Globalised Resistance

August 2006

  Susan George

Conference au "Gigantinho"
Forum Social Mondial, Porto Alegre, 25 janvier 2003
Traduit de l'Anglais par Philippe Longone

English original - Versión español

Chers Amis, chers Camarades,

Regardez autour de vous. C'est un miracle que nous soyons ici, ensemble. Il y a cinq ans, personne, pas même le plus optimiste d'entre nous, n'aurait pu imaginer l'ampleur, l'envergure qu'a pris ce mouvement. A l'échelle historique, les quatre années depuis Seattle, les trois rassemblements ici, à Porto Alegre, ne sont rien, un simple clin d'oeil. Tout ce que nous avons accompli dans ce bref délai est incroyable. Aussi, nous devrions voir notre présence ici, et l'existence même de ce mouvement et du Forum Social Mondial, comme une grande victoire.

Ce soir, on nous a demandé de traiter spécifiquement des entreprises transnationales et des marchés financiers. Je souhaite le faire aussi brièvement que possible, d'autant plus que les trois orateurs précédents l'ont déjà accompli avec beaucoup d'éloquence. Le premier rassemblement à Porto Alegre en 2001 avait pour but d'analyser la situation mondiale. Le second, en 2002, se concentra sur les propositions d'alternatives. Cette année, nous sommes censés penser aux stratégies pour susciter les changements que nous appellons de nos voeux. Donc je vais tenir pour acquis que vous tous, ici, connaissez les éléments de base concernant les Entreprises TransNationales (ETN) et les marchés financiers. Mon objectif est plutôt de parler des stratégies, pas seulement celles à employer contre les ETN et des marchés financiers, mais des stratégies de ce mouvement en général.

Les 200 plus grosses ETN produisent presque un quart de la production mondiale mesurée ou Produit Mondial Brut, mais en regard de leurs ventes, elles emploient de moins en moins de gens. L'ensemble des 60000 multinationales emploient moins d'UN pour cent de la force de travail disponible dans le monde, donc ne comptez pas sur elles pour fournir de l'emploi dans des proportions significatives. Pour les entreprises transnationales, le travail est un coût, et elles maintiendront nécessairement leurs coûts au plus bas niveau possible.

Le commerce entre filiales de la même société représente plus d'un tiers du commerce mondial - autrement dit, IBM commerce avec IBM, et Ford avec Ford. Aussi il n'est pas surprenant que les règles commerciales et que l'OMC elle-même soient agencées de manière à satisfaire les besoins de ces sociétés.

Toutes les entreprises ne sont peut-être pas aussi malhonnêtes et prédatrices que celles qui, comme Enron, ont fait faillite si spectaculairement l'an dernier. Cependant, la crise économique actuelle démontre que chacun, dans le monde financier et corporatif, coopérait dans les scandales récents. Des Commissaires aux comptes approuvaient des comptes frauduleux, des analystes financiers disaient aux gens d'acheter des valeurs qu'eux-mêmes étaient en train de vendre; des journalistes financiers portaient aux nues le "boom" pendant que des banques prêtaient encore plus à des clients auxquels elles n'auraient pas dû prêter du tout. Tout le monde marchait dans la combine, et dans le cas d'Enron, ceci inclut le Vice-Président et le Président des Etats-Unis, Dick Cheney et George Bush.

Mais à quoi d'autre pouvait-on s'attendre? Les Dirigeants vendaient leurs titres à la cote maximum, car eux seuls savaient dans quel état réel étaient leurs entreprises. Les travailleurs ordinaires ont perdu leurs retraites et leurs assurances maladie. Pourtant, la chose la plus surprenante est justement que les gens aient été si universellement surpris. Tous ceux qui savaient ce qui se passait agissaient dans leur propre intérêt, ce qui est exactement ce que les gens sont censés faire dans une société capitaliste. L'altruisme et l'éthique n'ont pas leur place dans la salle du Conseil d'Administration. Certains croient que ce système peut être suffisamment changé pour donner au capitalisme transnational un "visage humain". J'ai bien peur de ne pas partager leur optimisme.

