il souligne que «les autorités vaudoises n'ont à aucun moment donné mandat à des entreprises privées» dans le cadre du G8. La police a en effet «ses propres agents de renseignement». Ont-ils mené eux aussi des opérations d'infiltration? Jean-Christophe Sauterel ne veut pas le dire. Comme elle était au courant – du moins dans les grandes lignes – des agissements de Securitas, la police cantonale n'aurait-elle pas dû se pencher sur les risques de dérapage, notamment de violation de la sphère privée et de la protection des données? «Ces questions, nous nous les sommes posées, assure Jean-Christophe Sauterel. Mais sur la base des informations que nous avions, il n'y avait pas d'infraction pénale.» Le porte-parole de la police avance qu'il n'y a «pas de base légale qui régit l'activité de recherche de renseignements, qui correspond au travail de détective privé. Alors que, pour la police, il existe des bases légales très contraignantes». Un flou juridique qui inquiète la présidente du Parti libéral vaudois, Catherine Labouchère. «Le débat politique a été surtout focalisé sur les limites de la sécurité étatique, observe-t-elle. En revanche, la sécurité privée est un domaine dont les conséquences possibles n'ont pas été anticipées.» Secrétaire politique des radicaux vaudois, Gilles Meystre oppose quant à lui un «pas de déclaration».
A gauche, le conseiller national d'A gauche toute! Josef Zisyadis, ancien ministre vaudois de la Sécurité (1996-98), déposait en début de journée une initiative parlementaire pour l'interdiction des entreprises privées de sécurité. Cette intervention suit celle, la veille, du sénateur vert Luc Recordon (voir ci-dessus). Josef Zisyadis souhaite la «refonte» de ces entreprises dans une régie fédérale contrôlée par le parlement. Dans un communiqué, le Parti socialiste vaudois s'est dit plus tard «choqué de l'espionnage privé exercé par Nestlé et Securitas sur ATTAC-Vaud». «Pratiques fouineuses» et «complicité inadmissible de la police cantonale» feront l'objet d'une interpellation mardi au Grand Conseil, «d'entente avec les autres partis et organisations de gauche». Le PSV veut «remettre en question» tous les mandats accordés par les collectivités publiques à Securitas, dont il fustige les «pratiques mafieuses». Les socialistes n'oublient pas au passage de redemander la fin «des privilèges et cadeaux fiscaux» octroyés par l'Etat à Nestlé, notamment un accord de 2003 qui se chiffrerait chaque année à «plusieurs millions de francs».
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