L'occident en quête de supplétifs

01 May 2006
Article
 
Mariano Aguirre

L'occident en quête de supplétifs
Petits conflicts oubliés...
Mariano Aguirre
Le Monde diplomatique, March 2001

Les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni entraînent et forment les armées de certains pays d'Afrique et d'Amérique latine pour consolider les Etats, les aider à combattre des insurgés ou à lutter contre le narcotrafic, assurer l'exploitation des ressources stratégiques, et disposer de puissants relais régionaux pour des opérations de maintien de la paix. Le danger de ce projet est qu'il renforce les pouvoirs militaires, tandis que les gouvernements civils s'affaiblissent,voire n'existent plus.


En juillet 2000, plusieurs dizaines de conseillers militaires américains sont arrivés au Nigeria et au Ghana pour évaluer les besoins des forces armées de ces pays et entreprendre la préparation de leurs effectifs pour remplir des missions de maintien de la paix dans la région. Le porte-parole du Pen tagone a annoncé que l'objectif était d'entraîner trois bataillons au Nigeria et un au Ghana. Former des effectifs d'autres pays était également envisagé. Ces manoeuvres font partie du projet de Washington de renforcer la capacité d'intervention régionale pour pouvoir contrôler la situation difficile en Sierra Leone. Le nombre de conseillers militaires américains pourrait atteindre 300 (1).

Le 30 août suivant, le président William Clinton atterrissait en Colombie pour lancer le plan Colombie et remettre la première partie des 1 300 millions de dollars, majoritairement sous forme d'aide militaire, que le gouvernement de M. Andrés Pastrana utilisera théoriquement pour lutter contre le narcotrafic et détruire les "cultures illicites" servant à la fabrication de la drogue, mais aussi pour combattre les guérillas des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), de l'Armée de libération nationale (ELN) et de l'Armée populaire de libération (EPL). En Colombie comme à l'extérieur du pays, de nombreux experts et organisations non gouvernementales (ONG) estiment que ce plan aura pour effet d'alimenter la guerre, de bloquer les négociations avec les guérillas et de donner carte blanche aux paramilitaires et aux forces armées (2).

Quelques jours avant de se rendre en Colombie, M. Clinton avait rencontré le président nigérian Olusegun Obasanjo, qui tentait depuis un an et demi d'éviter que son pays soit morcelé par des conflits d'identité, une corruption tentaculaire, et les problèmes surgis de l'hyper-exploitation du pétrole par les corporations multinationales dans la riche zone marécageuse du Delta, dont les communautés dénoncent la destruction de l'environnement. Environ deux millions de barils sortent quotidiennement de cette région où se poursuit la répression de l'armée.

Il est important pour Washington d'aider le Nigeria, géant démographique fournissant 8 % du pétrole importé aux Etats-Unis, et un des rares pays de la région possédant une armée structurée. Plongé dans une guerre de longue durée, l'ex-Zaïre - devenu République démocratique du Congo (RDC) -, allié régional des Etats-Unis et de la France durant la guerre froide, est devenu un facteur de forte instabilité et l'un des centres d'essor de l'économie illicite (diamants, armes) avec la Sierra Leone et le Liberia. Les Nations unies et l'Afrique du Sud font pression sur le président Joseph Kabila, qui a succédé à son père, assassiné en janvier, pour qu'il accepte la venue de forces internationales afin de rétablir une situation que Kinshasa ne contrôle plus.

"Si le Nigeria parvient à se stabiliser, a déclaré M. Samuel Berger, ancien conseiller de la sécurité intérieure de M. Clinton, cela permettra de mener toute la région vers la paix. Mais s'il échoue, elle sombrera dans l'instabilité et la misère" (3).

Cependant, s'il s'est rendu à Lagos porteur d'un message de soutien, M. Clinton a également conseillé au président Obasanjo d'augmenter la production de pétrole pour faire baisser le prix du brut et contrer ainsi les exigences de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep). D'autre part, il lui a demandé d'assurer une meilleure sûreté de l'exportation du pétrole et de l'activité des entreprises nord-américaines. Les Etats-Unis réclament par ailleurs que le Nigeria s'investisse davantage dans la guerre contre la drogue, le pays étant devenu une plaque tournante entre l'Afrique, l'Amérique latine, l'Amérique du Nord et l'Europe.

Outre ses requêtes, Washington propose au Nigeria de garder son rôle de leader militaire local. L'idée étant que, face aux crises que traverse l'Afrique subsaharienne, les Etats-Unis doivent oeuvrer avec l'Afrique du Sud et des alliés régionaux qui, éventuellement, pratiqueraient les interventions dans lesquelles Washington et les Européens ne veulent plus s'impliquer. Après la mort de 18 soldats américains en Somalie en 1993, ils souffrent de ce qu'on appelle au Pentagone le "syndrome de Mogadiscio".

