«Mettre les marchés sous tutelle»

22 May 2010

La Banque centrale européenne doit accepter de prêter à bas taux aux États plutôt que d’avoir recours au FMI.

Face à la crise de la dette des pays européens, le FMI est appelé à la rescousse pour prêter aux états jusqu’à hauteur de 250 milliards d’euros. Est-ce la bonne solution?

Susan George. Non, dans la mesure ou le FMI va appliquer à la Grèce ou au Portugal les mêmes recettes qu’il a appliquées aux pays du Sud pendant de très longues années. L’argent du FMI n’est pas gratuit, ni en terme de taux d’intérêts ni en terme de politique d’austérité appliquée en échange. D’autres solutions sont possibles pour garantir la dette. Rectifier les dépenses, c’est une chose mais il faut aussi se préoccuper d’augmenter les recettes dans les budgets. Cela ne peut se faire que si la Banque centrale européenne change de statut, prête aux différents états à des taux d’intérêts bas pour empêcher les spéculations, tantôt contre l’un, tantôt contre l’autre. Pour le moment, les traités européens interdisent cette solution, qui serait pourtant bien meilleure que d’appeler le FMI à la rescousse. La question est posée de mettre les marchés sous tutelle.

Dans votre livre, Leurs crises, nos solutions, vous démontrez que les crises proviennent des politiques néolibérales mises en œuvre dans le monde. Beaucoup de monde prend conscience aujourd’hui que le capitalisme est à l’origine de la crise que nous vivons depuis deux ans. Mais les marchés sont quand même en train de présenter la facture aux peuples. Pourquoi, dans ce contexte, le débat sur la répartition des richesses a-t-il du mal à s’imposer?

Susan George. Le débat sur la répartition des richesses à du mal à s’imposer car nos gouvernements gouvernent en faveur de la classe de Davos et refusent de choisir des solutions qui sont, pour moi et d’autres, évidentes. Churchill disait que les États-Unis font toujours ce qu’il faut quand ils ont utilisé toutes les autres possibilités. Nos gouvernements finiront peut-être par faire ce qu’il faut. Mais pour le moment, ils ne s’y résolvent pas. Nous sommes dans une période de grande incertitude, ce dont les marchés profitent. En Amérique du Nord, l’Europe est vue actuellement avec pitié et mépris car elle est incapable de parler d’une seule voie sur son intention de maîtriser les marchés. Si les politiques offraient un son de cloche clair de la part de l’Europe, les marchés se calmeraient. Ils seraient bien obligés.

Vous soutenez donc, bien qu’ils disent le contraire, que les politiques, les États, continuent de laisser l’initiative aux marchés financiers?

Susan George. Tout à fait. Depuis trente ans, nous avons laissé toutes les grandes décisions à la finance, qui gouverne l’économie, donc la société. La politique n’a jamais repris la main. Mais aujourd’hui, si elle ne s’impose pas, nous allons vers des crises redoublées. L’Europe a besoin d’une colonne vertébrale. L’Euro groupe et la Banque centrale européenne doivent aujourd’hui accepter d’outrepasser les traités, que les Français, les Hollandais et les Irlandais ont d’ailleurs refusés, mais qui ont été imposés par le biais du traité de Lisbonne. Si les peuples d’Europe s’unissent et parlent haut et fort, nous aurons quelques chances de reprendre la main. Les changements ne vont pas s’imposer sans la pression populaire. C’est pourquoi Attac, des syndicats et des associations écologiques viennent lancer une pétition pour la taxation des marchés financiers. C’est indispensable. Aujourd’hui, il ne faut plus se contenter de taxer les échanges de monnaie, il faut taxer toutes les transactions financières. Cela pourrait amener une petite mesure de stabilité, qui lèverait des revenus considérables.