Un système hors contrôle, incapable de voir qu'il court à sa propre perte. |
La mondialisation est un leurre. C'est la présidente de l'Observatoire de la mondialisation qui l'affirme, d'une voix tranchante mais calme, au timbre minéral mais doux, à l'accent américain et frenchy à la fois. «Ce n'est pas un concept, c'est un slogan. ça veut donner le sentiment de l'inéluctable, comme la marée. Or c'est un processus impulsé par les multinationales.» Susan George se méfie des mots. Même les plus anodins cachent des logiques, des sens, qu'il faut débusquer. «Antimondialisation» est un mot libéral, dit-elle, une étiquette qui discrédite ceux qu'elle est censée définir. Trop réducteur, trop simple. Car les fers à croiser n'ont jamais été aussi nombreux. Il y a d'abord eu l'«épuisement» de la terre et le «pillage» des pays en développement. Puis l'«arme» de la dette et le «double jeu» des arbitres (FMI, Banque mondiale, OMC) qui prétendent (dé)réguler le monde. Maintenant, la «démission» des Etats-nations et l'«impunité» de la sphère financière l'alarment. Tant de combats, de raisons de se révolter. Parce que «les institutions internationales sont discréditées» et que manque, dit cette amoureuse d'opéra, un «chef d'orchestre» pour remettre en musique un «système hors contrôle, incapable de voir qu'il court à sa propre perte». Se dresser, donc, pour ne pas se soumettre.
Vigie plutôt que pythie, elle a choisi, depuis trente ans. Avant-hier, elle initiait les comités Viêt-nam ou Greenpeace. Hier, elle prenait part à la victoire de Seattle. Dimanche, elle parrainait la fête du Crac 40 (Collectif pour un réveillon anticapitaliste) place de la Bourse, rebaptisée place de la Taxe-Tobin. Demain? L'espoir. «Une prise de conscience à nourrir», chez des jeunes, qui, veut-elle croire, «se placent d'emblée sur le terrain international». Un ami la définit ainsi: «pédagogue hors pair, vulgarisatrice brillante, esprit laser». Elle: «Je simplifie, je compresse. C'est une forme de civilité que je fais aux lecteurs.» Articles, séminaires, contributions, site web, elle jongle avec les chiffres, mais précise toujours: «Je ne suis pas économiste. Je me considère d'abord comme un écrivain.» L'une des têtes pensantes de cette «internationale citoyenne» émergente, en marge des forts en gueule (purs activistes), à la lisière des chercheurs protestataires (très tour d'ivoire). Elle gravite en France autour de la nébuleuse des «non», irrigue les réseaux poupées russes. Vice-présidente d'Attac (Association pour la taxation des
transactions financières pour l'aide aux citoyens), présidente de l'Observatoire de la mondialisation, guest star du Monde diplomatique, c'est un électron libre, l'un des fils rouges de la toile mondiale des réfractaires au «dogme du marché», aux «intégristes de la pensée unique». Directrice associée de l'Institut transnational d'Amsterdam, on la retrouve dans des forums avec des leaders associatifs du Sud, à la base de la «première grande victoire citoyenne», lors de l'échec de l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) en 1998 (qui rognait sur les prérogatives de l'Etat). Ou dans des réunions de think-tanks - «boîte à penser» - nord-américaines. Ces temps-ci, donc, les hérauts du néolibéralisme céderaient un peu de place aux néohéros du radicalisme.
Héros? Porte-drapeau? Tout faux. Elle se prétend cheville ouvrière. Petite main qui découd les habits du prêt-à-porter idéologique de la logique marchande du monde. En fait, c'est une grande contre-experte, généraliste et multidisciplinaire, qui duplique les outils des puissants (Internet, réseau, lobby) pour fournir de la matière grise. Entre pessimisme par nature et optimisme par défi, entre manifestations et conférences. Avec un tiraillement ajouté à cela: elle est française et américaine, entichée de cet Hexagone qu'elle veut croire «laïque et républicain», «jacobin et européen», et qu'elle se représente comme le creuset à venir «de la lutte contre la dictature de l'économie de marché». Elle assure: «Un Philippin m'a dit qu'on sait d'où on vient quand on sait où l'on sera enterré.» Elle sait. Ce sera à Lardy (Essonne), sa «campagne», où elle se réfugie entre deux voyages. Elle se raconte dans son QG à son image, bourgeois mais sobre. Un immeuble du VIe arrondissement parisien. Un lieu niche jadis propriété des Jésuites, baigné de verdure et de calme. Au menu: ravioles et récit d'une vie de lutte. «On va vite liquider mon
passé», espère-t-elle. De ses origines de l'Ohio («Dans une cité de caoutchouc, le Clermont-Ferrand américain»), le souvenir d'un père assureur et d'une mère «qui s'occupait d'œuvres sociales, comme beaucoup de bourgeoises». Fille unique, elle a le sentiment d'être du mauvais côté, celui d'«une petite élite étouffante, pétrie de privilèges, loin des travailleurs de Goodyear». Son diplôme en poche («l'équivalent de Harvard pour les femmes»), elle part en France, découvre le radicalisme via la guerre du Viêt-nam. Et ne comprend pas Mai 68. «Je faisais la chose la plus difficile de ma vie, une licence de philo. J'avais trois enfants, j'étudiais avec Ricœur ou Jankélévitch et je voyais ces gosses nantis se rebeller»... La jonction se fait via le tiers-mondisme et le mouvement ouvrier. En 1976, elle sort en Angleterre un opus obus: Comment meurt l'autre moitié du monde. Succès. L'amoureuse de Sartre et de Fanon embraie sur un doctorat, «question de crédibilité». Et d'indépendance.
Elle est restée inclassable, jamais encartée («Trop étroit pour elle», dit un proche). Mais le cœur vert. «L'environnement n'est pas assez intégré dans les analyses économiques», se justifie-t-elle. Ni nationale-républicaine, ni souverainiste, ni ultraprotectionniste, ni gauche gestionnaire. Ni europhile béate ni europhobe («L'euro est une arme contre la spéculation»). Les idées la fascinent plus que la politique. Elle s'est jadis reconnue dans les thèses du PSU ou des chrétiens de gauche italiens. Sa seule expérience, une 84e place chez les Verts aux élections européennes de 1999 l'a refroidie à cause des positions atlantistes de Cohn-Bendit. Elle trouve «naturel» le droit de vote aux émigrés, le Pacs «normal» mais «daté»: «Un écran de fumée; le débat sur la politique du corps fait oublier les enjeux planétaires.» Elle assure n'avoir pas attendu «Soljenitsyne pour découvrir le goulag, comme tant d'autres intellos français», peut citer Galbraith («On est toujours financièrement génial avant un krach»), convoquer Keynes ou exhumer Gramsci. A l'arrivée, il y a toujours ce corpus chevillé au corps: plus de démocratie, de représentativité, de transparence. D'où cette critique d'un rare détracteur: «Elle n'a pas de stratégie politique, c'est plus une analyste qu'une bâtisseuse de rapport de forces.» Ce qui n'empêche pas son dernier livre, le Rapport Lugano, d'être soutenu par Pierre Bourdieu, dont elle dit: «J'aime les gens qui, comme lui, se radicalisent en vieillissant.» Comme elle.
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