Susan George: Pasionaria raisonnable
Cette Franco-Américaine qui se bat inlassablement mais refuse le Grand Soir démonte la stratégie d'hégémonie culturelle de la droite américaine
Les Européens pensent qu'après le départ de Bush l'Amérique redeviendra une terre d'accueil et de tolérance. Es se trompent. Le curseur est passé à droite. Sous l'influence des néolibéraux, des néoconservateurs et des fondamentalistes religieux, le pays s'est transformé en profondeur. Il faudra des années pour abattre leur hégémonie culturelle.» Pessimiste, Susan George ? La pasionaria de l'économie protestataire déteste le flou. Venant d'un Français ignorant la vitesse de glissement de la population américaine vers le Sud, «havre des conservateurs demandant au gouvernement d'accomplir sur terre la volonté divine», et l'Ouest, «hostile à l'Etat et à l'impôt, adorateur des armes», la remarque aurait un relent d'antiaméricanisme primaire. Mais Susan George, aujourd'hui naturalisée française, est une Américaine de souche. Cette native d'Akron, Ohio, capitale mondiale du pneumatique, sait de quoi elle parle. «Culture in Chains» («la Pensée enchaînée»), réquisitoire contre les droites laïque et religieuse après leur OPA sur l'Amérique, n'a rien d'un pamphlet. C'est une plongée méticuleuse, terrifiante, au coeur d'une société que nous pensions ouverte, généreuse, mais qui depuis quinze ans squatte du côté des ténèbres.
Militante de choc depuis cinq décennies, cofondatrice de l'Observatoire de la Globalisation, cauchemar de l'OMC, ex-vice-présidente d'Attac, Susan George aurait pu raccrocher les gants après toutes ces années consacrées à la lutte contre les inégalités, couler des jours tranquilles entre son appartement bourgeois du 6e arrondissement et ses «mardis de la philo». Mais à 73 ans, son pouvoir d'indignation est intact. Sa dernière révolte date de 2002, le jour où, devant un parterre de travaillistes, en écho à une célèbre couverture de «Time Magazine» proclamant : «Nous sommes tous des keynésiens», le gourou du New Labour, Peter Mandelson, a osé dire : «Nous sommes tous thatchériens.» «Cette capitulation devant la toute-puissance du marché m'a révoltée, explique la belle Américaine. J'ai voulu comprendre les causes de cette démission.»
Son diagnostic : si les Américains ont toujours considéré l'Etat non comme la solution mais comme le problème, les néolibéraux ont creusé le fossé en érigeant le marché en religion, faisant passer la justice sociale pour une illusion pernicieuse et l'Etat-providence comme une façon d'enfermer les gens dans la dépendance. Avec les «néocons» qui rêvent de réduire la taille du gouvernement «au point qu'on puisse le noyer dans une baignoire», l'Amérique, «prédestinée» à libérer le monde en exportant son modèle de démocratie, s'est engagée dans une croisade culturelle et morale mortifère.
Refrain connu. Ce qui l'est moins, c'est ce que cette bourgeoise BCBG, vétéran des combats contre l'impérialisme, qualifie ironiquement d'«extinction des lumières». Avec la montée de la droite religieuse, 60 millions d'évangéliques confondant la religion avec du Tranxène, transformant le protestantisme en secte, la liturgie en barnum et dictant ses codes à la politique au mépris de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Corollaire : la négation de la science au nom d'un prétendu «dessein intelligent» qui met la «raison transmise par Dieu» au-dessus de toute explication rationnelle, condamne le darwinisme et la culture des cellules souches au nom d'une interprétation littérale de la Bible. Excessive ? Susan George prend soin d'éviter les généralisations. Dit sa confiance dans la capacité de son pays à rebondir. S'emporte contre un corps politique obsédé par la «politique du corps». Et accuse : la démission de l'école publique dans le combat pour la laïcité, une gauche angélique, incapable d'utiliser les moyens modernes de diffusion des idées, laminée par cette droite extrême qui, à grand renfort d'argent, de think tanks, de fondations, a su instaurer une hégémonie culturelle avec ses «intellectuels organiques».
Signe de cette démission ? L'auteur de «Comment meurt l'autre moitié du monde» a le plus grand mal à trouver un éditeur américain pour son dernier manuscrit. Un peu comme si les grands cris de cette public intellectual, convertie au militantisme comme Jane Fonda ou Barbara Ehrenreich par la guerre du Vietnam, devaient se perdre dans le désert. Eradiquer la faim dans le monde, alléger la dette du tiers-monde, stopper le déferlement du néolibéralisme : cette contre-experte qui a «toujours travaillé sur le pouvoir» et bosse inlassablement ses dossiers veut renverser l'ordre du monde mais ne croit pas au Grand Soir. «Je crois à l'élargissement des espaces, il faut se battre même pour de petites choses.» Souvent du côté des vaincus, elle remporte parfois de spectaculaires victoires comme dans son combat contre l'AMI ( Accord multilatéral sur l'Investissement qui prétendait «marchandiser» la culture ), preuve qu'«un travail politique peut produire un résultat spectaculaire». Cette amatrice d'opéra regrette-t-elle secrètement qu'aucune de ses trois filles ne suive sa trace ? «C'est souvent le cas quand un seul des parents est engagé; mais ma petite-fille, khâgneuse au lycée Jules-Ferry, pourrait bien reprendre le flambeau.» On a toujours raison de se révolter.
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