Dans les milieux d'affaires, la mode, en ce moment, s'appelle "Responsabilité Sociale des Entreprises" ou RSE qui, - tout au moins en anglais - peut aussi se lire " Auto-Régulation des Entreprises". Car l'auto-régulation est le point crucial. Ce que ces sociétés ne veulent en aucun cas, ce sont des lois contraignantes gouvernant leurs comportements, en particulier au niveau mondial. Cette opposition farouche des ETN devrait nous montrer le bon chemin: nous avons justement besoin de lois contraignantes, et nous avons aussi besoin de les taxer internationalement.

Quelques sociétés individuelles peuvent bien sûr améliorer leur conduite, et nous ne devrions pas les en décourager; mais lorsque les entreprises transnationales agissent collectivement, comme elles le font si souvent, l'éthique et la responsabilité sociale sont oubliées. Les lobbies corporatistes sont extrêmement efficaces et savent obtenir ce qu'ils veulent de la part des gouvernements. Les accords gérés par l'Organisation Mondiale du Commerce, en particulier les Accords sur les Services (l'AGCS) et ceux sur la Propriété Intellectuelle (ADPIC) montrent que les entreprises transnationales sont en train de tenter, en force, de placer une série de domaines nouveaux et extrêmement lucratifs dans le champ du Marché. La santé, l'éducation, la culture, l'environnement, y compris l'eau et les organismes vivants, sont tous, maintenant, grâce à l'influence des entreprises transnationales, une partie du domaine des affaires. Ils espèrent aussi ajouter les acquisitions et investissements gouvernementaux à la longue liste des nouvelles activités génératrices de profits.

J'irai plus vite encore sur la question des marchés financiers. La persistance des crises au cours de la décennie écoulée a montré que l'ouverture des frontières aux capitaux spéculatifs produit catastrophe sur catastrophe. L'Argentine n'est que la dernière dans une série, bien qu'elle soit certainement l'une des plus sévères. Et elle ne sera pas la dernière. Les seuls pays qui ont survécu aux assauts de la spéculation financière et s'en sont sortis sans trop de dégâts sont ceux qui ont soumis les flux de capitaux entrants et surtout sortants à un certain contrôle.

Après les fiascos en Argentine, Russie, Indonésie et tant d'autres pays, on aurait pu croire que les gouvernements insisteraient pour revoir le rôle du Fonds Monétaire International (FMI). Mais non, le Fonds impose encore et toujours la liberté des flux de capitaux entrants et sortants aux pays en dette. Seuls les pays non soumis aux plans d'ajustements structurels supervisés par le Fonds, comme le Chili, la Malaisie ou la Chine, ont joui du luxe de fixer leurs propres politiques.

Maintenant, revenons sur la question de la stratégie. Que nous apprennent ces quelques observations rapides sur les entreprise transnationales et les marchés financiers? Tout d'abord, reconnaissons que l'exhortation et la persuasion ne nous mèneront nulle part. Ca ne sert à rien de répéter que ceci ou cela "devrait" ou "doit" arriver. La richesse et la puissance ne partagent jamais volontiers. Les classes dominantes n'abandonnent pas leurs privilèges. En fait, ils veulent toujours plus. Rien n'est jamais assez. On ne peut compter sur ceux qui détiennent le pouvoir pour protéger l'environnement, sous prétexte qu'agir ainsi serait dans l'intérêt de tous; les mêmes chercheront sans cesse, bec et ongles, à reprendre les acquis obtenus par les travailleurs, et ils n'aideront jamais spontanément les pauvres, quelle qu'atroce que devienne leur condition . Permettez-moi de le dire brutalement: Aucun degré de souffrance humaine, de par lui-même, n'entraînera un changement de politique.

Maintenant je vais dire des choses dures, négatives, effrayantes même, aussi, avant de le faire, laissez-moi vous dire qu'en dépit de tout, je suis fondamentalement optimiste et pleine d'espoir. En ce vingt-et-unième siècle précoce, je crois que nous avons passé un seuil. Permettez, je vous prie, que je me réfère à mon propre travail pour illustrer ce point. Voici trois ans j'ai écrit un livre intitulé "Le Rapport Lugano". Alors que nous parlons ici du besoin d'un monde radicalement différent, nous devrions tout d'abord reconnaître le risque sérieux que le monde à venir pourrait être encore pire que celui où nous vivons si nous ne l'empêchons pas. Ceci est précisément le sujet du Rapport Lugano.