Depuis cette affaire de Somalie, M. Clinton a émis la Presidential Decision Directive n° 25 (1994), qui restreint la participation des forces américaines dans les missions de l'ONU, rejetant ainsi la responsabilité de l'échec sur cette organisation. En juin 2000, le Congrès a commencé à discuter l'American Service Members' Protection Act, qui pourrait interdire la participation de forces américaines dans toute opération commandée par l'ONU si ces forces n'obtenaient pas, auparavant, l'immunité dans le cas d'éventuels procès intentés devant le futur Tribunal pénal international. Les Etats-Unis n'ont ratifié la création de cette institution qu'à la veille du départ de M. Clinton de la Maison Blanche, en janvier 2001.

Après le Vietnam et le Kosovo, il devient de plus en plus évident que "les Etats-Unis ne prendront part à ces interventions humanitaires et de protection des droits de l'homme que si le risque pour leurs soldats est minime. La question en ce qui concerne la stratégie américaine future est de savoir si elle permettra à des citoyens nord-américains de s'impliquer dans des batailles terrestres. Dans cette nouvelle conception américaine de faire la guerre, les forces aériennes occupent un rôle prépondérant en tant que spécialistes de précision à grande altitude; la marine reste une plate-forme d'où on lance les missiles et les avions; et l'infanterie de marine peut servir à assurer la tête de pont ou à évacuer des ressortissants américains en péril" (4).

De tout cela résulte une guerre technologique à distance et une délégation de l'usage de la force à des escadrons locaux sous contrôle.

Au cours des dix dernières années, des forces nigérianes sont intervenues au Liberia et en Sierra Leone, à la tête de la Communauté économique des Etats d'Afrique occidentale (Ecowas); mais elles ont été accusées de corruption et de violation des droits humains. L'objectif est que le Nigeria continue de mener ces interventions, mais avec davantage de professionnalisme. Cela correspond à la politique mise en oeuvre par le secrétaire général de l'ONU, M. Kofi Annan, et par les pays de l'Union européenne, en particulier la France et la Grande-Bretagne, qui veulent consolider le "rayon de sécurité" dans les Etats fragiles. La Banque mondiale montre un intérêt identique et met en avant les concepts de "gouvernabilité ", "réduction de la pauvreté", "croissance soutenue" et "réforme du rayon de sécurité".

Depuis le drame rwandais de 1994, l'Union européenne, surtout la France et la Grande-Bretagne, a incité à la formation et à la création d'une force militaire africaine entraînée pour ce type d'interventions. En mai 1997, Washington, Paris et Londres ont signé un accord pour renforcer les capacités militaires des pays de l'Afrique subsaharienne destiné à coordonner les dispositifs français Recamp (Renforcement des capa cités africaines de maintien de la paix) et américain ACRI (African Crisis Response Initiative), ainsi que la coopération britannique avec plusieurs écoles d'état- major en Afrique. Recamp est activé sous l'égide de l'ONU ou de l'OUA. Ensuite ont débuté des manoeuvres conjointes entre la France et le Togo, le Bénin, le Burkina, le Tchad, la Côte-d'Ivoire, le Ghana, le Niger et le Nigeria. Ainsi que l'explique une étude récente : "Le concept de renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (Recamp) est en marche. (...) Ces forces en attente (stand-by forces) devraient avoir une vocation prioritairement africaine, mais elles pourraient aussi intervenir dans d'autres pays du monde". Il est également précisé que le génocide au Rwanda, en 1994, prouve que "peu d'Etats, africains ou non africains, sont prêts à jouer le rôle de leaders d'une éventuelle force de paix dans un scénario aussi instable et dangereux" (5).

De la Sierra Leone au Liban, en passant par le Congo, le Burundi et le Kosovo, la présence de forces de paix devient chaque jour plus nécessaire, mais il manque des effectifs. Le secrétaire général de l'ONU a indiqué qu'il faudrait 20 500 hommes pour la Sierra Leone, quand il n'en compte que la moitié... Pour certains Etats, ces tâches se révèlent rentables: elles apportent du prestige et permettent d'obtenir de bonnes paies pour les troupes. Mais les soldats indiens, jordaniens et d'autres origines ne sont pas préparés à des missions comme le contrôle des guérilleros criminels de Sierra Leone, et encore moins avec les mandats très restreints que leur confère le Conseil de sécurité.

