La dette exterieure des Pays du Bassin Mediterraneen

01 September 1996
Article

Ce long rapport sur la dette des pays méditerranéens m'a été commandé par le Conseil économique et du travail italien, organe officiel, dans le cadre de la Conférence de Barcelone qui regroupe les pays de l'Union européenne et ceux du sud et de l'est de la Méditerranée. En réalité, cette "Conférence de Barcelone" est une enveloppe vide, dans laquelle on peut mettre ce que l'on veut. A ma connaissance, on n'y a pas encore mis la dette...
Ce Rapport a donc sans doute subi le même sort que la plupart de ses frères: un profond oubli. Je ne regrette pas de l'avoir fait et je reste persuadée que la dette de la rive sud deviendra un facteur de plus en plus déstabilisant. Je ne recommande toutefois cette lecture qu'à ceux qui sont particulièrement intéressés soit pas la dette du sud en géneral, soit par la région, en particulier l'Afrique du Nord [Maghreb]


Table des Matières

Introduction

  1. Precisions methodologiques prealables
  2. Comment la dette sést constituée
    Les créanciers
    Les debiteurs
  3. Données de base actuelles des pays de la Mediterranee
    Tableau I: Endettement des pays Mediterraneens selon le type de creance
    Tableau II: Incidence des credits d'exportation sur la dette totale
  4. Le cadre economique et politique des années 1990
    Tableau III: Flux et stocks d'investissements directs etrangers (FDI)
  5. Peut-on, doit-on, envisager une strategie nouvelle pour les pays de la Mediterranee?
    Tableau IV: 1994: Dettes libellées en diverses monnaies
  6. Arguments en faveur d'une approche nouvelle de la dette
    1. Les arguments financiers
      Tableau V: Poids de la dette en $$ par tete d'habitant et en pourcentages du PNB
      Tableau VI: Service de la dette, cumulatif 1990-1994, poids selon les exportations
    2. Les arguments sociaux
      Tableau VII: Privatisations recentes d'entreprises publiques
      Tableau VIII: Classement pays selon l'index de developpement humain 1990/1996
      Tableau IX: Comparaison rang 6 pays Med. selon l'index de developpement humain 1990/1996
    3. Les arguments 'boomerang'
      • L'environnement
        Tableau X: Substances toxiques deversees en Mer Mediterranee
        Tableau XI: Especes Mediterraneennes menacees
      • La drogue
      • L'immigration
        Tableau XII: Pourcentage des etrangers dans quelques pays Europeens
        Tableau XIII: Pourcentage de la population etrangere originaire des PSM
      • Le commerce et l'emploi
        Tableau XIV: Balances commerciales de six PSM avec le Monde et avec l'Europe
        Tableau XV: Importations des six PSM
        Tableau XVI: Rythme de croissance des importations de l'Europe des six PSM
  7. Pour aller plus loin: Questions supplementaires aux gouvernements de la rive sud
  8. Conclusions et recommendations politiques

La Méditerranée sera un vaste forum sur tous les points duquel communieront les peuples jusqu'ici divisés...le lit nuptial de l'Orient et de l'Occident
Michel Chevalier, économiste et Saint-Simonien, 1832

Introduction

La Mer Méditerranée a bien méritée son surnom de 'mère des peuples'. Berceau de riches civilisations, lieu d'origine des grandes réligions monothéistes; les terres qui l'entourent abritent aujourd'hui quelques 800 millions de personnes. Les deux rives, dans un Monde qui rétrécit, sont condamnées par l'histoire et par la géographie à vivre ensemble autour d'une mer commune; pour ce faire, il leur faut construire une zone de paix et de stabilité. En même temps que croît cette nécessité se creusent des inégalités, des tensions et des incompréhensions de part et d'autre qui entravent une évolution indispensable.

La Conférence de Barcelone, issue d'une longue série d'initiatives diplomatiques, réunissait en novembre 1995 les quinze pays de l'Union européenne et douze pays du sud de la Méditerranée. Cette Conférence a adopté une Déclaration commune que le Ministre des Affaires étrangères français pouvait qualfier d'acte 'historique'; selon lui, il s'agit d'un 'pacte pour la Méditerranée (qui) inventera les formes juridiques et les modalités pratiques, adaptées aux caractéristiques de la région et les mieux à même de conjurer les menaces pesant sur la stabilité.' (1) Autrement dit, cette Déclaration exprime une volonté, mais du côté pratique, tout, ou presque, reste à faire.

Ce Rapport pour le CNEL sur la dette des Pays du Sud de la Méditerranée (PSM) a été commandé dans le cadre de la Conférence de Barcelone. Il fait le point sur la nature et les caractéristiques de cette dette des PSM, individuellement et collectivement. Il explique brièvement comment cette dette s'est constituée et décrit certaines des conséquences qu'elle entraine; puis analyse la situation politique actuelle, qui établit un nouveau contexte dans lequel doivent être compris les problèmes financiers du Sud. (2) Plus de la moitié du Rapport est consacrée à l'exposition des raisons pour lesquelles cette dette pourrait et devrait être convertie en instruments plus productifs à la fois pour les débiteurs et pour les créanciers.

Ce Rapport ne se veut donc pas seulement technique, économique ou financier mais aussi critique et politique. J'estime que la continuation du 'système de la dette' tel qu'il fonctionne depuis de longues années est nuisible aux pays des deux côtés de la Méditerrannée et à leur coopération future. De ce fait, je cherche à encourager une approche nouvelle du problème. Puisque tout, ou presque, est à inventer dans le contexte de la Déclaration de Barcelone, autant faire preuve d'imagination. La stabilité, la prospérité et la sécurité des deux rives sont à ce prix.

1. Precisions methodologiques prealables

Initialement, les pays concernés par cette étude sur la dette extérieure des pays du bassin méditerranéen devaient être, selon les indications du CNEL: Algerie, Chypre, Egypte, Israel, Jordanie, Liban, Malte, Maroc, Syrie, Territoires occupes (Palestine), Tunisie, Turquie. (NB: L'ex-Yougoslavie, l'Albanie et la Libye n'étaient pas concernés).

Pour de nombreuses raisons, il paraît judicieux de circonscrire cette liste.

  • La meilleure source de données chiffrées sur la dette est WORLD DEBT TABLES (WDT) de la Banque Mondiale. Chypre et Israel n'y figurent pas, étant pour la Banque des 'High Income Countries' (pays à revenus élevés, exclus des WDT) alors que les Territoires Occupes ne sont pas considérés comme un pays du tout...
  • L'autre source de données officielles, le Financing and External Debt of Developing Countries de l'OCDE, est d'une périodicité irrégulière: il n'est pas paru depuis longtemps et ses dernières données chiffrées concernent au mieux les années 1990 ou 1991. Ces données sont, de plus, recueillies selon des critères différents de ceux de la Banque mondiale. De ce fait, il est difficile, voire impossible, de réconcilier les deux séries. Ainsi, même si Chypre et Israel figure dans les Tableaux de données de l'OCDE, les informations les concernant sont anciennes et on ne peut les comparer à celles portant sur les autres pays méditerranéens.
  • Les stocks de dette (1994) du Liban ($1.9 milliards) et de Malte ($806 millions) sont relativement insignifiants, et ont été empruntés surtout à court terme. La proportion des revenus d'exportation consacrés par ces deux pays au service de leur dette sont faibles.
  • Une part importante (probablement plus que la moitié) de la dette de la Syrie est d'origine militaire et a été contractée auprès des pays de l'Europe de l'Est avant la dissolution de l'Union soviétique. La Syrie est classée par la Banque mondiale comme 'sévèrement endettée', mais les chiffres la concernant sont, selon la Banque elle-même, des 'estimations peu fiables'. Sans données plus précises (par exemple en provenance du Ministère des finances Syrien) il est hasardeux de se fier aux informations qui existent dans le domaine public. Pour toutes ces raisons - absence des données, incompatibilité de celles-ci, faible niveau d'endettement de certains petits pays, l'essentiel de ce Rapport portera sur les six pays suivants:Algerie, Egypte, Jordanie, Maroc, Tunisie, Turquie.

2. Comment la dette s'est constituée

Le problème prioritaire en ce qui concerne la dette est le présent et l'avenir des pays méditerranéens endettés et cette étude ne s'étendra pas sur les raisons, cas par cas, de l'accumulation de la dette extérieure des PSM depuis 25 ou 30 ans. Il faut toutefois rappeller succinctement certains facteurs qui ont contribué au problème de la dette et expliquer pourquoi elle pèse si lourd aujourd'hui. Pour qu'une dette existe, il faut être deux: aussi nous rapellerons le rôle des créanciers comme celui des débiteurs.

Les créanciers

- Les créanciers publiques, gouvernements du Nord ou banques multilatérales de développement, ont pendant de longues années prôné un modèle de développement coûteux, imitatif et largement inadapté, fondé sur une vision a-historique et non critique de l'expérience occidentale. Les spécificités des pays du Sud étaient rarement prises en compte.

Les agences de développement ont, par exemple, notoirement encouragé la mise en place d'un modèle agricole de type américain. Les conditions américaines comprennent depuis toujours une abondance de terres, une relative pénurie de main d'oeuvre et des capitaux abondants disponibles pour remplacer le travail par des intrants manufacturés et standardisés. Ce modèle a été accepté, ou imposé, dans des pays où les conditions étaient à l'opposé: relativement peu de terre, main d'oeuvre rurale abondante, peu de capitaux disponibles pour l'achat de matériel agricole manufacturé et peu d'emplois alternatifs à proposer en ville pour absorber rapidement une population rurale déplacée. (3)

Ce modèle de développement encourageait d'autre part l'orientation des économies vers les exportations. Le commerce international peut, bien entendu, contribuer à la richesse d'une nation; encore faut-il prendre en compte tous les coûts entrainés par un modèle extraverti. Si un pays perd son auto-suffisance alimentaire (céréales, huiles, légumineuses); s'il n'a pas la certitude d'écouler à des prix rémunérateurs sa production agricole exportable (fruits et légumes périssables par exemple) produite avec de l'irrigation et d'autres intrants coûteux, il se trouvera globalement perdant.

Aujourd'hui, l'Egypte, le Maroc et le Tunisie doivent importer plus du tiers de leur consommation de céréales; l'Algerie importe les deux-tiers de la sienne. Or, dans les années 1990, les stocks mondiaux de céréales diminuent, les prix augmentent. La Tunisie et le Maroc, exportateurs de légumineuses il y a dix ans, en importent. Entre 1981-1983 et 1991-1993, les importations moyennes de ces quatre pays d'Afrique du Nord ont augmenté de 15% pour les céréales, de 60% pour les légumineuses; leurs importations d'huiles alimentaires ont explosé, augmentant de 200% sur ces dix ans. (4) Tout cela a contribué à constituer, à augmenter et à perpétuer la dette.

La doctrine de la Banque mondiale des 'années McNamara' (1968-1981) encourageait le développement à base d'emprunts. Un pays, selon la théorie alors en vogue, devait accumuler une masse critique de capitaux pour pouvoir 'décoller'. En cinq ans, 1968-1973, la Banque a prêté plus que pendant les vingt premières années de son existence. (5)

L'aide au développement bilatérale était (et demeure) très souvent lié à l'achat de matériel chez le pays donateur ('tied aid', souvent 75% de l'ensemble de l'aide bilatérale). D'autre part, le part de cette aide composée de prêts a toujours été bien plus important que la part composée de dons. Le client se trouvait ainsi inféodé à certains fournisseurs pour son équipement industriel.

Simultanément, les termes de l'échange ne cessait de se dégrader avec le déclin séculaire des prix des matières premières agricoles ou minières dont la quasi-totalité des pays du Sud dépendaient et dépendent toujours pour leurs revenus d'exportation - et donc pour leur capacité de remboursement des dette contractées.

Tous les bailleurs de fonds publics, qu'ils aient été multilatéraux ou bilatéraux, étaient unis dans l'idéologie anti-communiste. Le 'développement' était conçu par les donateurs comme antidote à la maladie soviétique. Raison de plus pour augmenter l'aide. Les capitaux affluaient; pour les bénéficiaires, le moment où il faudrait rembourser paraissait bien loin.

Le rôle de l'OPEP et des banques privées a été fondamental. La montée de l'endettement avait commencé avant 1973, mais 1973, l'année du premier choc pétrolier, est très souvent citée comme point de départ de la crise de la dette. Les pays de l'OPEP se trouvaient subitement en possession d'immenses liquidités qu'ils ont placées sur les différentes places financières occidentales (en premier lieu New York et Londres).

Les banques privées, obligées de rémunérer leurs clients de l'OPEP sur leurs dépôts de capitaux, s'empressaient de recycler cet argent sous forme de prêts dans les pays du Sud, qui étaient censés avoir une capacité d'absorption quasi-illimitée. Selon un célèbre banquier new-yorkais de l'époque, Walter Wriston, 'Un pays ne cesse pas d'exister': il n'y avait donc aucun danger pour les banques à multiplier les prêts dits 'souverains' auprès des gouvernements du Sud. Des dizaines, si ce n'est des centaines, de banques groupés en syndicat pouvaient participer à ces prêts.

De nombreuses banques américaines des plus importantes se sont engagées dans le tiers Monde bien au-delà de ce que les autorités fédérales auraient permis s'il s'était agi des USA - mais la juridiction de ces autorités s'arrêtait aux frontières. Ce mouvement des capitaux vers le Sud s'est encore intensifié après le deuxième choc pétrolier de 1979. Le résultat de cette frénésie financière a été la crise de la dette qui a débuté avec le Mexique en août 1982. Aussitôt, les banques centrales occidentales, le FMI, la Banque mondiale, les banques privées se sont réunis pour sauver in extremis le système financier international: pour le Sud, l'époque de l'argent facile était bel et bien terminée, celle de l'austérité commençaient.