Dans ce livre, j' imagine que des gens dans le genre de ceux qui se rassemblent en ce moment à Davos commissionnent un groupe d'experts pour écrire un rapport. La question posée par les commissaires est "Comment peut-on préserver le capitalisme au cours du 21ème siècle?" Comment ces gens de Davos peuvent-ils s'assurer que le capitalisme continuera à dominer et prospérer; comment peuvent-ils garantir que cela sera le seul système crédible, que nul autre ne peut même être imaginé? Ces "maîtres de l'univers" veulent savoir ce qu'ils doivent faire pour se maintenir au pouvoir. Ceci est précisément la question que nous posons ici ce soir, mais - précisément à partir de la perspective opposée. Nous demandons ce qu'il faut faire pour que l'ordre capitaliste présent ne prévale pas. Que devons-nous faire pour nous assurer que nos vies, nos communautés et nos environnements ne soient pas régis par les caprices des entreprises transnationales et des marchés financiers?

Le groupe d'experts qui sont censés écrire le Rapport Lugano aboutissent à des conclusions qui, pour dire le moins, sont extrêmement désagréables. Pour toutes sortes de raisons - économiques, écologiques et politiques - le groupe d'experts conclut qu'il sera tout à fait impossible de préserver le capitalisme en l'an 2020, quand il y aura environ huit milliards de gens sur terre. Pour cette raison, une grande quantité de ces gens, en particulier les plus pauvres, ceux qui ne sont ni intégrés ni intégrables dans le système, doivent être éliminés aussi discrètement que possible et par tous les moyens nécessaires. On laissera libre cours à la guerre, à la famine et à la maladie pour faire leur oeuvre et prélever leur tribut.

La question que nous posons à Porto Alegre, implicitement ou explicitement, est en conséquence mortellement sérieuse. Pouvons-nous ou ne pouvons-nous pas changer le système actuel, car si nous ne le pouvons pas, je suis convaincue que le scénario Lugano est celui que nous aurons à affronter, et ce scénario est horrible...

Je crois que nous sommes aujourd'hui, plus radicalement confrontés que jamais auparavant à l'horreur de ce scénario. Si vous pensez que j'exagère, regardez vous-mêmes ce qui se passe. L'un des symptômes est le refus de faire quoi que ce soit de sérieux à propos de la croissance ininterrompue de la crise du SIDA. Le SIDA se déchaîne, dans les pays pauvres, dans les milieux pauvres.

Pour les maladies courantes, en dehors du SIDA, les pays pauvres sont privés de l'accès aux médicaments génériques bon marché pour traiter les maladies tueuses les plus communes, parce que les Etats-Unis ont donné la priorité aux compagnies pharmaceutiques, et refusent d'appliquer la seule mesure positive qui soit sortie de la réunion ministérielle de l'OMC à Doha l'an dernier.

Un autre symptôme de type Lugano est la dégénérescence d'un conflit après l'autre, sans aucun effort pour aboutir à des solutions pacifiques et négociées. Tout le monde pense d'abord à Israël et à la Palestine; mais en fait il y a environ 80 guerres en cours dans le monde en ce moment même. Pour donner un seul exemple, la guerre Congo-Zaïre a déjà tué quatre millions de personnes.

Il est clair que les nouvelles équipes à la Maison Blanche et au Pentagone exploitent les attaques du 11 Septembre à leur avantage, pour justifier cette notion barbare de "guerre préventive" ou "préemptive". De telles guerres, dont il est probable que l'Irak ne sera que la première victime, décimeront les populations civiles, sauf si les mouvements pour la paix parviennent à stopper ces hors-la loi américains.

La famine, elle aussi, est une fois de plus en pleine croissance. Dans les années 80, les gouvernements avaient promis de de réduire la faim dans le monde de moitié avant l'an 2000. Au lieu de cela, aujourd'hui plus de gens sont frappés de faim et de malnutrition que jamais auparavant. Le Directeur de la FAO a dit récemment qu'au train où nous allons, il faudrait 150 ans pour éliminer la faim dans le monde.

