Un monde solidaire et durable: Introduction

01 January 2007
Article

Pour croire que quelque chose peut croître sans fin il faut être soit fou, soit économiste.

Les analyses et les prédictions des écologistes et des altermondialistes n’ont cessé de se vérifier dans les faits. Plus personne ne songe a nier la réalité du changement climatique et de l’effet de serre, de la crise du pétrole, de l’impact délétère de l’homme sur la planète. Chacun sait que l’eau douce devient une denrée rare et que l’agriculture intensive mine les sols sans parvenir pour autant à nourrir tous ceux qui ont faim. Des centaines d’études de cas démontrent que la dette des pays pauvres fonctionne comme un néo-colonialisme, grève toute possibilité de développement durable et contribue à jeter sur les routes et sur les mers des centaines de milliers d’émigrés qui ne trouvent plus les moyens de vivre décemment chez eux. Quant aux entreprises transnationales, elles échappent de plus en plus à tout contrôle, y compris fiscal, et investissent où elles veulent, quand elles veulent pour produire et vendre ce qu’elles veulent. Et pourtant, quand vient le moment de la décision politique, ces analyses et ces faits sont oubliés. Les questions vitales dont parlent les auteurs de cette partie de L’Autre Campagne – énergie, dette, eau, agriculture, entreprises transnationales – ne sont pas traitées, ou à peine, par les politiques, saisis d’une sorte de paralysie. L’environnement est toujours relégué dans un ministère à part, sans grande influence ; la législation ne reflète ni la gravité du moment ni l’urgence du changement. Pourquoi ? Sans doute parce que le néo-libéralisme, ou la « mondialisation néo-libérale » ; soit l’étape du capitalisme mondial dans lequel nous nous trouvons actuellement plongés, ne veut d’aucun changement qui pourrait entraver sa marche en avant. Toute personne progressiste qui n’a pas ce simple fait toujours présent à l’esprit risque de ne rien comprendre à la nature de sa lutte. Ce n’est pas parce que ses propositions seraient éminemment sages si elles étaient adoptées qu’elles le seront : l’adversaire est bien réel, très puissant et n’en veut pas. Même dans les organisations progressistes militantes, ces questions sont trop souvent laissées de côté ou référées aux seuls spécialistes. Même quand l’on en connaît intellectuellement les dangers, la « croissance » garde sa place prééminente ; les ressources naturelles sont de facto traitées comme inépuisables, le monde des affaires, surtout s’il est international, est intouchable. Ce n’est pas exclusivement un problème français, loin de là – mais il faut bien admettre que la France a pris bien du retard dans tous ces domaines. Or, quiconque qui aborde la notion de « sustainability », plus parlant en anglais que « durabilité », doit reconnaître d’emblée que l’environnement est englobant ; c’est la sphère qui enveloppe tout le reste. L’économie est incluse dans l’écologie et non le contraire, comme l’étymologie le révèle : l’oikos, c’est le domaine, l’ensemble qui doit être géré [dans notre cas c’est la terre]. Pour cette gestion il existe un ensemble des règles, les nomos, qui donne « éco-nomie ». Mais c’est le logos, que l’on retrouve dans « éco-logie », qui fournit le sens et la raison profonds de cette gestion. Comme l’a dit Saint Jean, « Au commencement était le logos », souvent traduit par « le Verbe ». Nul besoin d’être croyant pour voir que la raison profonde englobe, dicte et justifie les règles de gestion, que la planète est supérieure dans tous les sens du mot aux règles de gestion. Pourquoi alors incorporer la dette du Sud et les entreprises transnationales dans cette section qui concerne un monde solidaire et durable ? Ne participent-elles pas justement au domaine subalterne du nomos ? En dehors du fait qu’elles œuvrent a priori de par leur nature contre toute possibilité de solidarité avec le Sud de la planète, elles s’y trouvent de plein droit car elles sont des adversaires parmi les plus puissants d’une préférence pour le logos. Tant que la dette ne sera pas annulée, tant que les entreprises à la recherche de la privatisation de toutes les nécessités humaine ne seront pas mis sous tutelle politique et citoyenne, le domaine sera géré a contre-sens, au service uniquement du profit maximum et à court terme. Sans doute le plus difficile pour un politiques à penser, c’est que la nature n’a pas besoin de nous, même si nous avons éminemment besoin d’elle. En termes d’évolution, nous ne sommes le plus souvent que des parasites, une espèce qui prend beaucoup plus que sa part des ressources, en laissant de moins en moins pour d’autres espèces. La nature nous le signifie de maintes manières : la planète n’est pas infinie et la croissance ne peut l’être non plus 1. Et pourtant, tout cela est loin, loin de la politique. Il n’arrivera peut-être rien – surtout pendant mon mandat – et la preuve en est, n’est-ce pas, que le pire n’est pas encore arrivé. L’homme est tragiquement et naturellement anthropocentrique... Pourtant, le premier devoir d’un politique [ou d’un citoyen] c’est d’être pessimiste, de craindre le pire, et de repenser radicalement nos rapports avec la nature, les autres êtres vivants et les autres hommes qui ont droit, comme nous, à leur part de subsistance, de dignité et, oui, de bonheur. La France, qui se targue d’être le « pays des droits de l’homme » pourrait aussi reconnaître que la dette les viole tous les jours. Si l’Afrique sub-saharienne continue a débourser $25 000 à la minute uniquement en service de la dette, est-ce impossible de concevoir que cela ne peut être qu’au détriment de la santé, de l’éducation, du logement, de la nourriture et de l’eau propre, etc. – bref d’une vie digne pour chacun. Si les entreprises transnationales paient de moins en moins d’impôts, et contribuent de moins en moins aux budgets nationaux de pays comme la France – faits statistiquement avérés par les études de l’OCDE entres autres – est-ce impossible de conclure qu’il est temps d’imposer un impôt unitaire et planétaire sur leurs profits ? La chose est techniquement possible mais reste politiquement tabou. Et pendant qu’on y est, pourquoi pas un régime fiscal qui taxe moins le travail ou la consommation et davantage le gaspillage, la pollution et les gaz à effet de serre ? Autrefois nous demandions que l’on mette l’imagination au pouvoir. Aujourd’hui on se contenterait de la raison. Il y va de l’avenir, si toutefois nous en espérons un. [1] « Pour croire que quelque chose peut croître sans fin il faut être soit fou, soit économiste » [feu Kenneth Boulding] L\'autre campagne