L'aube d'un nouveau Vénézuela

02 August 2007
Article

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Le processus de transformation actuellement en cours au Vénézuela, comme tout processus historique, est criblé de contradictions parmi les classes sociales. Il existe des conflits entre le capital et le travail, entre le gouvernement et les entreprises, entre le gouvernement et la société civile organisée, ainsi qu'au sein de celle-ci. Il y a des entreprises étrangères qui n'acceptent pas la défense de la souveraineté et des intérêts nationaux mise en œuvre par le gouvernement Chavez...en pleine ère de la globalisation. Toutefois, après une visite de travail au Vénézuela,1 je rentre au Brésil convaincu que quelque chose de nouveau, encore jamais vu en Amérique Latine, et peut-être dans le monde, est entrain de naître au Vénézuela. Le 21 juillet à Caracas j’ai assisté à l’une des sessions télévisées du programme « Aló Presidente ». Le Président Hugo Chávez inaugurait la nouvelle imprimerie qui produira trois livres par habitant par an à partir d’aujourd’hui. Il est à la tête d’une importante campagne nationale de lecture; de lecture critique. C’est quelque chose que je n’avais encore jamais vu dans aucun pays, même pas au Nicaragua Sandiniste des années 80. Le Président passe deux à trois heures par semaine devant un public qui remplit la salle ou la place, ainsi que devant les téléspectateurs; il présente des livres de toute sorte (romans, chroniques, études sociopolitiques), des magazines et des journaux, il en lit des passages, il les commente, en interprétant les nouvelles, en dialoguant avec le public, en encourageant les gens à témoigner ou à poser des questions et émettre des critiques. La note tonique de cette initiative est la simplicité de Chávez et sa manière affable et sensible de valoriser chaque personne. Il fait des commentaires sur ses entretiens récents avec le nouveau Président du Nicaragua, Daniel Ortega. - J’ai demandé à Daniel : « pendant notre trajet en voiture vers l’intérieur du pays, j’aimerais que vous me parliez des erreurs de votre gouvernement antérieur, qui ont entraîné la défaite électorale de 1990 ». S’accrocher à des dogmes, des doctrines, en ayant plus confiance en eux qu’en l’incertitude qu’implique la découverte de nouveaux horizons, de nouvelles réalités, l’ouverture de nouveaux chemins. Priver les petits producteurs de leurs terres, dans l’illusion que socialiser veut dire étatiser le plus possible. Et Chávez conclut l’énumération des erreurs en exhortant le Vénézuela à ne pas les répéter, mais au contraire à les éviter en construisant la patrie Bolivarienne : - Il faut apprendre avec Fidel à ne pas nous cramponner à des dogmes, et à ne pas implanter le socialisme en tant que dogme. Le programme « Aló Presidente » est une session authentique d’éducation libératrice. Il n’y a pas de discours ni de leçons manipulatrices, juste des dialogues, de l’interaction. Je lis le manuscrit du livre de Marta Harnecker, l’écrivaine chilienne, assesseur du gouvernement pour la promotion de la participation populaire du bas vers le haut. Le livre consiste en une longue interview avec Argenio Loreto, maire de la municipalité de Libertador, dans l’état de Carabobo. J’ai côtoyé Argenio pendant les deux jours de visite dans l’état de Lara, et nous sommes devenus amis. Prendre connaissance des détails de la vie personnelle et politique de cet homme est une expérience surprenante : une immense richesse se cache en cet indien fort et souriant, énergique et affectueux, avec lequel j’ai partagé des réflexions sur les pratiques innovatrices et enrichissantes de gouvernement local. Le Vénézuela est entrain de vivre un processus de révolution socialiste et démocratique. Sans étalage ni violence, un peuple devient autonome à partir d’un vécu profond et authentique de pouvoir populaire.. Les deux municipalités que j’ai connues sont des exemples pionniers : Torres, dans l’état de Lara, que j’ai visitée, et Libertador, que j’ai connue indirectement par l’entremise d’Argenio et de son interview enrichissante avec Marta Harnecker, qui se transformera en livre. C’est le maire Julio Chávez qui est à la tête de la mairie de Torres ; il démontre un engagement identique quant à la construction d’un pouvoir populaire à partir des familles et des communautés rurales et urbaines de sa municipalité. Nous avons visité trois communautés rurales ainsi qu’une banque communale, nous avons discuté avec des porte-paroles - élus par ces communautés – des Conseils communaux et des Conseils Locaux de Planification Participative; nous avons pris part à une réunion du Conseil Populaire Municipal et du Conseil du Budget participatif. Les nouvelles instances de pouvoir populaire dans ces municipalités ont commencé avant la Loi des Conseils Communaux et avant la généralisation du processus de Réforme de la Constitution de 1999, qui vise à l’adapter au mouvement d’approfondissement de la Révolution dans le sens du Socialisme Bolivarien. Toutefois, je m’empresse de souligner que ce mouvement n’est pas encore instauré dans tout le pays, et n’est pas exempt de contradictions et de conflits. Les mots révolution et socialisme peuvent sembler répéter le passe qui ne reviendra pas. Grande erreur. La Révolution fait partie de l’histoire humaine et elle arrive toujours quand un système politique, une culture ou une civilisation agonisent, alors qu’une nouvelle se construit, devient hégémonique et finit par occuper la place de l’ancien ordre. En fait, tout ce que je narre dans cet article est chargé de nouveauté. Il s’agit d’un socialisme innovateur, qui est certainement induit par le Président, mais qui est construit à partir de la base, du niveau des familles et des communautés. Les Assemblées