On ne peut refaire l'histoire mais l'on ne peut s'empêcher d'imaginer combien le Monde serait différent aujourd'hui si l'OPEP avait entrepris de recycler lui-même les pétro-dollars, sous forme de prêts ou de dons, dans les pays du Tiers Monde. Comme je l'ai écrit en 1987, si cette Organisation s'était constituée à la fois en fournisseur d'énergie et de capitaux auprès des pays du Sud, 'on aurait évité d'offrir aux banques l'occasion de disposer d'une arme d'une puissance absolue'; les pays exportateurs de pétrole 'auraient pu reforcer considérablement l'union des pays du Sud et élargir leur propre influence politique. Prêter à usure est sévèrement réprimandé par la loi islamique et les emprunteurs auraient peut-être obtenu des taux d'intérêt inférieurs. Dans un tel contexte, les gouvernements du Sud n'auraient pas eu besoin de faire appel au Fonds Monétaire International (FMI) ni de subir ses Programmes d'Ajustement Structurel (PAS).

Toujours est-il que les pays de l'OPEP n'ont pas choisi de recycler eux-mêmes leurs liquidités et ont mis leurs capitaux à la disposition des banques occidentales. 'Ainsi, ils ont perdu une occasion historique....La dette, gérée par les gouvernements occidentaux, les banques et leurs agents, tel le FMI, a encore affaibli les pays du Sud (y compris les pays membres de l'OPEP); les a mis dans une sitution bien plus défavorable qu'avant la grande époque des emprunts, et a ouvert la porte à une véritable colonisation'. (6)

Les debiteurs

Voilà succinctement comment a été assurée l'offre de capitaux publics et privés par le Nord en direction du Sud. Qu'en était-il de la demande? Les gouvernements qui empruntaient étaient, comme nous l'avons déjà souligné, vivement encouragés à le faire. Ils avaient d'autre part des besoins pressants. Ils devaient pour la plupart continuer à importer du pétrole à des prix plus élévés. Au début des années 1980, le prix du pétrole a été estimé à l'origine de quelques 25% de la dette du Tiers Monde.

Dans l'ensemble des pays du Sud, une bonne partie des capitaux empruntés a été utilisée de manière imprudente. En plus des importations de pétrole, indispensables, des importations de biens de consommation courante, souvent facturées à des taux de change irréalistes, grevaient les balances commerciales. Les achats d'armaments (consommation pure, les armes ne produisant aucune richesse) sont sans doute responsables de 20% de la dette accumulée. La fuite des capitaux a été aussi alimentée par les emprunts (surtout en Amérique latine). De trop nombreux projets dits de 'développement' étaient en réalité improductifs ('éléphants blancs', 'cathédrales dans le désert'...). Bref, une forte proportion des capitaux empruntés n'ont jamais été investis. Sans investissement, le remboursement d'une dette publique devient problématique.

La variabilité des taux d'intérêts aggravait le problème. A l'époque où ces gouvernements avaient commencé à emprunter massivement, les taux d'intérêt réels étaient souvent négatifs. Quand l'inflation est forte, comme c'était le cas dans les années 1970, une stratégie du développement par l'emprunt est plausible, même si elle reste dangereuse. Mais au début des années 1980 les Etats-unis ont décidé de juguler l'inflation en haussant dramatiquement les taux d'intérêt. Les pays du sud emprunteurs, habitués à des taux négatifs, se sont trouvés subitement confrontés à des taux réels de 7-8%, voire 10%.

A partir de ce moment, il devenait impossible pour beaucoup de pays du Sud de rembourser l'intégralité du service contractuel de leur dette. Entre 1986-1995, le montant total de la dette du Sud a doublé - passant de un trilliard à deux trilliards de dollars ($2.000.000.000.000). Ce chiffre augmente régulièrement de $100 milliards chaque année, en grande partie parce que les arriérés du service de la dette sont incorporées au principal. C'est un bel exemple de ce que Keynes appellait 'la magie de l'intérêt composé'...

3. Données de base actuelles concernant la dette des pays de la Mediterranee

Comme nous l'avons déjà vu, il convient de distinguer divers types de dette, car toute approche du problème doit tenir compte avant tout de la nature du créancier. Rappellons le mot d'un ancien haut fonctionnaire international: 'Ce n'est pas le débiteur qui décide quand, ou si, un défaut de paiements ('default') aura lieu, mais bien le créancier!'

Autrement dit, le créancier a beaucoup plus d'options que n'a le débiteur: il peut restructurer, réechelonner ou annuler une partie de la dette; ou encore proposer de nouvelles lignes de crédit, seul ou avec d'autres créanciers, etc. Il le fera selon son appréciation de la situation économique et commerciale, stratégique et politique du débiteur; en fonction de son propre intérêt à précipiter ou non une crise chez son obligé. Le régime de la carotte et du bâton peut jouer à plein. Distinguons donc les types de dette suivant le type du créancier:

  • Dette publique auprès du Fonds Monétaire International
  • Dette publique multilatérale (Banques de développement)
  • Dette publique bilatérale (Gouvernements du Nord individuels)
  • Dette privée (Banques commerciales)
  • Dette à court terme (selon la définition de la Banque mondiale, échéance à moins d'un an), mentionnée pour mémoire.
  • Crédits d'exportation, comptabilisés à part par la Banque.

Voici pour 9 pays du Bassin méditerranéen un résumé de l'endettement selon le type de créance:

Tableau I: Endettement pays Mediterraneens selon le type de creance 1994, millions de $$US

Pays

Total

IMF

Multi

Bilat

Privee

Court

Algerie*

29.898

1.159

3.315

7.537

17.251

637

Egypte*

33.358

193

4.161

24.268

2.485

2.252

Jordanie*

7.051

144

1.008

2.819

3.021

60

Liban

1.961

0

136

197

288

1.340

Malte

806

0

56

101

0

649

Maroc*

22.512

148

6.178

10.466

5.174

547

Tunisie*

9.254

303

3.504

3.303

1.305

839

Syrie

20.557

0

918

14.452

1.169

4.018

Turquie*

66.332

344

9.286

8.587

36.806

11.310

Total

191.729

2.291

28.562

71.730

67.500

21.652

Total sans Turquie

125,397

1.947

19.276

63.143

30.694

10.342

Total six Pays*

102.073

1.947

18.166

48.393

29.236

4.335

Gardons-nous à ce stade de tirer trop de leçons générales de ces chiffres: il y a de nombreux cas particuliers. On peut toutefois faire quelques constatations:

  • Le crédit octroyé par le FMI ($2.3 milliards) est minime par rapport à la totalité de la dette: pour les six pays qui lui ont fait appel, ces crédits n'en représentent que 1,36% de leur dette collective - et encore l'Algérie représente à elle seule un peu plus de la moitié. Toutefois, ces crédits du Fonds conditionnent l'obtention de crédits auprès d'autres sources (le fameux 'sceau d'approbation du FMI') et permet d'instaurer le régime des Programmes d'ajustement structurel (PAS).
  • - Les créances publiques multilatérales - dûes aux Banques de développement et en particulier à la Banque mondiale, représentent elles aussi un faible pourcentage du total: 15% pour l'ensemble des 9 pays, à peine plus (18%) pour les pays d'Afrique du Nord/Jordanie. C'est à peu près la même proportion que pour l'ensemble des pays en développement (14%).
    Avoir une faible proportion de dette multilatérale est un avantage dans la mesure où, jusqu'ici, la Banque mondiale et les autres Banques de développement n'ont jamais accepté le principe d'une restructuration ou d'un réechelonnement des dettes. Il est donc préférable que cette partie 'non-négociable' de la dette soit faible. En revanche, le service de cette dette multilatérale doit être en pratique réglé avant tout autre - sinon le pays sera frappé de l'etiquette 'non-creditworthy' ('indigne de recevoir du crédit'). De ce fait, les agences multilatérales reçoivent souvent une part disproportionnée du service total de la dette.
  • Les créances publiques bilatérales représentent 37% de la dette totale pour l'ensemble des 9 pays, 50% pour l'ensemble sans la Turquie et 47% pour les cinq pays Afrique du Nord/Jordanie. Les conditions de paiement de cette dette peuvent être négociées au sein du Club de Paris ou, éventuellement et en partie, avec la Communauté européenne. (Nous verrons par la suite la difficulté pour le chercheur de déterminer avec précision à quels créanciers bilatéraux est dû la dette). (7)
  • La dette auprès de sources privées (banques commerciales) est importante pour L'ALGÉRIE (57%), pour la Turquie (55%), et dans une moindre mesure pour la Jordanie (43%); elle représente une part moins onéreuse pour le Maroc (23%), la Tunisie (14%) ou l'Egypte (7%). Une lourde dette privée est en général l'apanage d'un pays qui possède des produits d'exportation appréciés (e.g. hydrocarbures), ceux-ci servant de garantie de remboursement.
    La dette privée, plus que toute autre, est contractée à des taux d'intérêt variables. Dans la mesure où ces taux ont baissé depuis deux ans, le service de cette dette pèse moins lourd. Les négociations concernant la restructuration de la dette privée ont lieu au 'Club de Londres'. Entre 1980 et 1995, ces restructurations ont concerné l'Algerie ($4.6 milliards); la Jordanie ($580 millions); le Maroc ($6.1 milliards); la Turquie ($2.3 milliards).
  • La dette à court terme (échéance à moins d'un an), même si elle représente 80% de la dette de Malte, 68% de celle du Liban, 17% de celle de la Turquie et 9% de celle de la Tunisie n'est pas un facteur globalement inquiétant pour les pays de la région.

Les crédits d'exportation, dans les Tableaux de la Banque mondiale, ne sont indiqués que 'pour mémoire' et ne figurent pas dans les aggrégats totaux de la dette. Pourtant, ces crédits, même si l'exportateur est assuré (auprès de l'EXIM Bank, la COFACE, ou autre agence analogue) sont tout de même des dettes et doivent en général être réglés à court terme - sinon, le pays importateur aura du mal à les faire renouveller. Si un grand nombre d'entreprises accumulent des impayés, l'economie dans son ensemble en pâtira. (8)

C'est ainsi que l'OCDE, dans les Tableaux de Financing and External Debt of Developing Countries, inclut toujours les crédits d'exportation dans les aggrégats de la dette et de son service. Etant donnée la fragilité du commerce extérieure de certains de ces pays, il est prudent de rappeller le montant inclusif de la dette dont voici des données pour la dernière année disponible:

Tableau II: Incidence des credits d'exportation sur la dette totale 1994 $$ milliards

Pays

Credits export

Dette tot. selon bq. mond

Dette tot. avec credits export

% Diff

Algerie

16.8

29.9

46.7

+56

Egypte

14.5

33.3

47.8

+43

Jordanie

1.9

7

8.9

+27

Liban

.43

2

2.4

+21

Malte

.18

.81

.99

+23

Maroc

7.9

22.5

30.4

+35

Tunisie

2.0

9.25

11.3

+22

Syrie

.75

20.6

21.3

+ 4

Turquie

13.1

66.3

79.4

+20

Total

57.56

191.6

249.2

+30

Ainsi, en 1994, la dette 'officielle' était de $192 milliards mais presque $250 milliards (30% de plus) si les crédits d'exportation sont compris. Le remboursement de ces crédits doit être nécessairement pris en compte dans les calculs des flux financiers.

4. Le cadre economique et politique au milieu des années 1990

La dette extérieure des PSM, son évolution et la manière d'envisager son traitement à l'avenir doivent être comprises dans un contexte économique et politique qui a beaucoup changé depuis 1989. Cette date marque la fin du Monde bi-polaire, l'ascendance des doctrines néo-libéraux dans le Monde et la généralisation de l'Ajustement structurel; le tout accompagné d'une approche nouvelle du Sud par les pays du Nord.

Parmi les signes de ces temps nouveaux citons:

  • La chute de l'aide au développement officielle (dont beaucoup sous forme de prêts), bilatérale ou multilatérale, est un fait accompli. L'aide a atteint son maximum historique en 1991 à $65 milliards; en 1994 elle n'était que de $48 milliards, soit un tiers en moins (elle remonte toutefois légèrement en 1995). L'absence de l'ancien ennemi soviétique et de la nécessité de combattre son influence dans le Tiers Monde avait profondément influencé la nature des flux financiers. Personne ne s'attend aujourd'hui à ce que l'aide officielle retrouve ses niveaux de l'époque de la Guerre froide.
  • Du coup, certains pays qui étaient considérés comme 'stratégiques' ne le sont plus ou le sont beaucoup moins. Le bassin de la Méditerranée reste pour l'Europe fondamentale, mais l'Europe a tendance à ne voir dans cette région qu'une source d'instabilités potentielles, en particulier à cause de la montée de l'intégrisme islamique.
  • Les pays européens n'ont pas encore reconnu l'importance de la dette comme facteur aggravant de cette instabilité. Nous avons déjà vu l'exemple flagrant de l'Algérie qui, depuis 1988, consacrait jusqu'à 80% et plus de ses revenus d'exportation au service de sa dette extérieure mais qui n'a bénéficié de son premier réechelonnement qu'en 1994.
  • La réduction de l'aide officielle et de la relative importance politique du Sud s'est accompagnée de l'augmentation des flux d'investissements privés, que ce soit sous forme d'investissements étrangers directs (Foreign Direct Investment ou FDI) ou sous forme d'investissements dits de 'portefeuille' (actions et obligations, Portfolio Equity Flows ou PEF).

Les PEF, presque inexistants avant 1990, et malgré la chute causée par la crise mexicaine de décembre 1994, ont atteint une moyenne de $145 milliards par an entre 1990-1994 selon les chiffres de la Banque des Règlements Internationaux de Basle. Les soi-disants 'marchés émergents' sont la cible de spéculateurs boursiers et d'investisseurs institutionnels des pays riches. Les FDI, c'est à dire les investissements plus classiques de type extractif ou manufacturier, ont presque quadruplé depuis six ans.