Tout cela, et bien d'autres choses encore, me donne le sentiment que le scénario de Lugano est déjà mis en oeuvre. Il n'y a pas de conspiration. Les riches et les puissants ont apparemment conclu, comme les auteurs de mon rapport fictif, que des centaines de millions de gens au monde aujourd'hui sont superflus. Ils n'ont pas de travail salarié et ne contribuent en rien à la production capitaliste. Ils ont peu ou pas d'argent et ne contribuent en rien à la consommation capitaliste. Ils ne sont pas rentables, sont un boulet pour l'économie, ils sont redondants.

Il n'y aura pas de modèle du type Hitler-Auschwitz, car ça se voit trop, ça crée des résistances, et, à la fin, ça provoque un rejet universel. A la place, c'est un modèle du 21ème siècle, post-moderne, dans lequel il est impossible de faire porter le blâme à quiconque: personne n'est responsable. Il se trouve simplement que des choses horribles se produisent, et la vie continue, du moins pour certains.

En conséquence, notre lutte est mortellement sérieuse. Si, comme je l'espère, vous partagez mon analyse, alors, ceci nous donne clairement à tous, ici, une responsabilité historique. En un mot, nous ne pouvons échouer. Au milieu de cette merveilleuse rencontre festive de Porto Alegre, je souhaite que nous sachions aussi demeurer sobres et vigilants. Le grand philosophe du 19ème siècle GWF Hegel a dit "La seule chose que l'Histoire nous apprend, c'et que personne n'apprend jamais rien des leçons de l'Histoire". Essayons de démontrer que Hegel avait tort, et apprenons de l'Histoire, qui nous dit que d'autres mouvements, porteurs de grandes promesses, ont été détruits dans le passé, soit par leurs ennemis, soit par leurs propres erreurs. Eux aussi ont résisté aux puissants, eux aussi ont combattu les oppresseurs de leurs propres époques, eux aussi ont nourri des espoirs immenses d'un monde différent.

S'ils avaient triomphé, alors notre présence ici à Porto Alegre, et notre propre mouvement, seraient moins nécessaires, car le monde serait déjà un lieu permettant à tous une vie décente, un lieu sans famines ni privations graves, où chacun aurait droit à la satisfaction des besoins élémentaires de la vie, à la santé, à l'éducation. Nous vivrions en harmonie avec l'environnement naturel, nous nous gouvernerions selon des principes démocratiques, et, hélas, ça n'est pas le cas.

Chers Amis et Camarades, dans cette lutte, cette fois-ci, il nous faut vaincre, car nous tentons une chose que nos prédécesseurs n'auraient jamais rêvée. Nous tentons d'affronter la mondialisation néo-libérale, menée par les entreprise transnationales, sur leur propre terrain, le globe. Aussi il nous faut travailler, pas seulement dans nos propres contextes, locaux ou nationaux, mais internationalement. L'ambition de contruire un mouvement pour la justice vraiment global existe pour la première fois dans l'histoire de l'humanité.

Nos adversaires, les entreprises transnationales, les marchés et ceux qui les servent, sont en eux-mêmes leur propre loi. Les marchés financiers ne prêtent aucune attention aux désastres qu'ils causent dans les vies des gens ordinaires. Les institutions internationales comme la Banque Mondiale, Le Fonds Monétaire International et l'Organisation Mondiale du Commerce sont tous activement engagés dans la réduction, plutôt que l'expansion, des espaces démocratiques; ils ne servent que ceux qui profitent déjà du système actuel. De ce fait, notre mouvement devra être cent fois plus fort, plus sage et plus déterminé qu'aucun autre de ceux qui l'ont précédé, pour créer ces espaces démocratiques.

Ne nous y trompons pas, cependant. Plus forts nous deviendrons, plus nos ennemis chercheront à nous détruire. Ceci est normal. Dans le monde que nous voulons, ces adversaires perdraient tout: leur pouvoir, leur richesse, leur prestige. Aussi il nous faut être attentifs à leurs stratégies de destruction, et ne pas baisser notre garde.

Apprenons aussi de l'Histoire que nous pouvons aussi nous détruire nous-mêmes. Heureusement, je ne distingue pas de signes annonçant cela - tout au contraire. Ce jeune mouvement a montré une maturité étonnante, et est resté presque entièrement non-violent. C'est une raison pour laquelle nous serons sûrement soumis à plus de provocations, tentant de nous inciter à la violence. Nous devons résister à de telles provocations à tous prix, et ne jamais reproduire, dans nos rangs et nos pratiques personnelles, la violence de nos adversaires.