Vague de militarisme régional

DANS le cadre de régimes démocratiques fragiles ou inexistants, ces projets peuvent se révéler périlleux. Sans moyens de contrôle civil des armées, l'éventualité que, cautionnées et armées par les capitales occidentales, celles-ci s'érigent en acteur unique du pouvoir, peut donner lieu à une vague de militarisme intérieur et régional d'un nouveau genre. Dans le cas de missions de la paix, ces pays pivots pourraient être d'abord mus par leurs intérêts hégémoniques plutôt que par la défense de valeurs générales. Afin de contrecarrer cette tendance, il serait nécessaire de consolider les faibles institutions régionales, comme l'Organisation de l'unité africaine (OUA) et l'Organisation des Etats américains (OEA), dans le cadre des Nations unies.

Néanmoins, c'est aux dirigeants régionaux et à l'OTAN que les Etats-Unis et l'Union européenne octroient davantage de pouvoir. Là se situe la question politique centrale: "La solution à l'enlisement du système des Nations unies n'est pas de compter sur une OTAN plus puissante, pour agir sans l'ordre de l'ONU (...), mais de restructurer les opérations et les mandats de l'ONU de sorte que l'OTAN puisse s'appuyer sur des organisations régionales pour mener à bien des opérations de maintien de la paix sous son mandat, clair et impartial, avec une division évidente des tâches adaptée à chaque situation" (6).

En 1999, Washington a ouvert le débat avec divers pays d'Amérique latine, en vue de la création d'une force interaméricaine pour intervenir en Colombie si le gouvernement de Bogotá se trouvait en difficulté face aux guérillas. La réponse fut négative : il existe, dans le sous-continent, une grande résistance à l'interventionnisme. Les Etats-Unis n'en considèrent pas moins la Colombie comme un enjeu stratégique. Ils ont commencé à transférer 934 millions de dollars pour soutenir les forces armées dans la lutte contre les guérillas, les cultures illicites et les narcotrafiquants. Eliminant les risques d'implication directe et massive de leurs troupes, ils envoient des conseillers officiels et privés (sociétés de sécurité), de l'aide militaire et technologique, sans avoir demandé en retour un engagement ferme sur le respect des droits humains. Avec, en conséquence, un usage illégal et arbitraire de la violence par les forces de sécurité et, surtout, l'implication dans la mise en application d'une "guerre sale" dont la cruauté dépasse l'imagination, des paramilitaires (pudiquement rebaptisés, pour effacer les "connexions", Autodéfenses unies de Colombie - AUC).

Le rôle prépondérant du pétrole, dans ce cas, ne fait aucun doute : la Colombie est le septième exportateur mondial de brut vers les Etats-Unis, et les stratèges préfèrent dépendre de l'Afrique et de l'Amérique latine plutôt que de l'instable Proche-Orient (7).

La politique des Etats-Unis vers les pays en crise possédant une influence régionale est en effet fondée sur l'exigence d'un pétrole bon marché, sur l'ouverture de leurs marchés et sur l'adoption de mesures anticorruption. En échange, et de concert avec la Banque mondiale, il leur est offert une promesse de stabilité politique et davantage de moyens militaires. Mais cette politique fait l'impasse sur les mesures pour alléger la pauvreté et consolider l'Etat démocratique. Du fait du modèle économique véhiculé, il en résulte un durcissement des instruments de violence en même temps qu'un effondrement de la société civile et de la démocratisation. Une formule explosive à l'égard de laquelle l'Union européenne devrait prendre ses distances.


References

1. James Rupert, "Q & A about Clinton's trip", The Washington Post, 20 août 2000.
2. Lire Maurice Lemoine, "En Colombie, une nation, deux Etats" et "Cultures illicites, narcotrafic et guerre en Colombie", Le Monde diplomatique, respectivement mai 2000 et janvier 2001.
3. "Washington explains Clinton's visit", The Guardian (Abuja), 26 août 2000. Lire Joëlle Stolz "Les multiples fractures du géant nigérian" et Achille Mbembe, "Vers une nouvelle géopolitique africaine", Manière de voir, n° 51, "Afriques en renaissance", mai-juin 2000, p. 10 et 42.
4. Michael Ignatieff, "The new American way of war", The New York Review of Books, 20 juillet 2000.
5. Carlos Echeverría Jesús, "Las operaciones de paz en Africa", Cuadernos n° 4, Centro de informacíon y documentacíon africanas, Madrid, juillet-août 2000.
6. Sofia Sebastián Aparicio, "El papel de las organizaciones regionales en el mantenimiento de la paz internacional", Tiempo de paz, Madrid, n° 55, 1999.
7. Michael T. Klare, "The real reasons for US aid to Colombia", Mother Jones-MoJo-Wire, San Francisco, avril 2000.

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