Ainsi, à ne regarder que les aggrégats, on pourrait dire que les pays en développement du Sud ne se sont jamais mieux portés, puisque les flux financiers totaux du Nord vers ces pays ont augmenté de $102 milliards à $231 milliards entre 1990-1995, soit une amélioration apparente de 126%.

Cependant, ces chiffres globaux masquent plusieurs facteurs essentiels:

  • La distribution géographique de ces investissements, qu'il s'agisse de FDI ou de PEF est très inégale. Ces deux types de flux financiers qui ont aujourd'hui le 'vent en poupe' se concentrent dans une douzaine de pays seulement, surtout en l'Asie du Sud-est et dans une moindre mesure en Amérique latine.
  • Le fait - beaucoup plus grave - que le Monde se divise désormais en deux: les pays considérés comme 'credit-worthy' et ceux qui sont 'non-credit-worthy' (qui méritent ou ne méritent pas de recevoir du crédit). Les 'credit-worthy' sont ceux qui luttent contre l'inflation, mettent en pratique l'Ajustement structurel selon le modèle ou sous la tutelle directe du Fonds monétaire international et la Banque mondiale, et poursuivent une politique aggressive de privatisation.
  • Le fossé se creuse de plus en plus entre les pays 'credit worthy' et 'non-credit-worthy'. Par exemple, le groupe de pays 'Moyen Orient et Afrique du Nord' (catégorie de la Banque mondiale qui inclut l'Arabie Saoudite mais non la Turquie) recevait seulement 4% des flux des capitaux privés (PEF) en 1995 tandis que le groupe 'Asie de l'Est et Pacifique' en recevait 59%. La Turquie est le seul pays dans le groupe concerné par cette étude à recevoir une somme significative de PEF.
  • Les PSM sont mal placés dans cette compétition mondiale pour l'investissement. Même les pays qui pratique sans relâche l'Ajustement et sont cités en exemple par le FMI ne reçoivent pas des sommes importantes en FDI ou en PEF. Les cas du Maroc et de la Tunisie sont instructifs à cet égard. (9) Voici quelques indications sur les investissements directs selon le World Investment Report 1995:

Tableau III: Flux et stocks d'investissements directs Etrangers (FDI) $$millions

Pays

Flux 92

Flux 93

Flux 94

Stocks 94

Algerie

8

7

9

1363

Egypte

459

493

435

12679

Jordanie

41

-34

- 2

337

Maroc

424

522

442

2742

Tunisie

369

296

263

3762

Turquie

897

663

807

4417

Philippines

228

763

1500

5133

Thailande

2116

1715

2700

16524

Hongrie

1479

2350

1510

6804

Perou

127

349

2695

4418

Pour permettre des comparaisons, nous n'avons pas pris les vraies 'stars' de l'investissement étranger comme le Brésil ($42 milliards de stocks de FDI, le Mexique ($46), la Chine ($91), la Malaysie ($31) ou même l'Arabie Saoudite ($22) mais des pays plus comparables aux PSM. Ce Tableau démontre qu'il ne suffit pas de mettre en pratique un Programme d'Ajustement Struturel pour attirer automatiquement les capitaux étrangers. Encore faut-il donner des garanties de stabilité en béton, disposer d'une main d'oeuvre bien formée, proposer un excéllent rapport salaires/productivité, etc.

  • Tous ces facteurs ont de profondes implications pour la dette. Les pays estimés 'credit-worthy', recevant de sommes importantes en FDI et en PEF, n'auront pas à trop se préoccuper dans l'avenir de leur dette extérieure. Ceux qui le sont moins auront des problèmes, surtout lorsqu'ils ont moins d'importance stratégique que par le passé.
  • Paradoxalement, si jamais une paix définitive entre Israël et ses voisins se déclarait (au moment de cette rédaction, Israël fait marche arrière, mais cela pourrait changer sous la pression extérieure, surtout américaine) les PSM auraient moins d'importance qu'aujourd'hui, sinon pour l'Europe, du moins pour les USA. D'un autre côté, si l'islamisme n'était plus perçu comme facteur d'instabilité, ils pourraient attirer davantage de capitaux étrangers.

5. Peut-on, doit-on, envisager une strategie nouvelle pour les pays de la rive sud de la Mediterranee?

Si le contexte décrit ci-dessus est bien celui dans lequel il faut réfléchir sur la dette, il est clair que les stratégies anciennes la concernant n'ont que peu de chances de réussir. Jusqu'ici, le traitement de la dette s'est toujours fait au 'cas par cas', pays par pays, jamais par bloc de pays dans une même région. Les créanciers ont toujours eu l'avantage du nombre et ont bien compris la maxime 'diviser pour régner'. Privés de ces avantages par le rapport de forces, les débiteurs n'ont pas tellement eu le choix: ils s'y sont pliés.

Pourtant, si les pays du Nord, surtout ceux de l'Europe, veulent éviter la menace permanente d'instabilité au Sud de la Méditerranée, il est temps de penser à une nouvelle donne. Celle-ci sera nécessairement une oeuvre commune Nord-Sud, mais la responsabilité première, celle de faire des propositions, est du côté des débiteurs. A mon sens, ils devraient créer une forum commun avec mission de définir des positions communes.

La coopération entre PSM, sans doute à commencer par les pays du Maghreb, se fonderait, entre autres, sur une remise en cause de l'approche toujours pratiquée jusqu'ici du 'cas par cas', où chaque débiteur se trouve seul face à l'ensemble de ses créanciers. C'est aux débiteurs de faire prendre conscience aux créanciers européens qu'ils ont intérêt à envisager l'endettement des pays méditerranéens d'une autre manière. Nous y reviendrons en détail.

Pour envisager une stratégie commune des pays de la rive Sud, il faut d'abord savoir, au minimum, qui doit combien et à qui. Les gouvernements débiteurs ont intérêt à mettre en commun les informations sur la composition de leurs dettes selon les créanciers. Le Tableau suivant donne des indications sur la composition de la dette de ces pays, par monnaie. Ces chiffres ne sont toutefois que des indications. Les dettes libéllées en francs français ou en deutschmarks représentent probablement des sommes dues à la France ou à l'Allemagne (entre 17% et 30% selon les chiffres suivants) mais les prêts de n'importe quel créancier peuvent être libellés en n'importe quelle monnaie. Seuls les gouvernements peuvent compléter ces données. La Banque publie quantité d'informations sur les débiteurs mais n'indique pas l'identité des créanciers et ne souhaite pas rendre ces données publiques. Les négociations conduites au sein du Club de Paris sont 'soumises à des règles strictes de confidentialité' (voir correspondance en annexe). Voilà un domaine ou la transparence serait indispensable pour changer de cap.

Tableau IV: 1994: Dettes libellées en diverses monnaies (pourcentage)

Pays

$$US

Francs FR.

DM

YEN

Algerie

41

14

6

15

Egypte

34

19

11

14

Jordanie

35

9

8

22

Maroc

39

16

6

3

Tunisie

15

15

8

10

Turquie

36

2

17

23

Si les PSM décidaient de coopérer, ils auraient intérêt à concentrer leur approche stratégique d'abord sur les créanciers européens, dans le cadre de la Déclaration de Barcelone, sans s'attendre à une action sur le plan global, par exemple à travers le G7, ou le G7 + Banque mondiale + FMI. L'attitude actuelle du Monde riche vis à vis la dette du Sud n'est en effet guère encourageante. A la suite de pressions de toutes sortes, le G7 a mis le dossier de la dette des pays les plus pauvres (surtout africains) à son ordre du jour. Au moment de chaque réunion annuelle, les espoirs semblent permis - et sont tout aussi régulièrement déçus.

Le FMI a beau inventer presque chaque année une nouvelle 'Facilité'; le G7 annoncer de nouveaux 'Termes' (de Toronto, de Houston, de Naples, etc.) voire des Termes 'améliorés' 'enhanced'): le résultat n'a jamais entamé la montée de la dette des plus pauvres, bien au contraire. J'ai étudié en détail le cas de 31 pays représentatifs de l'Afrique sub-saharienne qui avaient collectivement participé entre 1986-1993 à plus de 150 négociations de restructuration de leur dette. Tous ces pays africains se trouvaient plus endettés en 1994 qu'en 1986. Ils avaient obtenu des réechelonnements portant sur $34 milliards, mais la dette annulée ($7 milliards) représentaient seulement 8% de leurs stocks de dette de 1986, moins de 5% de ceux de 1993. (10)

La réunion du G7 en 1996 apportait elle aussi son lot de déceptions. Les 'Termes de Lyon' que demandaient Jacques Chirac se sont traduits dans le communiqué final par des mesures concrètes extrèmement vagues. (11) La vente d'une part minime ($2 milliards sur $40, soit 5%) des stocks d'or du FMI pour financer une réduction de la dette n'a pas été approuvée. Comme le notait le Directeur de la New Economics Foundation de Londres, 'La dette figure dans tous les communiqués du G7 depuis 1983. C'est la première fois où ce communiqué marque un pas en arrière'.

S'il en est ainsi pour les plus pauvres parmi les pays pauvres, qu'en serait-il pour des PSM qui sont tous, à part l'Egypte, classés par la Banque parmi les pays à 'revenus moyens'? Il vaut mieux encourager une approche nouvelle de la dette d'abord auprès des seuls partenaires européens, individuellement ou collectivement.

6. Arguments en gaveur d'une approche nouvelle de la dette

Il y a trois types d'arguments qui peuvent former la base d'une nouvelle approche de la dette entre les pays des rives nord et sud de la Méditerranée:

  • Le premier est financier et concerne la notion complètement irréaliste que la dette de ces pays puisse un jour être payée;
  • Le deuxième est social et concerne la détérioration des conditions de vie, surtout des populations les plus vulnérables dans les pays du Sud, facteur d'instabilité;
  • Le troisième concerne l'impact de la dette du Sud sur les pays du Nord; ou ce que j'ai appellé des arguments 'boomerang', les 'chocs en retour' de la dette. (12)

1. Les arguments financiers

Ici nous examinerons la croyance, à mon sens fausse, que la dette des PSM pourra un jour être payée. Voici ce que pesait cette dette en 1994.

Tableau V: Poids de la dette en $$ par tete d'habitant et en pourcentages du PNB

Pays

$$ dette par tete d'habitant (13)

Interets comme % PNB 1994

Stock dette comme % PNB 1994

Algerie

1.119

4.5

74.3

Egypte

553

3.2

78.9

Jordanie

1.439

3.5

121.8

Maroc

869

3.8

76.3

Tunisie

1.076

3.4

60.8

Turquie

1.113

3.1

51.4

Moyenne

1.028

3.6

77.25

Pour memoire: MIMIC*/SIMIC* = pays revenus moyens moderement/severement endette

Grp. MIMIC*

892

2.2

46.1

Grp. SIMIC*

1.384

1.6

37.7

Tous PVD

480

1.8

37.7

* MIMIC = Moderately Indebted Middle-Income Country
* SIMIC = Severely Indebted Middle-Income Country

La Banque classe l'Algerie et la Jordanie parmi les SIMIC 'sévèrement endettés'; le Maroc, la Tunisie et la Turquie sont des MIMIC ou 'modérément endettés' (l'Egypte étant un 'MILIC' - Moderately Indebted Low-Income Country). D'après ces chiffres, on ne voit rien de spécialement 'modéré' dans les niveaux d'endettement subis; pas plus qu'on constate une grosse différence entre les PSM classés dans différentes catégories.

Ce Tableau montre que les PSM ont une dette beaucoup plus lourde, quelle que soit l'étalon choisi, que la moyenne des PVD. Les stocks de dette des PSM par rapport à leur PNB dépassent de loin ceux des PVD et même des groupes MIMIC ou SIMIC. C'est le cas pour tous les PSM de la liste. Tous versent des intérêts, par rapport à leurs PNB, qui sont très supérieurs aux autres groupes: deux fois plus élevée que pour l'ensemble des PVD, plus du double que la moyenne pour les SIMIC, deux-tiers de plus que les MIMIC.

Même la dette de l'Afrique sub-saharienne, la région la plus endettée de la planète, ne représente 'que' 74% de son PNB - soit la même proportion que pour l'ALGÉRIE, mais moins que pour l'Egypte, la Jordanie ou le Maroc.

Le fardeau de la dette exprimé en dollars par tête d'habitant est également très lourd dans les pays méditerranéens, sauf pour l'Egypte (lequel a bénéficié d'une importante réduction de sa dette; nous en reparlerons). Là encore, les PSM doublent facilement le niveau d'endettement des autres habitants des PVD. (Toutefois, quand on calcule la moyenne du poids de la dette par tête d'habitant de la totalité du groupe SIMIC ou MIMIC, la dette des pays méditerranéens paraît plus en conformité avec les autres pays de ces groupes - c'est peut-être là-dessus que la Banque fonde ses classements).

Cette impression d'une dette PSM exceptionnellement lourde se renforce quand on examine les données concernant le service de la dette. Le Tableau suivant indique, sur cinq ans (1990-94), le service (cumulatif) de la dette réellement versé par chaque pays; le pourcentage moyen que représentait le service de la dette par rapport aux exportations de biens et de services; et le service de la dette qui aurait dû être versé si le pays avait honoré toutes ses obligations contractuelles; suivi, entre parenthèses, du pourcentage de ces obligations qui a été réellement payé.