Citoyennes, les Conseils Communaux, les Territoires Sociaux, les Gouverments Communautaires sont des inventions géniales. Ils ont pour but de réaliser l’intégration des personnes et des familles de tout le pays au sein d’un mouvement de citoyenneté active qui donne de la substance à la croissance de l’autonomie des gens, des communautés et de la population pour exercer effectivement le pouvoir. Les plus audacieux parlent de la construction d’un Etat démocratique, au sein de et en marge du vieil Etat oligarchique organisé et consolidé tout au long des siècles pour servir les intérêts des classes privilégiées. Cet Etat est toujours vivant, avec des cadres bureaucratiques, des pratiques clientélistes et mêmes corrompues. Il existe, pourtant, un projet stratégique transformateur et une volonté politique pour qu’il devienne réel, non pas à partir de l’Etat mais à partir de la société organisée. Sa réalisation est loin d’être facile, et elle n’est pas exempte de conflits et de contradictions, d’obstacles objectifs et surtout subjectifs. Ce que nous avons vu lors de notre visite à Torres est un échantillon de la socio-économie solidaire en construction au Vénézuela. Il y a des équivoques, mais la volonté politique est correcte: construire des initiatives autogestionnaires à travers le pays, côte à côte avec des instances de participation citoyenne active au développement économique, social et humain local. Les fondements juridiques de ce processus se trouvent dans la Constitution Bolivarienne de 1999. Elle définit le projet de « garantir le développement humain intégral », de « développer le potentiel créatif de chaque être humain, l’exercice actif de sa personnalité au sein d’une société’ démocratique » ; de promouvoir la participation citoyenne en tant que « forme nécessaire pour obtenir et garantir le développement intégral individuel et collectif ». La Constitution identifie également la planification démocratique et le budget participatif à tous les niveaux de la société, ainsi que « l’autogestion, la cogestion et les coopératives de toutes sortes », en tant qu’exemples des « formes d’association guidées par les valeurs de la coopération mutuelle et de la solidarité ». Le Président Hugo Chávez a parlé avec enthousiasme de cette vision en 2003, en utilisant le concept d’économie sociale pour dire qu’elle « base sa logique sur l’être humain, le travail, c’est-à-dire le travailleur et sa famille i, donc sur l’être humain ». Le professeur Michael Lebowitz, dans son livre « El Socialismo no cae del cielo : un nuevo comienzo » (Monte Avila Editores Latinoamericana, Caracas, 2007), observe que « c’est le concept d’une économie qui n’est pas dominée par l’idée du profit économique et des valeurs d’ échange (…). L’économie sociale fait surgir fondamentalement des valeurs d’usage. Son objectif est la construction du nouvel homme, de la nouvelle femme, de la nouvelle société. Cette vision est connue, c’est l’idéal que l’on rencontre dans les grandes religions, dans les traditions humanistes, dans les sociétés indigènes – l’idée d’une famille humaine, d’êtres humains associés par la solidarité et non pas par l’intérêt » (Lebowitz, 2007: 7-8). Je résume la vision d’Hugo Chávez en citant son discours de 2005 : « nous devons créer un système communal de production et de consommation, un nouveau système (…) qui inclut la participation des communautés, à travers des organisations communales, des coopératives, de l’autogestion et de beaucoup d’autres façons de créer ce système ». Le Vénézuela possède des classes dominantes fortes et retranchées dans de grandes propriétés rurales, dans de grandes entreprises, au sein de réseaux nationaux et internationaux de distribution, ainsi que dans la grande presse. La RCTV n’est qu’une des puissances médiatiques qui défendait les intérêts de ces classes. Face aux attaques contre le gouvernement Chávez au Brésil et dans la presse internationale à cause de la décision de ne pas rénover la concession de la RCTV, il vaut la peine de se demander : pourquoi la décision des gouvernements des Etats-Unis, du Canada, d’Espagne, de France, d’Irlande et de Russie de ne pas rénover des concessions à des TV et des radios n’est pas dénoncée par les médias en tant qu’attentat à la liberté de presse? (Cfr. Lettres des Lecteurs, O Globo, 5/6/2007). Les élites qu’accusent le gouvernement Chávez d’autoritarisme ont l’appui des grandes puissances de l’Hémisphère Nord qui voient en Chávez, tout comme en Fidel Castro et Evo Morales, des représentants de la « mauvaise gauche ». En fait, pour elles, il y a une « bonne gauche », qu’on pourrait identifier en Amérique Latine comme les gouvernements de Michèle Bachelet au Chili, Tabaré Vasquez en Uruguay et Luiz Inacio Lula da Silva au Brésil. Elle est « bonne » parce qu’elle ne menace ni n’affronte le capital globalisé. C’est l’analyse que fait le professeur Lebowitz dans « Vénézuela: un bon exemple de mauvaise gauche en Amérique Latine » (magazine Monthly Review, New York, juillet-aout 2007). Et ces élites ont hâte d’empêcher que l’Équateur, le Nicaragua et l’Argentine post Néstor Kirschner ne viennent s’aligner avec la « mauvaise gauche ».
1 Visite sur invitation du Centre International Miranda, du 17au 22 juillet 2007, pour une conférence publique et un débat sur « L’Être humain intégral et la praxis: renforcement du pouvoir des communautés locales » ; visites à des municipalités à l’intérieur du pays.

Traduit par Catherine Lambelet

Marcos Arruda - Socio-économiste et éducateur du PACS – Institut de Politiques Alternatives pour le Cône Sud, Rio de Janeiro, et membre associé de l’Institut Transnational, Amsterdam. Membre de l’équipe globale d’animation d’ALOE – Alliance pour une économie responsable, plurielle et solidaire.