Nous avons besoin d'apprendre. Le premier devoir d'un militant est de comprendre comment le monde fonctionne, comment fonctionnent les institutions qui nous oppressent. La Politique est devenue plus compliquée qu'elle n'était. Quand j'ai commencé, il suffisait de dire "Les US, hors du Vietnam!", et tout le monde comprenait de quoi vous parliez. Aujourd'hui, si vous sortez dans la rue et parlez aux gens de l'OMC ou du FMI, la plupart d'entre eux n'ont aucune idée de quoi il s'agit. Donc à nous d'apprendre, pour devenir capables d'enseigner et de propager notre mouvement.

Nous sommes arrivés, aussi, à faire vivre un mouvement démocratique à l'image du monde démocratique que nous espérons créer. Ce mouvement a des héros et des héroïnes moraux, politiques et intellectuels, et des organisations emblématiques que nous admirons: ces personnes, ces organisations nous inspirent, mais, Dieu merci, ils ne ressemblent pas au dirigeants du monde des affaires. Nous n'avons ni ne voulons personne qui soit en position de donner des ordres et d'être obéi. Nous sommes un réseau de réseaux. Faisons en sorte que cela demeure ainsi.

Bien qu'une part de nos tâches soit de faire des propositions pour le changement, les bonnes propositions ne seront pas acceptées simplement parce qu'elles sont bonnes, mais seulement à l'issue de pressions prolongées. Les vieilles idées sur le basculement du rapport de forces et la lutte des classes sont encore pertinentes. Pour changer ce rapport, nous avons besoin de former des alliances. Le mouvement a jusqu'ici bien réussi en cela, incorporant les écologistes, les organisations féministes, les petits paysans, les syndicats, les organisations pour le développement, les travailleurs intellectuels et culturels, et maintenant le mouvement pour la paix - mais on peut encore améliorer et renforcer nos alliances.

Pourtant, malgré ces succès, nous n'avons pas toujours été capables d'inclure les représentants des gens les plus précarisés, ou les
communautés d'immigrants, dans nos sociétés. Ce mouvement est encore largement "classe moyenne", et nous devons tenter de tendre la main à ceux-là qui, bien plus encore que nous, ont besoin d'un monde différent, mais qui se concentrent la plupart du temps sur leur propre survie.

Jusqu'ici, là où nos adversaires se sont rassemblés, nous étions là, nous aussi. Des camarades manifestent contre les élites financières et corporatives à Davos au moment même où je vous parle. Je pense que nous avons maintenant besoin de nous mettre d'accord sur le principe suivant: où qu' ILS soient, certains d'entre nous iront, mais seulement certains, normalement ceux qui seront géographiquement les plus proches de l'évènement Certains d'entre nous, mais pas tous, car beaucoup de nos camarades n'ont pas les moyens de voyager, ou de s'éloigner de leur travail, ou de leurs familles.

De plus, les militants des organisations de base sont souvent aussi les plus pauvres, et n'ont pas forcément les moyens d'être présents à Porto Alegre ou aux autres évènements majeurs du mouvement. Comment pouvons-nous partager avec eux nos ressources matérielles limitées? Devrions-nous commencer à penser en termes de collecte de fonds, dans le but d'intégrer les vrais militants de terrain? Beaucoup de bailleurs de fonds sympathisent d'ores et déjà avec nos objectifs.

A l'occasion, il nous faut impressionner les media avec de grands nombres. Le Forum Social Européen à Florence a été l'une de ces occasions, avec une marche d'un million de personnes. Une autre occasion semblable, pour nous en Europe, sera le G8 à Evian, France, en Juin. Quoi qu'il en soit, nous avons besoin de trouver de nouvelles façons d'exprimer notre opposition, et ceci peut être fait avec relativement peu de personnes.

J'ai déjà dit que la non-violence doit être notre principe directeur. Cependant, "pacifique" ne signifie pas "ennuyeux". Il nous faut attirer l'attention avec plus d'expression artistique, plus de couleurs, plus de créativité, et nous avons énormément à apprendre des Brésiliens sur ce point. Souvenons-nous aussi que les gens contre lesquels nous protestons ne sont pas seulement méprisables, ils sont grotesques. L'un de mes rêves est de me trouver parmi des milliers de gens en train de hurler de rire devant ces types gonflés de suffisance.