Tableau VI: Service de la dette cumulatif 1990-1994 (5 années calendaires) $$ milliards ou pourcentage

Pays

Service dette verse 1990-94 cumulatif 5 ans

Service dette en % moyen des exports biens & services sur 5 ans

Service dette du 1990-94; % effectivement verse

Algerie

40.331

70%

45.428 (88%)

Egypte

11.608

17%

24.544 (47%)

Jordanie

2.799

17%

6.224 (45%)

Liban

.341

10%

.483 (70%)

Malte

72

1.8%

77 (93%)

Maroc

10.335

27%

14.812 (70%)

Syrie

2.184

7%

7.444 (29%)

Tunisie

6.322

21.5%

6.786 (93%)

Turquie

40.358

31%

40.415 (100%)

Tous PVD

768.200

17.6%

1.027.000 (75%)

Ces chiffres revèlent une grande variété de cas qui ne peuvent en dernière analyse s'interpréter que politiquement. Les neuf pays méditerranéens de la liste ont versé en cinq ans plus de $114 milliards à leurs c_eanciers; l'Algerie et la Turquie étant chacune responsable de 28% de ce chiffre. Si ces pays avaient payé tout le service de la dette qui était théoriquement dû (dernière colonne) leurs créanciers auraient reçu plus de $146 milliards. Ainsi ces PSM ont versé 78% de leurs obligations contractuelles.

A part la Turquie, qui paie 'rubis sur l'ongle', et Malte ou la Tunisie, qui en font presque autant; aucun des pays méditerranéens n'a réglé sur cette période de cinq ans la totalité du service de sa dette qui était théoriquement et contractuellement dû. La Syrie, qui n'a payé que 29% de ses obligations contractuelles, semblent considérer le service de sa dette comme facultatif (rappellons toutefois le caractère aléatoire des chiffres pour ce pays). D'autres pays semblent avoir bénéficié d'un traitement de faveur - l'Egypte ou la Jordanie par exemple. Voyons à présent la situation cas par cas. (14)

L'Algerie est sans aucun doute le cas le plus dramatique. Il est vrai qu'en 1994 ce pays a réduit ses versements du service de la dette à 'seulement' 55% de ses exportations de biens et services au lieu des 82% de 1993. (D'après la presse, l'Algérie réussira en 1996 à faire baisser le service de sa dette à 43% de ses exportations - ce qui est encore un chiffre très élevé par rapport aux autres pays de la liste). D'après les données de la Banque, elle aurait dû verser, en 1994, $9.5 milliards en service de sa dette. Or, elle n'a versé que $5 milliards, soit un peu plus de la moitié des montants théoriquement dûs.

Tout en consacrant, en moyenne, 70% de ses revenus d'exportation au seul service de sa dette (et jusqu'à 86% en 1993 selon le FMI!) l'Algerie n'est jamais arrivé pendant cette période à en payer la totalité. En cinq ans, elle a versé plus de $40 milliards à ses créanciers - soit une fois et demi la totalité de ses stocks de dette en 1990. Malgré cet effort colossal, malgré le versement d'une énorme proportion de ses revenus d'exportation, sa dette, est plus importante (de 7%) qu'elle ne l'était en 1990.

Comme chacun sait, la détérioration de la situation politique algérienne a provoqué de profondes inquiétudes chez ses créanciers publiques. La première restructuration de la dette, portant sur $5.35 milliards, a eu lieu en 1994; la seconde, sur $7.3 milliards, en 1995. l'Algerie a également pu restructurer $3.2 milliards auprès du Club de Londres (dette commerciale bancaire) et elle a obtenu son premier crédit du FMI en 1994 (sur un an), plus un crédit plus important en 1995, sur trois ans (SDR1.2 milliards). Toute cette activité a été motivée par la reconnaissance d'une crise: n'aurait-il pas mieux valu agir avant que celle-ci se déclare?

L'octroi des crédits FMI à l'Algerie suppose les mesures d'ajustement habituels - ouverture de l'économie sur l'exterieure, libéralisation du commerce, dévaluation de la monnaie, abolition du contrôle des prix et des profits, élimination des subventions et des prix contrôlés, etc. On prépare la privatisation intégrale des entreprises publiques: celle-ci a commencé sous l'égide de la Banque Mondiale au printemps 1996. Vu les résultats des PAS dans bien d'autres pays du Monde, on peut craindre que ces mesures n'aggravent la situation politique et sociale au lieu de l'améliorer.

- L'Egypte, pour des raisons politiques liées surtout à la Guerre du Golfe, a depuis 1987 bénéficié de restructurations ou de réechelonnements portant sur plus de $22 milliards de ses stocks de dette. Le FMI note que 'l'assistance spéciale mobilisée par le Gulf Financing Coordinating Group [USA et les pays producteurs de pétrole] est la principale cause de l'amélioration de sa position de réserves financières'; ce Groupe a en effet annulé d'un seul coup le quart de la dette égyptienne, soit quelques $12 milliards.

Dans les annales de la dette des PVD, l'annulation pure et simple de sommes aussi importantes est rarissime. Or, le Gulf Financing Coordinating Group a fourni, en plus, 'une aide financière substantielle à déboursement rapide'. Malgré ces mesures exceptionnelles, malgré le versement $11 milliards en service de sa dette entre 1990-94 (soit 47% seulement des sommes contractuellement dues), l'Egypte avait en 1994 un stock de dette légèrement plus élevé (de 2 1/2%) qu'en 1990.

- La Jordanie a, elle aussi, connu un traitement favorable quoique dans une moindre mesure que l'Egypte. Ce pays fait régulièrement appel aux crédits du FMI depuis 1987. Les chiffres de la Banque montrent des restructurations portant sur un peu plus de $3 milliards depuis 1988 et des annulations en 1993 et en 1994 d'un montant de $481 millions. C'est considérable pour un petit pays dont la dette n'a jamais dépassé $7.8 milliards. Après la première restructuration, la dette de la Jordanie était descendue à $5.7 milliards en 1988, mais atteignait de nouveau $7 milliards en 1994, soit 23% de plus qu'en 1988. Cette augmentation a eu lieu malgré le fait que la Jordanie a versé moins de la moitié du service de la dette théoriquement dû et son stock de dette aujourd'hui représente 127% de son PNB - le chiffre le plus élévé de tous les PSM.

- Le Maroc est l'un des plus vieux 'clients' du FMI car il avait connu dès 1980 une première crise économique. Sa dette extérieure avait déjà grimpé jusqu'à 70% de son PNB en 1981; son service absorbait alors 36% des revenus d'exportation. Ces proportions étaient considérées alarmantes par le FMI. Le Maroc fait depuis régulièrement appel aux crédits du FMI (deux 'extended facilities', sept 'stand-by credits') et continue fidèlement à pratiquer toutes les mesures préconisées dans les PAS. Le FMI considère le Maroc comme un très bon exemple de ce qu'il convient de faire sur le plan économique et financier. Ce pays a également bénéficié de nombreuses restructurations de sa dette ($11 milliards depuis 1987); $2.7 milliards en ont été annulés.

Pourtant, en 1994, sa dette atteignait 76% de son PNB (soit 6% de plus qu'au moment de la crise de 1980); son service exigeait 32% de ses revenus d'exportations (seulement 4% de moins qu'en 1980). Son stock de dette a plus que doublé depuis 1980 (de $9.7 à $22.5 milliards; mais il faut noter qu'il est pratiquement stable depuis le début des années 1990).

De deux choses l'une: ou bien une dette équivalent à 76% du PNB, dont le service exige le tiers des revenus d'exportation, constitue une 'crise' - et c'est effectivement ce qu'estimait le FMI en 1980 - ou bien une dette équivalent à 76% du PNB en 1994 est le signe de la mise en pratique de politiques saines et efficaces, dictées par le même FMI. L'ensemble des données laisse l'impression que non seulement le Maroc se retrouve aujourd'hui au point zéro, par rapport à la situation financière d'il y a quinze ans, mais qu'il piétine aussi sur le plan social.

- La Tunisie a elle aussi entrepris des réformes vigoreuses sous la tutelle du FMI, qui la cite, comme le Maroc, en exemple aux autres économies. (15) Ce pays règle pratiquement tout le service contractuel de sa dette (93% depuis cinq ans) soit cumulativement plus de $6 milliards. Malgré son assiduité, sa dette a augmenté de 20% depuis 1990.

En 1995, le Maroc et la Tunisie ont conclu un accord avec l'Union européenne qui vise à établir une zone de libre échange complète au bout de douze ans. Ces deux pays sont allés plus loin sur la voie de la libéralisation de l'économie et des finances que tous les autres PSM. Pourtant, d'après le Financial Times, la Banque et le FMI ne trouvent pas leur performance satisfaisante: le taux de croissance n'est pas assez élevé, la privatisation doit être accélérée et il faudrait une réduction rapide - bien avant 12 ans - des barrières douanières, accompagnée de 'taux d'échange plus réalistes' (dévaluations) pour 'décourager les entreprises de servir le marché local' et les obliger à être 'plus compétitifs sur le marché mondial'.

Toujours d'après le Financial Times, 'les officiels des deux pays estiment qu'avec l'élimination de toutes les barrières douanières sur 12 ans, environ le tiers de l'industrie locale fera faillite'. Ces officiels craignent l'instabilité sociale et le chômage qu'entrainerait la poursuite de la libéralisation. (16) Il serait prudent que les pays de la rive nord les craignent aussi et prennent des mesures préventives.

- La Turquie honore rigoreusement tous ses contrats de service de la dette. Le poids de cette dette a tout de même augmenté de 35% de 1990-1994 (et de 62% depuis 1988). Pour la première fois depuis 1989, la Turquie a fait appel, en 1994, aux ressources du FMI (pour un crédit stand-by de SDR500 millions) avec instruction de durcir sa politique monétaire et de réduire une forte inflation.

Jusqu'en 1994, la Turquie avait récolté $3.5 milliards en recettes de privatisation. C'est le seul PSM à recevoir des flux financiers importants sous forme d'investissements de portefeuille (PEF): un peu plus de $1 milliard en 1994. Elle a versé plus de $40 milliards en service de la dette depuis 1990, et pourtant, sa dette a augmenté de 35% depuis cette date. La Turquie mène une guerre déstabilisante et coûteuse en pays Kurde, elle occupe une position stratégique vis à vis des pays de l'Est et son gouvernement islamiste vient de conclure un accord commercial important avec l'Iran. Les Occidentaux souhaitent-ils vraiment un traitement draconien de la dette d'un tel pays?

Quel que soit l'effort fourni par les PSM depuis 5 ans - parfois 15 ans - pour 's'ajuster'; qu'elles qu'aient pu être les restructurations ou les annulations de leur dette; quels qu'aient été les sacrifices acceptés et la proportion de revenus consentie pour verser aux créanciers les intérêts dûs; tous les PSM ont vu leur dette augmenter, souvent dans des proportions alarmantes, dans les années récentes.

Selon tous les critères, leur dette dépasse de loin le poids supporté soit par la moyenne des PVD soit par les autres pays de leur groupe (MIMIC ou SIMIC). Cette situation semble insoutenable à terme, que ce soit financièrement, économiquement ou socialement. Plus vite l'Europe le reconnaîtra, mieux cela vaudra pour les intérêts de pays des deux côtés de la Mer.

2. Les arguments sociaux

Bien entendu, les relations internationales se fondent davantage sur l'intérêt national de chacun des participants dans le système que sur le sentiment ou la compassion. Il n'en demeure pas moins que le climat social dans les PSM affectera la stabilité politique de ceux-ci et de ce fait la rive nord aussi (nous anticipons ici sur les 'arguments boomerangs').

Les Programmes (ou Plans) d'Ajustement Structurel (PAS) exigent invariablement la suppression des subventions ou aides gouvernementales à la consommation. Ces mesures, nécessairement, font augmenter brutalement les prix de produits de première nécessité (pain, huile alimentaire, kérosène). Plusieurs pays ont connu des émeutes populaires qui ont occasionné de nombreux morts et blessés. Dès 1981. le Maroc en a subi une telle émeute qui a fait 29 victimes (chiffre officiel; d'autres sources indiquaient à l'époque entre 100 et 400 morts). Au moment de la rédaction de ce Rapport, la Jordanie est en proie à des émeutes populaires. Le gouvernement soupçonne des agitateurs venus de l'Iraq - ce qui est fort possible - mais la cause immédiate est néanmoins la hausse dramatique du prix du pain, 'que le gouvernement a plus que doublé comme élément d'un programme économique supervisé par le Fonds Monétaire International.' (17) Au moins deux douzaines d'autres pays ont connu des bouleversements similaires qui ont pris le nom générique d''Emeutes FMI'.

Des dizaines, si ce n'est des centaines d'études de cas, la plupart entreprises par des ONG, ont décrit les souffrances imposées par les PAS aux personnes les plus vulnérables - femmes, enfants, personnes agées, jeunes, fonctionnaires licenciés, tous ceux qui subsistent avec des revenus fixes, et les 'pauvres' en général, quelle que soit les critères utilisés pour définir la 'pauvreté'.

Les PAS ont certainement servi à organiser les économies de manière à ce qu'elles s'intègrent davantage au marché mondial et qu'elles soient en mesure de payer le service de leur dette. On dit souvent que 'les pauvres des pays pauvres ont été mobilisés pour financer les riches des pays riches' et il est exact que les PAS n'ont pas pesé de la même façon sur toutes les classes de la société des pays endettés.

L'effet le plus classique des PAS est en effet de creuser les écarts entre classes sociales. Les licenciements (en particulier de fonctionnaires) crée une importante offre de main d'oeuvre. Les salaires réels chutent (en général d'au moins 20% et jusqu'à 80% dans les cas les plus graves). Les employeurs s'en trouvent avantagés (et leurs épouses trouvent des domestiques 'pour rien').

D'autre part, les PAS s'accompagnent le plus souvent d'un manque d'investissements et d'une détérioration des services publics. Celle-ci n'a pas forcément un impact sur les classes aisées - qui ont accès aux cliniques, aux écoles, aux transports privés - et ce sont encore les plus vulnérables qui en patissent.

