Dehors la droite!
L'intellectuelle militante Susan George débarque à Montréal avec armes et bagages
Figure de proue de l'altermondialisme, personnalité fondatrice d'ATTAC, Susan George débarque ces jours-ci à Montréal avec armes et bagages. Évidemment qu'elle espère que le démocrate Barack Obama sera élu président mardi prochain. Autrement plus conservateur qu'elle s'est mis à le souhaiter aux États-Unis. La crise financière? «Une possibilité de restructuration citoyenne de l'économie.»
Patience et longueur de temps.
L'intellectuelle militante Susan George débarque à Montréal avec armes et bagages
Figure de proue de l'altermondialisme, personnalité fondatrice d'ATTAC, Susan George débarque ces jours-ci à Montréal avec armes et bagages. Évidemment qu'elle espère que le démocrate Barack Obama sera élu président mardi prochain. Autrement plus conservateur qu'elle s'est mis à le souhaiter aux États-Unis. La crise financière? «Une possibilité de restructuration citoyenne de l'économie.»
Patience et longueur de temps. Le président de la fondation Bradley, l'une des organisations néoconservatrices les plus influentes aux États-Unis, a déjà dit du recrutement de ses penseurs et de sa mission idéologique qu'ils équivalaient à «construire une cave de grands vins». Susan George n'aimerait rien de mieux que de voir les crus tourner au vinaigre. Auquel cas elle savourera la défaite électorale d'une droite qui empoisonne savamment les consciences depuis bien trente ans au point d'avoir fait accepter le néolibéralisme et le saccage de l'État démocratique comme une loi aussi naturelle que la gravité.
Non pas qu'elle conçoive l'élection d'Obama comme une panacée. «Le complexe militaro-industriel se porte bien, merci.» Il faut être naïf pour penser que son élection conduira, en soi, à des changements profonds. «Illusion trompeuse», dit-elle. D'abord, parce qu'il s'inscrit dans une mouvance qui est au mieux réformatrice, à droite d'un projet véritablement de gauche. Ensuite parce que sa «marge de manoeuvre, bien que réelle, demeure fort étroite.» Reste, estime-t-elle que «c'est un négociateur, un bon avocat, mais aussi un idéaliste -- ce dont nous avons besoin en ce moment.» Elle attend particulièrement de lui qu'il améliore le sort des dizaines de millions d'Américains qui n'ont pas d'assurance santé.
Triste à dire pour les petits épargnants, mais c'est dans le contexte des ravages que fait la crise financière et de la débandade de l'«économie casino» que l'élection d'Obama pourrait annoncer une refondation citoyenne du monde. Se réjouir de la crise? «Je crois qu'elle nous offre la possibilité de restructurer complètement notre économie dans le sens d'une économie écologique et sociale. Il faut que cela serve à résoudre la crise environnementale.»
Mme George est à Montréal à l'occasion du 25e anniversaire du Centre justice et foi, qui publie la revue Relations. Intellectuelle militante, comme elle aime à se définir, Américaine d'origine et Française d'adoption, elle est de tous les combats contre la «mondialisation néolibérale». Participa en 1998 à la création d'ATTAC-France (Association pour une taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens) qui rayonne aujourd'hui à l'échelle internationale et dont elle fait toujours partie. A milité contre l'AMI (Accord multilatéral sur les investissements) et fait campagne pour le «contrôle citoyen» de l'OMC. Poursuit par ailleurs la bataille au sein du Transnational Institute d'Amsterdam, un collectif d'intellectuels engagés qui se consacrent à l'étude des rapports Nord-Sud. Plume dissidente et prolifique, depuis Comment meurt l'autre moitié du monde (1978) jusqu'à Un autre monde est possible si... (2004), son dernier livre s'intitule La Pensée enchaînée (traduction de Hijacking America). Un réquisitoire contre les droites laïques et religieuses qui «se sont emparées de l'Amérique», mais des semonces aussi à l'égard d'une gauche américaine balourde qui n'a absolument pas vu venir la menace -- qui n'a pas compris que «les idées ont des conséquences».
Mme George expose comment la droite est parvenue à imposer avec un succès phénoménal son «hégémonie culturelle» en construisant brique par brique à partir des années 1950 une galaxie, une nébuleuse de contributeurs financiers (les fondations Bradley, Olin, Smith-Richardson, etc.), de think tanks (Heritage Foundation, American Enterprise Institute...), de journaux, d'universités et de centres spécialisés tous vendus à l'absolu de la liberté économique, tel que l'a défini leur maître à penser et darwiniste social Friedrich von Hayek.
Out John Maynard Keynes, les politiques dangereusement progressistes de l'avant et de l'après-guerre, le projet pernicieux de justice sociale, l'idée qu'un gouvernement puisse, ô horreur, taxer les riches pour mettre des écoles et hôpitaux à la disposition des moins nantis.
Avec le résultat que le ticket républicain à la présidence que forment John McCain et Sarah Palin («Elle n'est pas idiote, dit Mme George, mais elle est handicapée par la pensée magique, elle n'a jamais appris à penser de manière critique.») peut encore claironner au nom de la classe moyenne et des «valeurs traditionnelles», sans le moindrement du monde courir le risque de se couvrir de ridicule, que l'idée de «redistribuer la richesse» est une hérésie. Avec le résultat, ensuite, que «les gens semblent prêts à voter, quand seulement ils votent, contre leurs propres intérêts».
Dans le même élan, elle dénonce vertement l'absence de «projet alternatif critique et crédible à gauche». Ce qui frappe quand on observe «le rapt de la pensée économique et sociale par les néolibéraux, écrit-elle dans La Pensée enchaînée, c'est que les forces sociales progressistes, même modérées, aux États-Unis ou ailleurs, ne lui ont pas prêté beaucoup d'attention. Une tranquille révolution se déroulait sous leur nez, mais elles ne se sont rendu compte de rien, et ont encore moins fait quoi que ce soit pour l'arrêter.»
Assiste-t-on, en cette fin d'année 2008, à la chute de la droite américaine? Verrons-nous le keynésianisme prendre sa revanche? Il est vrai que l'opinion publique américaine n'a pas, jusqu'à maintenant, montré de grands signes de révolte, constate-t-elle: la longue progression des inégalités a été un rempart contre la cohésion sociale et la solidarité. Mais elle a du mal à concevoir que la brutalité de la crise financière et immobilière ne secouera pas les consciences.
Une chose est sûre: le rouge républicain n'est pas présentement une couleur à la mode. «Je crois qu'Obama gagnera non seulement parce qu'il a su donner de l'espoir, mais parce qu'il est un cyberpoliticien entouré de jeunes qui manient Internet, le texto-SMS, le "fundraising" comme des pros. McCain est d'une autre époque, et l'époque change.» Mme George ne déteste pas, du reste, citer les mots d'Abraham Lincoln, prononcés en mars 1865: «Vous pouvez tromper certaines personnes tout le temps et tromper tout le monde de temps en temps, mais vous ne pouvez pas tromper tout le monde tout le temps.»