Des journalistes demandent tout le temps si nous ne devrions pas devenir un parti politique. Pour moi, la réponse à cela est "Non", absolument pas. Nous sommes profondément politiques et devons, en conséquence, travailler à travers les politiciens et les partis, mais pratiquer la politique différemment. Je n'entends pas ceci comme une insulte, mais la politique traditionnelle est le lieu du compromis. Même lorsque l'un d'entre nous, comme Lula, prend le pouvoir, il a encore besoin d'un mouvement indépendant pour pousser son gouvernement.

Il nous est le plus souvent impossible d'agir directement sur la sphère internationale, et nous devons, de ce fait, exercer de l'influence aux niveaux local et national. Il faut que nos gouvernements nationaux adoptent nos propositions. Comment changer, ou abolir l'Organisation Mondiale du Commerce, le FMI, la Banque Mondiale, sinon par le truchement des gouvernements? Bloquer une réunion, ici ou là, par des manifs, ne tue pas l'institution. Nous avons besoin de lois contraignantes. L'OMC, elle, peut faire du droit international, mais le mouvement n'a aucun moyen d'en faire autant sans passer par les gouvernements.

Il nous faut pousser pour créer des espaces dans lesquels d'authentiques expériences politiques et économiques, de vrais changements, peuvent avoir lieu. Certains disent que les propositions de taxation internationale, la fermeture des paradis fiscaux ou l'annulation de la Dette ne sont que réformistes, pas assez révolutionnaires. Je ne suis pas d'accord. Une fois mis en oeuvre, de tels changements seraient vraiment révolutionnaires, car ils introduiraient un changement qualitatif; tout autant que les fiscalités nationales et la redistribution ont transformé les schémas de répartition des richesses dans les pays qui les ont adoptés. La preuve en est que chaque fois que la Droite revient au pouvoir, elle allège immédiatement la fiscalité pesant sur les riches.

Permettez-moi de terminer sur une note personnelle. L'an prochain, en 2004, bien que j'aie peine à le croire, j'aurai soixante-dix ans. Depuis l'époque du mouvement anti-guerre au Vietnam, je n'ai jamais eu autant d'espoir. Je crois être en bonne santé, mais nul d'entre nous ne sait combien de temps il lui reste sur terre. Laissez-moi affirmer ici ma conviction profonde que l'avenir du mouvement pour une justice globale est assuré. Ce mouvement ne dépend plus, désormais, de la présence ou de l'absence individuelle de telle ou telle personne, quelle qu'elle soit. Il a acquis son autonomie; il est devenu sain, auto-subsistant, et il se développe comme un organisme vivant, où aucun organe n'entre en compétition avec d'autres, ni ne cherche à les assujettir.

Chers Amis et Camarades: Puisque nous avons le privilège de participer à ce rassemblement unique du Forum Social Mondial, souvenons-nous qu'un tel privilège implique des responsabilités. N'oublions jamais que nous sommes tous des acteurs de l'Histoire. Nous sommes liés au passé, et nous avons le devoir d'être dignes de ceux qui sont venus avant nous, ces légions innombrables qui combattirent la pauvreté, l'injustice et l'oppression, avec les moyens de leurs temps. Nous, en cette occasion lumineuse et généreuse, ici à Porto Alegre, nous sommes aussi un trait d'union et une promesse pour l'avenir, par notre espérance, notre travail quotidien et notre détermination à proclamer qu'

UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE .

Maintenant, faisons-le.

Merci.

 

TNI fellow, President of the Board of TNI and honorary president of ATTAC-France [Association for Taxation of Financial Transaction to Aid Citizens]

Susan George is one of TNI's most renowned fellows for her long-term and ground-breaking analysis of global issues. Author of fourteen widely translated books, she describes her work in a cogent way that has come to define TNI: "The job of the responsible social scientist is first to uncover these forces [of wealth, power and control], to write about them clearly, without jargon... and finally..to take an advocacy position in favour of the disadvantaged, the underdogs, the victims of injustice."