Les privatisations ont également fourni aux élites le moyen de s'enrichir. L'Algerie a à peine commencé son programme de privatisations, mais on peut donner des indications pour d'autres pays de la région.

Tableau VII: Privatisations recentes d'entreprises publiques $$ millions

Pays

Années

Nombre

Produit $$

Dont forex

Dont local

Egypte

1993-94

12

507

353

154

Maroc

1993-94

29

602

243

359

Tunisie

1992

7

64

19

45

Turquie

1992-94

70

3.535 depuis 1988

n.a.

% local eleve

En soustrayant le composant 'FOREX' ('foreign exchange' ou devises) du produit de ces ventes, on obtient une mesure approximative du montant investi en monnaie locale, par des entrepreneurs locaux, dans l'achat de ces entreprises. Pour les trois pays d'Afrique du Nord, il s'agit de plus de demi-milliard de dollars investis par des hommes d'affaires locaux.

Les élites ont dans l'ensemble profité - ou du moins n'ont pas proportionellement perdu - de la crise de l'endettement. Qu'en est-il des autres groupes sociaux? Pour connaître l'état d'une population, le Human Development Report du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), est la source la plus fiable. Ce Rapport, annuel depuis 1990, classe tous les pays du Monde selon 'l'Index de Développement Humain' (IDH), lequel prend en compte un grand nombre de variables pour assigner à chacun un rang. Voici l'évolution des six PSM depuis qu'existe cet Index. Les rangs IDH du Rapport 1990 sont sur la base de chiffres pour 1987; ceux du Rapport 1996 sur des chiffres pour 1993.

Tableau VIII: Classement des pays selon l'Index de Developpement Humain (IDH) 1990-1996

Rapport PNUD 1990 (1987) (rang sur 130 pays)

Rapport PNUD 1996 (1993) (rang sur 174 pays)

Jordanie (59)

Algerie (69)

Turquie (60)

Jordanie (70)

Tunisie (72)

Tunisie (78)

Algerie (75)

Turquie (84)

Egypte (87)

Egypte (106)

Maroc (88)

Maroc (123)

Les pays qui ont depuis longtemps mis en pratique les PAS et les conseils de la Banque/FMI ne sont pas, comparativement, les mieux lôtis d'après le classement 1996. La Turquie, l'Egypte et le Maroc ont perdu du terrain en six ans. Voici un classement plus détaillé selon six variables qui figurent dans la composition de l'IDH (1996). Les six pays sont classés de 1 à 6 selon les catégories: Espérance de vie (+ Haute=1); Mortalité infantile (+ Basse=1); Pourcentage d'adultes sachant lire et écrire (+ Haut=1); Pourcentage du PNB consacré à la Santé (+Haut=1); Pourcentage du PNB consacré à l'Education (+Haut=1); Pourcentage PNB consacré à la Défense (+Bas=1); Dépenses militaires comme pourcentage des Dépenses Santé + Education (+Bas=1):

Tableau IX: Comparaison rang des six psm selon IDH 1996, chiffres pour 1993

Pays & rang IDH

Esperance vie années

Mortalité infant/1000

% lire / écrire

% PNB santé

% PNB educ

% PNB defen

Dep. milit. cm % santé + educ

Algerie 69

3 (67.3)

3 (54)

4 (58.8)

1 (5.4)

1 (8.1)

2 (2.7)

1 (11)

Egypte 106

5 (63.9)

5 (66)

5 (49.8)

5 (1.0)

5 (5.0)

5 (5.9)

3 (52)

Jordanie

1 (68.1)

1 (35)

1 (84.8)

3 (1.8)

2 (6.5)

6 (7.1)

6 (138)

Maroc 123

6 (63.6)

6 (67)

6 (41.7)

6 (0.9)

4 (5.8)

4 (4.3)

4 (72)

Tunisie 78

2 (68)

2 (43)

3 (64)

2 (3.3)

3 (6.1)

1 (1.4)

2 (31)

Turquie 84

4 (66.7)

4 (64)

2 (81)

4 (1.5)

? (nd)

3 (3.2)

5 (87)

Comparaison: Moyenne des 20 1ers pays selon l'IDH 1996

Moyen de 20 pays OCDE

76.9

7-13

98

6.3

6.1

2

20

Ce Tableau contient en fait plusieurs bonnes nouvelles. Si l'on consulte les premiers Rapports sur le Développement Humain, l'on constate que tous les pays méditerranéens ci-dessus ont enregistré, depuis 1987, des gains importants: sur le plan de l'augmentation de l'espérance de vie, du pourcentage de la population adulte sachant lire et écrire, ou de la réduction de la mortalité infantile. Ces progrès sociaux sont d'autant plus remarquables que la dette est onéreuse et que la région s'est trouvée en proie à de constantes instabilités politiques et militaires.

Si jamais les conflits internes et externes pouvaient être résolus par la négociation, la réussite accélérée des PSM ne ferait guère de doute. Même dans ce domaine, il y a des signes encourageants: les dépenses militaires restent importantes, mais tous ces pays les ont réduites depuis 1985 en tant que pourcentage des budgets combinés santé/éducation. Qui plus est, depuis 1985, un seul pays, l'Algerie, a augmenté ses dépenses militaires comme pourcentage de son PNB. En termes de proportion du PNB consacrée à la défense, la Jordanie est descendue de 16% à 7.1%; l'Egypte de 8.5% à 5.9%, la Tunisie de 5% à 1.4%. Tout cela est favorable au développement social.

Quant aux budgets sociaux, malgré la dette, l'Algerie a augmenté ses dépenses de santé et d'éducation par rapport à son PNB, de 145% et de 33% depuis 1986-87. Elle consacre un pourcentage de son PNB à l'éducation qui n'est égalée que par les pays scandinaves et une poignée d'autres PVD. La Tunisie occupe aussi à cet égard une place très honorable. Malheureusement, en Egypte, les budgets sociaux sont restés stationnaires; au Maroc ils ont légèrement diminué. Sans le poids des dépenses militaires, la Jordanie pourrait à moyen terme prétendre à un Index de Développement Humain au moins égal à ceux de Chypre (23) ou d'Israel (24).

On ne peut donc affirmer, sauf peut-être dans le cas du Maroc, que le poids de la dette a empêché tout progrès social; on peut légitimement dire par contre qu'en l'absence d'une dette aussi lourde, ces pays pourraient atteindre assez vite le niveau d'il y a vingt ans de certains pays aujourd'hui devenus membres de l'OCDE. Réduire ou abolir la dette serait la meilleure façon de diminuer les écarts entre pays du Nord et PSM.

3. Les arguments 'boomerang'

Nous venons d'évoquer certains dangers qu'entraine une dette insoutenable à terme. Celle-ci contribue de toute évidence à l'instabilité politique: avec peu de moyens pour investir dans la création d'emplois pour les jeunes, par exemple, ceux-ci, en désespoir de cause, peuvent tomber sous l'influence de groupes idéologiques ou réligieux leur promettant une vie meilleure. L'influence néfaste de ces groupes ne s'arrête pas au Sud: dans les pays du Nord ce sont les chocs en retour du terrorisme, les banlieues désaffectées en ébullition, etc. L'allègement de la dette n'apporterait pas à lui seul une solution à tous ces problèmes, mais il semble en être la condition nécessaire.

Il y a toutefois bien d'autres 'chocs en retour' dont la relation avec la dette extérieure n'est pas toujours facilement reconnue. Nous allons examiner successivement quatre 'boomerangs': l'environnement, la drogue, l'immigration et le liens entre commerce et emploi. La dette, si elle n'est pas la cause des détériorations de toute sorte joue à tout le moins un rôle aggravant.

A. L'environnement

Un chercheur français écrivant dans la revue Défense Nationale note que la Méditerranée comporte 46.000km de côtes (15.000 pour la seule Grèce) dont 15.000 au moins sont 'abîmés par toutes sortes de pollutions ou de saccages écologiques'. (19) La revue New Scientist va beaucoup plus loin en posant cette question sur sa couverture: The Mediterranean: Dirty, Dangerous and Doomed? (Sale, Dangereuse, Condamnée?). (20)

Au bord de la mer, sur ces 46.000km de côtes, vivent 130 millions de personnes, auxquelles s'ajoutent, tout au long de l'année, 100 millions de touristes. Les déjections de ces populations atteignent annuellement plus de 500 millions tonnes qui sont rejetées directement dans la mer, sans aucun traitement. Selon le Programme des Nations Unies pour l'Environnement (UNEP) la Méditerranée absorbe, en plus de ces effluents organiques, 120.000 tonnes d'huiles minérales, 60.000 tonnes de détersifs, 100 tonnes de mercure, 3800 tonnes de plomb, 3600 tonnes de phosphates et des centaines de milliers de tonnes de nitrates provenant des engrais chimiques.

La Méditerranée supporte en plus le cinquième de tous les transports de pétrole effectués dans le Monde. Sur ce tonnage, au moins 635.000 tonnes finissent dans les eaux de la Méditerranée, en particulier parce que ses ports ne sont pas équipés pour le nettoyage correct des citernes des navires pétroliers. Ce sont les pays du Nord qui portent la plus grosse responsabilité de ces déversements, qu'il s'agisse de pétrole ou d'autres substances: la France, l'Italie et l'Espagne sont à l'origine des trois-quarts d'entre eux.

Est-il besoin de souligner la valeur économique incalculable - pour ne pas parler des autres valeurs - de la Méditerranée pour toutes les nations riveraines? Celle-ci est déjà remise en cause par la concentration croissante de la pollution. Bien que cette pollution provient surtout du Nord, les PSM, avec leurs populations en pleine croissance, y contribuent de plus en plus. Voici les origines des principales pollutions selon l'ECOMED:(21)

Tableau X: Substances toxiques d'origine industrielle deversees en mer mediterranee, en millions de tonnes annuelles, par pays (1993) (22)

Substances toxiques pour la population humaine

Substances toxiques pour les organismes aquatiques

Metaux lourds a risque d'accumulation

France 5507

France 6989

France 265

Italie 4077

Italie 5186

Italie 196

Espagne 1327

Espagne 1550

Espagne 82

Turquie 453

Turquie 539

Turquie 30

Grece 218

Grece 263

Grece 12

Syrie 131

Syrie 169

Maroc 2.7

Maroc 110

Maroc 143

Syrie 2.5

Tunisie 64

Tunisie 84

Lybie 13

Lybie 17

NB: Les informations sur l'Algerie ne figure pas dans les données de l'ECOMED pour ces catégories.

Des espèces étrangères opportunistes, dont le redoutable herbe intruse caulerpa taxifolia, profitent de la déstruction des espèces indigènes et de l'affaiblissement des systèmes de défense naturels par la pollution. Ces espèces introduites colonisent les fonds de la mer, constituant ainsi une 'pollution biologique' que beaucoup de chercheurs qualifient d''irréversible'. Les produits chimiques, tels les engrais, 'fertilisent' l'eau de mer, favorisant d'immenses 'marées rouges' d'algues ou des mousses qui tuent littéralement l'eau, et les espèces qu'elle contient, en la privant d'oxygène (eutrophication).

Les crustacés pêchés en Méditerranée contiennent souvent des concentrations de pollution (métaux lourds ou autres) qui les rendent impropres à la consommation humaine. Les espèces marines animales plus grandes (dauphins et autres) sont plus susceptibles aux maladies parce que leurs systèmes immunitaires ont été affaiblis par la pollution. Ils peuvent aussi mourir tout simplement étouffés par les débris de plastique.

Pour les espèces que la pollution ou les déchets n'ont pas décimées, l'industrie de la pêche s'en charge. Elle a pratiquement épuisé les stocks de poisson méditerranéens en prenant 2 millions de tonnes par an, alors que les experts estiment que 1 million à 1,4 millions de tonnes constituent un maximum si l'on ne veut pas détruire toute vie marine.

Les colonies de phoques - autrefois des centaines en Méditerranée - ont disparu; le phoque-moine (Monk Seal) est l'une des douze espèces les plus menacées d'extinction au Monde, en partie parce que les pêcheurs les tuent, y voyant un concurrent pour le poisson. Ce n'est qu'un exemple parmi des dizaines d'espèce en péril, car l'espace méditerranéen tout entier craint la raréfaction de la biodiversité. Voici par ordre décroissant les pays ou cette menace est la plus précise.

Tableau XI: Especes mediterranneennes menacees (en % des especes existantes en 1990) (23)

Mammiferes: de 16% à 4%

Oiseaux: de 12 à 8%

Plantes: de 22 à 4%

Lybie 16

Egypte 12

Turquie 22

Algerie 13

Liban 12

Espagne 18

Egypye 9

Lybie 11

Grece 11

Maroc 9

Syrie 9

Maroc 5

Liban 8

Israel 9

Egypte 5

Tunisie 8

Espagne 8

Algerie 5

Espagne 7

Tunisie 8

Italie 5

France 6

France 8

France 4

Turquie 4

Alg./Grece 8

Lybie 3

Grece 4

Italie 7

Albanie 3

La Méditerranée ne peut se 'nettoyer toute seule' car elle reçoit peu d'eau pour se renouveller. Les eaux du Nil servent entièrement à l'irrigation et ne s'y déversent plus. Gibraltar ne laisse presque rien filtrer de l'Atlantique; si bien que la Méditerranée n'échange son eau qu'avec la Mer Noire - qui est presque une mer morte, encore plus polluée, si c'est possible, que la Méditerranée elle-même.

Puisque la nature ne peut elle-même faire ce travail, reste l'homme, et l'homme, jusqu'ici, s'est comporté vis à vis de cette mer de façon lamentable. En 1975, les gouvernements de la région avaient signé un Mediterranean Action Plan (MAP) qui s'était fixé dix objectifs à atteindre avant 1995. Vingt ans plus tard, aucun des problèmes visés n'avait reçu le début d'une solution ni même d'un programme d'action sérieux. D'après un fonctionnaire du MAP, même si les pays mettent en train des mesures pour améliorer la situation - ce qui ne se produit pas souvent - ils n'en informent pas le MAP et les gouvernements ne paient pas leurs cotisations. (24) Cet organisme semble bien être une lettre morte.

Le cadre de la Conférence de Barcelone pourrait servir pour reprendre l'initiative écologique en Méditerranée. Comme le Tableau X le montre, ce sont la France, l'Italie et l'Espagne qui causent le plus de dommages à la collectivité méditerranéenne; c'est donc à elles de faire le premier pas. Chaque touriste devrait payer sa part de cet effort, à travers un taxe sur l'hébergement, par exemple. Ces pays pourraient aussi reconvertir une partie de la dette qui leur est dûe et l'affecter à des projets environnementaux précis, à commencer par le traitement des effluents d'égouts des PSM.

Tant que la dette les étrangle, il n'y aura pas d'investissements dans ce domaine; les PSM face à d'innombrables problèmes de 'développement' sont encore moins sensibles aux problèmes écologiques que leurs voisins du Nord. Ni les uns ni les autres ne semblent reconnaître que l'environnement c'est le développement et qu'il faut sauver cette mer 'sale, dangéreuse, condamnée' avant qu'il ne soit trop tard.

B. La drogue. (25)

La drogue est un problème complexe et délicat qui concernent spécialement, du côté de l'offre, le Maroc et la Turquie, pays producteurs; mais dont le trafic touche bien d'autres pays de la région, dont l'Albanie, le Liban, la Syrie, Israel, Chypre, et l'ex-Yougoslavie. Du côté de la demande, du trafic et de la vente, c'est toute l'Europe qui est concernée. L'on peut parler d'une sorte de 'Schengen de la drogue', d'un 'espace unique' où le contrôle douanier ne peut pas grand'_hose.

Les drogues illicites constituent mondialement un marché qui vaut annuellement au minimum $300 milliards; certains estiment la valeur de ce trafic à trois fois plus. Quels que soient le chiffre d'affaires et les revenus exacts de la drogue, le moins qu'on puisse dire est qu'elle rapporte beaucoup plus que n'importe quel produit d'exportation légale, sauf peut-être le pétrole, et encore.

La drogue opère aussi de profonds changements dans la nature de l'état, de son autorité et de ses frontières. Michel Koutouzis oppose le concept de 'frontière' traditionnelle, politique, à celui de synora, du grec 'je négocie' (le 'syn' impliquant toujours une relation de réciprocité). Dans le Monde aujourd'hui, la pré-éminence de la drogue renvoie non pas aux états-nations mais aux 'antiques traditions marchandes' où 'la fin de l'autorité n'existe que dans la perspective d'une négociation toujours recommencée avec le "Monde d'en face"'. (26)

Aucune région au Monde n'a de plus 'antiques traditions marchandes' que la Méditerranée. Le commerce de la drogue s'y développe d'année en année et se passe dans

Ces espaces, en perpétuelle "renégotiation", (qui) fonctionnent avec la logique du marché libre, libéré à son tour de toute contrainte morale...Ainsi, le désordre est en train de créer de nouvelles structures de pouvoir...de nouvelles aristocraties de l'argent, des seigneurs de la guerre, et des Etats trafiquants, qui profitent du désordre, des embargos et de tout conflit, qu'ils ont tendance à cultiver'. (27)

Dans cette région mal définie, mais qui comprend de plus en plus d'espaces du bassin méditerranéen, on 'achète la route'; on paie des droits de passage à une série d''autorités' locales qui ont 'négocié' leur contrôle d'une partie du trajet avec des puissances voisines, toutes aussi informelles. Ainsi en Turquie (fournisseur d'héroine) les cars de luxe, sur certaines portions du réseau routier turc contrôlées par les groupes maffya, ne sont jamais fouillés puisque leurs chauffeurs distribuent des dollars tout au long du chemin. Le chef du réseau, maffya-baba (parrain), seigneur de guerre ou autre, court peu de risques: il utilise des 'mules' (transporteurs de petites quantités de drogue), des travailleurs immigrés, des transporteurs routiers, des touristes.

Le Maroc (fournisseur de cannabis et dérivés) a entrepris ces temps derniers une campagne de répression du trafic de drogues, effectuant plus de 2000 arrestations (dont de nombreux étrangers) et révoquant plusieurs hauts fonctionnaires. (28) Malgré ces efforts, l'économie de la drogue au Maroc prospère et se diversifie car les trafiquants y servent aussi de point de transit pour la cocaïne de l'Amérique du Sud et se font payer en partie en nature. Les 'drogues dures' occupent moins de volume que le cannabis et sont plus faciles à transporter. (29)

Quels rapports existent-ils entre drogue et dette, si rapports il y a? Ils sont certainement moins flagrants que dans le cas de l'Amérique Latine (Colombie, Bolivie, Pérou) que j'ai étudié par ailleurs. (30) Là, les taux de change 'officiels' étaient fixés chaque jour dans la rue selon les recettes de la cocaïne; le service de la dette était payé directement avec les revenus d'exportations de drogue, la Banque centrale et le gouvernement pratiquaient la politique de l'autruche quant à l'origine des dépôts en dollars, trop contents d'en disposer.

En région méditerranéenne, si les rapports ne sont pas aussi directs, l'instabilité financière favorise néanmoins certaines pratiques. Les frontières floues, la capacité des trafiquants à 'acheter la route' (et bien d'autres choses encore); plus une politique incohérente de la part de l'Europe assurent un marché florissant dont les gouvernements des PSM peuvent profiter directement ou indirectement. L'Europe en pâtit socialement mais certains éléments européens, criminels ou non, en profitent aussi. D'où la difficulté qui existera à modifier la situation actuelle.

En effet, l'Europe ne semble pas savoir ce qu'elle veut. La politique hollandaise, par exemple, de vente libre du cannabis et de ses dérivés, est bruyamment opposée par la France (où la consommation de l'herbe n'a pas baissé pour autant). Au Maroc, quelques 70.000 hectares sont plantés au cannabis et le produit de sa vente est estimé à environ $2 milliards de dollars par an.

Si ces hectares étaient cultivés légalement, si leur produit rentrait dans les circuits ordinaires de commercialisation; l'Etat marocain pourrait percevoir normalement des impôts dessus. Si ces rentrées étaient légales, elles seraient aussi mieux distribuées, elles seraient taxées et serviraient ainsi en partie à payer les intérêts de la dette mais aussi à améliorer le sort de la population.

Malheureusement, le Maroc se trouve face à un 'client', l'Europe, qui n'a pas décidé si le cannabis devait être légal ou non. Ce pays est ainsi contraint de payer sa dette en faisant des économies sur l'économie formelle et sur les coûts de l'appareil de l'Etat. Malgré les arrestations, l'Etat tient certainement compte des liquidités de la drogue qui irriguent l'économie légale et il n'a aucune raison financière de ne pas les tolérer. L'Etat peut également être tenté de sous-payer ses fonctionnaires dans certaines branches, sachant qu'avec les occasions de pots-de-vin qu'ils ont à saisir, ils pourront vivre fort bien avec des salaires apparamment médiocres.

En Turquie, les 'taxes' sur la drogue sont perçues à tous les niveaux, selon les structures de pouvoir locales (publiques ou privées, politiques et économiques). Ces 'taxes' rapportent, semble-t-il, plus de $5 millions par semaine. Ce sont autant de dépenses que l'Etat n'aura pas à faire lui-même. C'est tant mieux pour lui, car dans ce pays, le coût de la guerre contre la guerilla Kurde se monte à quelques 13% du PNB, ce qui est aux limites du supportable pour l'économie turque.

Un des moyens les plus efficaces de pallier ces dépenses exorbitantes est le contrôle de l'économie de la drogue pour lequel mafias, armée, services secrets et guérilla se livrent à une concurrence effrénée... Les profits tirés du trafic de drogues sont investis, grâce aux relais des partis politiques et des structures bancaires, dans le processus de privatisations sauvages... On assiste ainsi à la transformation du capitalisme d'Etat en un capitalisme reposant sur des structures politico-militaires et mafieuses qui, le plus souvent, se recoupent. (31)

D'après l'OGD, des circuits contrôlés par les militaires turcs introduiraient quelques 1000kg. d'héroine en Espagne tous les mois (à titre de comparaison, la France en a saisie 400Kg en toute l'année 1995). Naturellement, beaucoup d'européens profitent de ce trafic aussi. Certaines banques sont très heureuses de 'blanchir' les profits de la drogue car le banquier peut prendre jusqu'à 15% pour effectuer cette opération et il n'a pas besoin de rémunérer ces dépôts tant qu'ils ne sont pas passés dans les circuits légaux. Un million de dollars de l'economie de la drogue lui rapporte ainsi beaucoup plus - et créent objectivement beaucoup plus de richesses - qu'un million de dollars légalement gagnés.

Le patron d'une compagnie de transport turque a déclaré au représentant de l'Observatoire Géopolitique des Drogues qu'il achetait chaque année un hôtel en France, en Belgique ou aux Pays bas pour abriter des 'travailleurs immigrés (clandestins) que je finirai par connaître tous' et qui seront utilisés dans ses différentes filières. Parfois s'instaurent aussi des commerces triangulaires 'échangeant armes pour de la main d'oeuvre clandestine, elle-même utilisée pour les circuits de distribution de drogue'. (32)

L'Algerie était longtemps restée en dehors des circuits de la drogue, mais s'y trouve confrontée à présent à cause des Groupes Islamiques Armés. On sait peu que les dirigeants 'historiques' du GIA débutaient pour la plupart comme 'grossistes' de la vente de la drogue dans leurs régions. Grâce à un décret religieux (fatwa) émanant de leur dirigeant spirituel Nasreddine El Eulmi, qui autorise l'usage des drogues, les GIA ont pris le contrôle d'un certain nombre de marchés. Ce commerce de la drogue leur permet de 'financer leurs activités et de maintenir un réservoir de recrus potentiels parmi la jeunesse urbaine'. Des méthodes similaires sont employées par des groupes intégristes dans les banlieues françaises. (33)

Chaque année, la Banque mondiale et le FMI donnent leur satisfécit à des pays où sont produites et à partir desquels sont commercialisées d'énormes quantités de drogues. Dans la mesure où beaucoup - Européens et citoyens des PSM - y trouvent leur compte, personne ne veut être le premier à sévir. Mais c'est à la lumière d'une relation totale nord-sud, drogue et dette comprise, que doit être ré-examinée la question de la légalisation, de la régulation et de la taxation de ce produit qui serait alors traité comme n'importe quelle autre marchandise. (34)

C. L'immigration. (35)

L'immigration renouvelle les populations de l'Europe et les empêche de trop veillir, puisqu'il y a une forte proportion d'étrangers dans la catégorie d'actifs (15-49 ans) et relativement peu de retraités. Pour l'ensemble des pays européens, depuis 1987, le 'solde migratoire' (contribution de la population étrangère à l'accroissement total de la population) dépasse 60%. Toutefois, ce phénomène est fortement influencé par l'Allemagne, où la population autochtone est en déclin et où la population d'origine étrangère représente la quasi-totalité de l'augmentation de la population. Les étrangers payeront une partie substantielle des retraites dont dépendront des européens veillissants. (36)

Tableau XII: Pourcentage des etrangers dans quelques pays europeens (37)

Pays

Etrangers en % pop totale 1983

Etrangers en % pop totale 1993

Actifs etrangers en % pop totale 1993

France*

6.8

6.3*

6.2

Allemagne

7.4

8.5

8.8

Italie

0.7

1.7

?

Belgique

9.0

9.1

8.3

Pays Bas

3.8

5.1

3.9

Le déclin apparent du nombre d'étrangers en France entre 1983-1993 est surtout dû à une politique de naturalisations plus libérale qu'ailleurs.

Quelles sont les populations d'origine méditerranéenne dans les pays d'Europe et où sont-t-elles? La SOPEMI fournit des données pour les ressortissants du Maghreb, de la Turquie (et de l'ex-Yougoslavie, qui ne figure pas sur le Tableau suivant).

Tableau XIII: % de la population etrangere originaire de psm (38)

Pays

Population etrangere tot. 1993

Algerie %

Maroc %

Tunisie %

Turquie %

Belgique

920.6

1.1

15.8

0.7

9.6

France

3596.6

17.1

15.9

5.7

5.5

Allemagne

6878.1

0.2

1.2

0.4

27.

Italie

987.4

0.5

9.9

4.5

...

Pays Bas

779.8

...

21.1

0.3

26.

Espagne

430.4

...

14.2

...

...

Une autre estimation établit à quelques 15.5 millions le nombre d'immigrés réguliers en Europe au début des années 1990, plus 2.6 millions de clandestins. En fait, personne n'a de chiffre précis du nombre 'd'étrangers', d'autant plus que les politiques de naturalisation diffèrent beaucoup d'un pays à l'autre et en changent la définition. Ainsi, au lieu de s'arrêter sur le nombre actuel des immigrés en Europe, mieux vaut essayer de comprendre le phénomène de la 'pression migratoire' dans les PSM. Très peu de ceux actuellement présents sur le sol européen retourneront dans leur pays d'origine; ils sont là pour toujours. Quelle est l'incitation pour leurs compatriotes d'essayer de les rejoindre?

Dans une longue étude, à la fois mathématique et sociologique, sur la pression migratoire sur l'Europe en provenance du Maghreb, un chercheur du Bureau Internationational du Travail examine les facteurs qui poussent à l'emigration. (39) Sans rentrer dans le détail de cette étude d'une grande richesse, résumons certains de ces facteurs.

Il y a bien entendu la forte croissance de la population, multipliée par 2.5 au Maghreb et en Turquie depuis quarante ans. Les trois pays maghrebins ensemble et la Turquie ont déjà des populations dépassant celles de la France ou de l'Italie; dans dix ans elles dépasseront aussi celle de l'Allemagne. Un grand pourcentage de cette population des PSM est en âge d'activité et le restera longtemps alors que les +65 ans ne sont que 4%.

Accompagnant cette croissance de la population, le chômage, surtout en milieu urbain, est élevé et en nette progression. En 1992 il y avait trois millions de chômeurs officiels dans les pays magrhebins, 1,6 million en Turquie. Les taux de croissance économique, forts jusqu'en 1980, avaient contenu le chômage; aujourd'hui ces taux ont baissé. La modernisation de l'agriculture fait perdre aussi des emplois en milieu rural et encourage les inoccupés à rejoindre les chômeurs en ville. Enfin, la dégradation de l'environnement peut elle aussi amener une migration interne rurale-urbaine.

Il existe donc à la fois un important surplus de main d'oeuvre et une dépendance accrue sur le secteur 'informel' pour fournir des emplois non-agricoles (la contribution de ce secteur à l'emploi est estimée à 26% en Algérie, 36% en Tunisie et plus de 57% au Maroc). Le système social - santé, éducation, logement - a du mal à suivre l'évolution de la population et les jeunes qui en ont les moyens peuvent chercher à émigrer pour offrir de meilleures conditions d'existence à leurs familles ailleurs.

Quant aux politiques macro-économiques, et toujours d'après l'étude du BIT, 'Les coûts de l'ajustement structurel, même s'ils sont nécessaires, risquent d'être très élevés'; c'est à dire de faire disparaître 'un nombre élevé de petites et moyennes entreprises' (un millier, rien qu'en Tunisie, sont 200 produisaient pour l'exportation). L'ajustement réduit aussi l'emploi dans le secteur public qui absorbait traditionnellement une partie considérable du surplus de la main d'oeuvre. Dans les programmes d'ajustement, 'l'emploi n'est pas considéré comme un objectif en soi et il n'est envisagé que comme une résultante des activités des entreprises et de leur expansion.'

De surcroît, les investissements étrangers sont en-dessous des attentes et ne fournissent guère d'emplois.

Malgré l'existence de mesures pour réduire l'impact des programmes d'ajustement structurel sur les couches les plus pauvres de la population, ces pays vont être soumis à de fortes tensions sociales...cette situation de crise pourrait se traduire en milieu urbain par une poussée à l'émigration des jeunes diplômés au chômage ou refusant les bas salaires...'(p.53)

Les accords de libre-échange (Maroc et Tunisie) avec l'Europe pourraient aussi avoir des conséquences néfastes sur l'emploi. En additionnnant tous ces facteurs, on doit conclure que rien que pour absorber l'offre supplémentaire de travail, les pays du Maghreb devront créer quelques dix millions de postes d'ici à l'an 2010. 'Cet objectif paraît difficile à atteindre', affirme l'auteur de l'étude BIT, 'sachant que ce chiffre correspond à la population totale occupée en 1982'.

Que faire de cette main d'oeuvre? Les gouvernements 'se disent prêts à soutenir la lutte contre l'émigration clandestine, (mais) la réalité peut être différente'. L'Etat peut chercher à se débarrasser d'individus mécontents de leur sort et, même si le problème du 'brain-drain' est réel, les remises des émigrés peuvent le compenser. En 1993, ces remises représentaient 53% de la valeur des exportations du Maroc, 16% pour la Tunisie, 19% pour la Turquie.

Au terme d'un examen détaillé, l'étude du BIT conclut - on s'en doutait - que le 'potentiel migratoire est très important'. Il est le plus fort en Algérie et au Maroc, un peu moins en Tunisie et en Turquie où le nombre d'émigrés baisse légèrement depuis le maximum atteint en 1980-85. Toutefois, dans l'ensemble de la région,

(E)tant donné l'absence de mesures appropriées visant à soutenir la croissance de l'emploi, on doit accepter l'évidence du fait que le potentiel migratoire augmentera rapidement...Si cet état de fait ne se traduit pas par un mouvement d'émigration, il pourrait engendrer une certaine instabilité économique et sociale dans les pays du sud de la Méditerranée.(p.89)

Les deux issues seraient nuisibles et dommageables pour l'Europe. On voit difficilement comment l'une ou l'autre - peut-être les deux à la fois - pourraient être évitée dans le contexte d'une dette aussi pesante. Convertir la dette en emplois sur place dans les PSM serait la politique la plus intelligente que l'Europe pourrait envisager.

D. Le commerce et l'emploi

Le commerce entre les deux rives de la Méditerranée est très inégale. Depuis une décennie, l'Europe absorbe environ les deux-tiers des exportations des pays du Maghreb et 60% de celles de l'ensemble des PSM alors que ceux-ci représentent aujourd'hui moins de 7% du commerce de l'Europe. Cette part n'a jamais dépassée 8,2% (en 1985): ensuite, la chute du cours du pétrole et les contraintes de la dette ont fait redescendre la part des achats des PSM dans le commerce extérieur européen. (40)

Autrement dit, l'Europe est, en apparence, beaucoup plus importante pour les PSM que les PSM ne le sont pour l'Europe. Cette apparence peut être trompeuse. Dans le cadre des arguments 'boomerang', nous allons examiner les relations commerciales de l'Europe et des six PSM (Algérie, Egypte, Jordanie, Maroc, Tunisie, Turquie). (41)

La première chose à noter est que les échanges commerciaux, pour les PSM, ont été et demeurent constitutifs de la dette. Ces pays n'ont cessé d'améliorer leurs performances dans le domaine des exportations - exactement comme la Banque mondiale et le FMI les exhortaient à le faire. Pourtant, à aucun moment, les PSM n'ont eu de balance commerciale positive, ni avec le Monde dans son ensemble, ni avec l'Europe. Cette tendance semble si enracinée que l'on se demande comment elle pourrait être renversée. Le Tableau suivant retrace l'histoire de ces déficits commerciaux. (42)

Tableau XIV: Balances commerciales des six psm avec le monde et avec l'Europe en $$ millions

Année

1970

1975

1980

1985

1990

1994

MONDE Exports

3.029

9.618

26.618

26.262

35.204

39.929

Imports

4.104

19.244

34.075

40.318

56.240

59.519

Solde

- 1.075

- 9.626

- 7.457

- 14.056

- 21.036

- 19.590

EUROPE Exports

1.914

5.248

13.488

15.502

21.330

23.051

Imports

2.471

11.353

19.141

21.142

30.069

31.595

Solde

- 557

- 6.105

- 5.653

- 5.640

- 8.739

- 8.544

Ces déficits semblent s'être stabilisés depuis 1990. Quoi qu'il en soit, un déficit de $19 milliards annuels avec le Monde, dont plus de $8 milliards avec l'Europe, sera difficilement soutenable. Si les Etats-unis peuvent continuer à emprunter des capitaux sur les marchés internationaux pour couvrir leur déficit commercial; ce n'est pas forcément le cas des pays méditerranéens.

Les arguments 'boomerang' concernent l'impact sur l'Europe des évènements et tendances dans les PSM; dans le cas présent ce sont les exportations européennes vers les PSM qui nous intéressent. Les PSM importent des marchandises de l'Europe pour plusieurs milliards de dollars chaque année. Dans la mesure où ces marchandises sont réellement payées (voir plus haut) elles représentent des emplois en Europe. En règle générale, on compte $1 milliard d'exportations = 20.000 emplois. Le Tableau suivant retrace l'évolution des importations de marchandises européennes effectuées par le six PSM (d'abord en valeur, ensuite en pourcentage de leurs importations totales).

Tableau XV: Importations des six psm en $$ millions et en pourcentage

Année

1970

1975

1980

1985

1990

1994

Monde

4.104
100%

19.244
100%

34.075
100%

40.318
100%

56.239
100%

59.519
100%

Europe

2.471
60%

11.353
59%

19.141
56%

21.142
52%

30.069
53%

31.595
53%

France

945
23%

3.976
20.6%

5.405
16%

5.450
13.5%

7.714
13.7%

7.992
13.4%

Allemagne

453
11%

2.430
12.6%

3.526
10.3%

3.963
9.8%

6.782
12%

6.659
11%

Italie

279
6.8%

1.329
6.9%

2.819
8.3%

3.175
7.8%

4.971
8.8%

5.238
8.8%

NB: En 1994, la Turquie représente 39% des importations mondiales du groupe des PSM et 36% de celles en provenance de l'Europe. Si l'on ne prend en compte que cinq PSM, la part de la France remonte à 18% du total; celle de l'Allemagne descend à 8%.]

Si l'on accepte la règle (utilisée couramment aux USA) de $1 milliard = 20.000 emplois, alors les importations des pays méditerranéens en provenance de l'Europe représentent 630.000 postes, dont 160.000 pour la France, 130.000 pour l'Allemagne, 100.000 pour l'Italie. Les PSM ont régulièrement accru leurs importations, mais le rythme de leur croissance, spectaculaire de 1970 à 1985, s'est nettement ralenti à partir de la crise de la dette. Voici quelques comparaisons:

Tableau XVI: Rythme de croissance des importations de l'Europe des six PSM

Annees

+%

Annees

+%

Annees

+%

Annees

+%

70-75

359

75-80

68

80-85

18

85-90

42

70-80

674

75-85

86

80-90

57

85-94

49

70-85

755

75-90

165

80-94

65

90-94

5

Sans doute l'Europe n'a pas trop remarqué le ralentissement de son commerce avec les partenaires des PSM tout proches, puisque l'Asie n'a cessé de grossir ses importations et de remplir un certain vide. Sans doute était-il impossible aux PSM, à partir d'un certain niveau, de continuer à augmenter leurs achats dans les mêmes proportions.

Cependant, une augmentation de seulement 5% des achats des PSM auprès de partenaires européens entre 1990-1994 est inquiétante. Cela indique que le capital financier européen est aujourd'hui bien mieux rémunéré, à travers le paiement d'intérêts de la dette, que ne l'est le capital industriel ou commercial. Or, ce sont les secteurs industriel et commercial qui fournissent des emplois aux européens; le secteur financier se débarasse plutôt de ses effectifs. L'Europe doit réfléchir à ce qu'elle veut, et aménager la dette de ces partenaires méditerranéens en conséquence. Elle pourrait fort bien le faire en liant des mesures de réduction de la dette à l'achat en Europe de produits reconnus de part et d'autre comme étant utiles.

7. Pour aller plus loin: questions supplémentaires aux gouvernements de la rive sud

Dans ce Rapport, j'ai signalé au fur et à mesure des questions qu'un chercheur ne peut davantage approfondir sans un apport précis des gouvernements des PSM eux-mêmes. Si ces gouvernements souhaitaient renforcer les arguments présentés ci-dessus en faveur d'une approche nouvelle de la dette, ils pourraient, et devraient, mettre en commun des informations supplémentaires, dont voici un cadre possible.

  1. Quelle est la composition de la dette, publique et privée, due à chacun des créanciers européens? Toute stratégie de nouvelle approche de la dette repose sur une identification précise des 'partenaires' en présence. La Banque mondiale, l'OCDE et le Club de Paris ne divulguent pas ces informations.
  2. Il serait intéressant que les gouvernements des PSM procèdent à une 'expérience de pensée', comme disent les scientifiques, en estimant la nature et la quantité de biens d'équipement (ou autres biens) qui seraient importés de l'Europe en l'absence des contraintes financières excessives dues à la dette. On n'a pas suffisamment fait remarquer une sorte de lutte sourde en Europe (et dans le Nord en général) entre capital industriel et capital financier - au très net avantage de ce dernier et au détriment de la création d'emplois dans les pays européens. Les PSM devraient estimer de manière aussi précise que possible la rémunération qu'ils apportent à chacune de ces formes du capital européen.
  3. Dans le même esprit de 'l'expérience de pensée', combien d'emplois les PSM se croient-ils en mesure de créer chez eux en l'absence des contraintes financières de la dette actuelle? Cette question a une portée directe sur l'émigration vers les pays européens. D'un autre côté, les versements en devises des travailleurs des PSD aident ces pays à servir les intérêts de la dette. Il semblerait que les PSM aient un évident intérêt financier à ce que l'émigration se poursuit. Quelle est la part dans la balance des paiements des versements vers le pays d'origine des travailleurs émigrés en Europe?
  4. Les gouvernements des PSD estiment-ils que la question de la drogue puisse être examinée aussi bien dans le cadre financier général et en particulier celui de la dette, que dans le cadre de la sécurité? Ne serait-il pas utile d'introduire cette autre dimension dans la coopération que mènent la France, l'Italie et l'Espagne avec l'Algérie et la Tunisie sur les problèmes de sécurité en général (terrorisme, mais aussi drogue, immigration clandestine, etc.). (43)
  5. La question de l'illégitimité de la dette se pose-t-elle pour les gouvernements des PSM? Il y a peut-être des cas où une partie de la dette pourrait être qualifiée d'illégitime, par exemple si un gouvernement avait contracté des dettes (e.g. pour l'achat d'armements) qu'un gouvernement lui succédant aurait été obligé d'honorer au nom de la continuité de l'Etat.

Certains projets conçus par d'institutions multilatérales comme la Banque mondiale ont été de très coûteux échecs. Doivent-ils être payés par le seul gouvernement, sous prétexte que ses prédécesseurs les ont acceptés?(44)

La dette, au lieu d'être le fardeau qui multiplie et aggrave les innombrables problèmes auxquels sont confrontés les gouvernements des PSM (et par contre-coup l'Europe), pourrait devenir un instrument pour les résoudre. Une solution négociée entre débiteurs et créanciers, qui affecterait le paiement de la dette à des projets d'intérêt commun, touchant surtout aux différents 'boomerangs' évoqués plus haut, serait profitable aux pays des deux rives.

Quelle meilleure façon de donner de la substance à la Déclaration de Barcelone, pour que la Méditerranée devienne réellement une zone de prospérité et de stabilité et, pourquoi pas, comme le disait Michel Chevalier en 1832, 'le lit nuptial de l'Orient et de l'Occident'?


Conclusions et recommendations politiques

[Les conclusions qui suivent sont étayées et justifiées dans le Rapport; elles sont celles de l'auteur et n'engagent ni le CNEL ni ses partenaires. Le lecteur est prié de se reporter aussi à la Section VII: Pour Aller Plus Loin].

  • Le 'système de la dette' des Pays du Sud de la Méditerranée (PSM) tel qu'il fonctionne depuis de longues années est nuisible aux pays de deux côtés de cette mer et à leur coopération dans tous les domaines. Il est temps de faire preuve d'imagination et d'en changer radicalement.
  • La responsabilité de l'accumulation de la dette est partagée mais les créanciers ne subissent aucune sanction financière de leurs mauvaises décisions passées et laissent tout le poids de l'ajustment peser sur les seuls débiteurs. Quand les responsabilités sont partagées, les conséquences devraient être assumées conjointement. Ce n'est pas actuellement le cas.
  • La dette n'est pas uniquement-ni même principalement-un problème économique et financier même si elle oblige les PSM à de lourds des sacrifices financiers et à subir l'austérité économique. Cette dette joue aussi un grand rôle dans les rapports de pouvoir entre Nord et Sud. C'est un outil politique puissant que certains intérêts dans le Nord ne lacheront, certes, que difficilement; encore faudrait-il au moins faire comprendre la nature de cet outil.
  • Les PSM ont tout intérêt à coopérer et à élaborer des arguments et des positions communes à l'égard de leurs créanciers. C'est également aux débiteurs de faire comprendre aux créanciers les atouts que ces derniers perdent en persistant dans la voie actuelle.
  • Une approche nouvelle de la dette est possible et les arguments ne manquent pas pour le démontrer:
    • La dette de PSM continue d'augmenter de façon alarmante; de plus, elle ne sera jamais payée: ceci est une impossibilité économique.
    • La dette contribue fortement à la détérioration des conditions de vie, aux disparités sociales croissantes et aux retards pris dans le développement des PSM.
    • Cette détérioration et ces retards se font aussi sentir au Nord, à travers divers 'boomerangs' tels que dégradations écologiques, traffics de drogue, pressions à l'immigration et pertes d'exportations et d'emplois. La dette, des deux côtés, est facteur d'instabilité sociale et politique.
  • Un bilan rendant compte de tous les coûts de la dette révélerait vite qu'ils sont exhorbitants. Le paiement d'une partie des intérêts, au prix d'immenses efforts, profite peut-être de manière très mineure aux trésors des états créanciers et à quelques banques, mais en termes de coûts-bénéfices ou d'analyse de risques, continuer à exiger le paiement complet constitue une stratégie à très courte vue.
  • Il faudrait, au contraire, convertir la dette en mesures de protection écologique, en un meilleur contrôle de l'offre de la drogue sur les marchés européens, en création d'emplois dans les PSM, en achats de marchandises européennes utiles au développement. Sinon, la dette continuera à aggraver tous les contentieux-déjà assez lourds-qui pèsent sur les relations entre les deux rives.
  • La Conférence de Barcelone pourrait constituer le forum où cette grande négociation entre rives Nord et Sud, portant sur tous ces dossiers, aurait lieu, remplaçant en cela le Club de Paris où la dette est traité au compte-gouttes, et uniquement sur le plan financier.

References

1. Voir Daniel Colard, 'La Conférence de Barcelone et le partenariat euro-méditerranéen', Défense Nationale, février 1996, p. 117.
2. Il est évident que les termes 'Nord' et 'Sud', ainsi que l'expression 'Tiers Monde', n'ont plus un sens très précis. Pour les besoins de cette étude, 'Sud' désignera les pays dont les monnaies ne sont pas pleinement convertibles et qui figurent dans les tables de Banque mondiale. 'Tiers Monde' est utilisé par convention, et n'implique aucun jugement de valeur. Les raisons de l'inadéquation de ce vocabulaire sont complexes et mériteraient une étude à part, qui ne sera pas tentée ici. Nous nous tiendrons dans l'ensemble à 'PSM' - Pays du Sud de la Méditerranée qui comprend aussi ceux de l'Est.
3. Voir Susan George, Comment Meurt L'Autre Moitié du Monde, Eds. Robert Laffont, Paris 1978; épuisé (Titre d'origine How the Other Half Dies, Penguin, Londres 1976; disponible)
4. World Resources Institute, UNDP, UNEP, World Bank joint publication, World Resources 1996-97, Oxford University Press 1996, Tables 10.1 et 10.4
5. Entre 1947-1968, la Banque avait financé 708 projets pour un coût total de $10.7 milliards; au cours du premier mandat de McNamara de 1968-1973, elle entreprit 760 projets pour un montant de $13.4 milliards.
6. Susan George, Jusqu'au cou: Enquête sur la dette du tiers Monde, La Découverte, Paris 1988, pp68-71ff.
7. Voir en annexe la correspondance échangée avec la Présidence du Club de Paris. Le Co-Président de celui-ci insiste sur la confidentialité des négociations qui y sont conduites.
8. La 'lettre confidentielle' Le Courrier du Maghreb notait dans son bulletin de juin 1996 que 'La reconduction des lignes de crédit françaises (pour l'Algérie) n'est pas encore assurée...; dans celui de juillet 1996 'Les exportateurs s'inquiètent des capacités de remboursement de la Tunisie' et de ce fait la COFACE a placé le pays sous régime de la 'surveillance'.
9. Pour ce qui concerne les PEF, c'est peut-être un bienfait déguisé: La Banque des Règlements Internationaux (la Banque centrale des Banques centrales) note dans son Rapport Annuel 1995 (p.147) qu'en 'ouvrant les marchés financiers aux influences étrangères, la libéralisation financière peut augmenter de manière permanente la vulnérabilité de l'économie et des marchés financiers locaux aux perturbations venant d'ailleurs et, en particulier, à des changements d'appréciation des marchés de capitaux étrangers'.
10. Susan George,. Rethinking Debt, paper for the North-South Roundtable, Moving Africa into the 21st Century, Johannesburg 15-18 October 1995; version raccourcie publiée in Society for International Development (SID), Development, 1996:2
11. Voici le passage le plus spécifique du communiqué du G7 au sujet de la dette (paragraphe 50): 'Nous encourageons les pays créanciers du Club de Paris, là où ils l'estimeront approprié et sur la base du cas par cas, d'aller au-delà des termes de Naples pour ces pays (les plus pauvres). Ces efforts pourraient inclure, sur une base volontaire, des conversions de la dette pouvant atteindre 20% au lieu des 10% des stocks actuels de dette, et un soulagement ('alleviation') accru. Sur les mêmes bases, tous les créanciers bilatéraux sont encouragés à faire leurs propres contributions à ces pays.'
12. Cf. Susan George, L'Effet Boomerang: Choc en retour de la dette du tiers Monde, Eds. La Découverte, Paris 1992.
13. La dette par tête d'habitant est calculée en divisant la dette totale (1994) selon la Banque Mondiale par la population totale (1993) selon le PNUD, Human Development Report 1996.
14. Cette section fait appel aux informations sur les pays individuels publiées dans Fonds Monétaire International, IMF SURVEY, bimensuel, divers numéros depuis 1990.
15. Voir IMF SURVEY, 13 décembre 1993
16. Roula Khalaf, 'World Bank favourites slip in reform stakes', Financial Times, 19 juillet 1996
17. 'Jordan's bread riots spread to the capital', International Herald Tribune, 19 août 1996, p.1
18. Calculé à partir de World Debt Tables, eds.1994 et 1995 (Table A.4.4) et 1996 (Table A8.10)
19. Daniel Colard, cité note 1.
20. New Scientist, 4 février 1995, contenant l'article de Fred Pearce, 'Dead in the Water', dont certaines des informations suivantes sont extraites.
21. ECOMED, Rapporto sullo stato dell'Ambiente nel Bacino del Mediterraneo, a cura di Giulio Conte e Gianni Squitieri, Rome, avril 1995
22. SOURCE: Données ECOMED, cité, p.18
23. . Données d'ECOMED, cité, pp. 32-33
24. Lubomir Jeftic, cité in New Scientist, cité, p.29
25. Michel KOUTOUZIS, de l'Observatoire Géopolitique des Drogues (OGD) à Paris, a eu l'amabilité de me recevoir pour me mettre au courant de la situation de la drogue en région méditerranéenne et de me communiquer divers documents édités par l'OGD. Ce résumé lui est très largement redevable: qu'il en soit vivement remercié.
26. Michel Koutouzis, 'Des routes caravanières ancestrales au commerce, informel, des banlieues' et 'Du capitalisme d'Etat au capitalisme mafieux?'; deux études efféctuées pour l'Observatoire Géopolitique des Drogues, Paris, 1996.
27. Koutouzis, 'Du Capitalisme...', p.2
28. The Geopolitical Drug Dispatch, no. 46, août 1995 et no. 51, janvier 1996; Marlise Simons, 'Making Hash of a Promise', International Herald Tribune (New York Times), 19 August 1996,
29. The Geopolitical Drug Dispatch no.47, September 1995
30. Susan George, L'Effet Boomerang, Eds. La Découverte, Paris 1992, ch.2
31. La Dépêche Internationale des Drogues (version française de The Geopolitical Drug Dispatch), no.48, octobre 1995, p.4
32. Koutouzis, 'Des routes caravanières...', cité
33. Geopolitical Drug Dispatch, no. 47, September 1995 et no. 26, December 1993.
34. En ce qui concerne la légalisation et à titre indicatif, Michel Koutouzis estime que la consommation de cannabis en Europe a probablement atteint son point de saturation; de même que celle de l'héroine (pour des raisons sociologiques différentes). Par contre, la cocaïne, si elle était légalisée, attirerait sans doute de nouveaux adeptes. La légalisation, ou non, des drogues est pour lui une question du 'tout ou rien', car les trafiquants trouveront toujours moyen de jouer sur les différences de l'offre et de la demande du marché. A ceux qui craignent l'impact moral d'une légalisation de la drogue dans un pays comme la France, il faut dire que 30% des morts par overdoses sont dûes à des médicaments légaux. La France est par ailleurs la plus grosse exportatrice d'amphétamines dans le Monde.
35. Je remercie vivement Monsieur Manolo I. ABELLA, Migration and Employment Branch, International Labour Office (BIT), Geneva, qui m'a aimablement fourni divers documents portant sur les questions de la migration et de l'emploi en région méditerranéenne.
36. SOPEMI (Système d'Observation Permanente des Migrations) Rapport Annuel 1994, OCDE, ed.1995, p.22, graphique I.6, Tableau I.1
37. Source: SOPEMI, cité, Tableau I.2
38. Source: SOPEMI, cité, Tableau 1.3
39. Donatella Giubilaro, Les migrations en provenance du Maghreb et la pression migratoire de nos jours et prévisions futures, Etude en cours de réalisation, Bureau International du Travail, Migration internationale pour l'emploi, septembre 1996.
40. Voir Isabelle Bensidoun et Agnès Chevallier, 'Les échanges commerciaux euro-méditerranéens', Economie Internationale, no. 58, 2ème trimestre 1994. Cet article retrace ces échanges entre le début des années 1970 et 1991, les mettant aussi en parallèle avec une autre région de commerce 'frontalier': les USA et le Mexique.
41. Je remercie vivement Monsieur Alain PILLONEL, de la Bibliothèque Statistique de l'Organisation Mondiale du Commerce à Genève, qui m'a beaucoup facilité la collecte des données qui sont à la base de cette partie de l'étude.
42. Dans l'ensemble de cette section, 'Europe' se réfère à la catégorie 'Developed Europe' dans les statistiques des Nations unies puisque les composants de la catégorie 'EC' ont beaucoup varié au fil des années.
43. Bruno Callies de Salies, 'Méditerranée: quelle politique envers les Etats du Sud?',Défense Nationale, février 1996, p.100
44. Pour la manière dont les projets de la Banque Mondiale ont été souvent imposés aux gouvernements, voir Susan George et Fabrizio Sabelli, Crédits sans Frontières: La Religion Séculière de la Banque Mondiale, Eds. La Découverte, Paris 1994


Sigles utilisés dans le texte

BIT: Bureau International du Travail
COFACE: Compagnie Française des Assurances du Commerce Exterieure (Organisme d'assurance semi-public, analogue a l'EXIM Bank Americaine)
CNEL: Consiglio Nazionale dell'Economia e del Lavoro
FDI: Foreign Direct Investment-Investissement Direct Etranger
FMI: Fonds Monetaire International
FOREX: Foreign Exchange-Devises Etrangeres
IDH: Index de Development Humain (PNUD/UNDP)
MAP: Mediterranean Action Plan
MIMIC: Moderately Indebted Middle-Income Country
OCDE: Organisation de Cooperation et de Developpement Economique
OGD: Observatoire Geopolitique des Drogues
OMC: Organisation Mondiale du Commerce
OPEP: Organisation des Pays Exportateurs de Petrole
PAS: Plan (ou Programme) d'ajustement Structurel
PEF: Portfolio Equity Flows - Investissements Etrangers Liquides en Actions et Obligations
PNUD: Programme des Nations Unies pour le Developpement
PSM: Pays du Sud de la Mediterranee
PVD: Pays en Voie de Developpement
SILIC: Seriously Indebted Low Income Country
SIMIC: Seriously Indebted Middle Income Country
SOPEMI: Systeme Permanent de l'Observation des Migrations
WDT: World Debt Tables (publies par la Banque Mondiale)