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01 August 2006
Article
 
Susan George

Les questions que je n'ai pas posées au Premier Ministre
[The questions I didn't ask the Prime Minister]
Susan George
From a debate organised by Le Monde, 19 January 2004


Le Monde me convia à participer au débat avec Jean-Pierre Raffarin sur le thème " Gouverner " [voir des extraits de ce débat dans Le Monde daté du 22 janvier]. Jouant en " deuxième mi-temps " aux côtés d'Edgar Morin et de Pierre Rosanvallon, j'arrivai bardée de fiches et prête à débattre mais tout passa trop vite. J'en sortis frustrée.


Pratiquement la seule chose qu'on me permit de dire fût ceci: A l'époque de la mondialisation, un gouvernement excerce ses responsabilités non seulement au niveau de la nation mais aussi à celui de l'Europe, du monde et de la biosphère, car le destin de la nation en dépend et le déficit démocratique s'y fait de plus en plus cruellement sentir.

Voici donc, Monsieur le Premier Ministre, quelques observations et quelques questions que j'aurais bien voulu vous soumettre.

-Après un simulacre de débat, le gouvernement français vient d'opter pour un nouveau programme nucléaire [EPR] alors que de nombreuses études démontrent que les emplois, les exportations et les technologies d'avenir se trouvent résolument du côté des énergies renouvelables. Les allemands exportent déjà leurs éoliennes, les britanniques, ne serait-ce que pour la fabrication de turbines, comptent créer 35.000 emplois. Pourquoi la France choisit-elle une technologie dont on ne sait toujours pas gérer les déchets? Ce choix est-il compatible avec " l'année de l'emploi " annoncée par le Président de la République?

-Votre budget 2004 accorde 22.5%-soit 62 milliards d'euros-à la défense nationale et à la sécurité intérieure mais seulement la moitié, soit 31 milliards, est affectée au poste " travail, santé et solidarité ". Quel est au juste l'ennemi contre lequel nous devons à ce prix nous défendre? " Travail, santé et solidarité " ne mériteraient-ils pas une offensive au moins aussi déterminée?

-Beaucoup vous ont interrogé, Monsieur le Premier Ministre, sur l'avenir des retraites, de la Sécurité sociale, des privatisations; des budgets tailladées de la recherche ou de l'état dramatique de nos banlieues. Je n'y reviendrai pas. Mais j'aimerais pour ma part comprendre pourquoi nous démantelons en France des acquis qui ont fait leurs preuves. Le saviez-vous?:Entre 2000 et 2002, d'après le Rapport annuel des Nations unies sur les investissements dans le monde; les rentrées d'" investissements directs étrangers" se sont effondrées aux Etats-unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne, pays qui occupent traditionnellement les trois premières places au palmarès des investisseurs. Pendant la même période, au lieu d'être divisés par dix comme aux USA ou par cinq comme chez nos voisins européens, les investissements étrangers en France ont augmenté de 20 pourcent. Il est curieux qu'un pays supposé en déclin, écrasé par les charges, devant se " réformer " de fond en comble et casser toute sa législation sociale attire à ce point ces investisseurs. Apprécieraient-ils plus que ne le fait votre gouvernement nos systèmes de santé et d'éducation, nos services publics, notre productivité, l'effort des citoyens pour préserver envers et contre tout une certaine idée du " vivre-ensemble "?

Regardons maintenant du côté de l'Europe. Si l'Article XV de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 proclame que " La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration", en Europe la société n'a le droit de rien demander du tout, notamment aux " agents publics " qui composent la Commission.

A titre d'exemple, Attac va bientôt vous soumettre, Monsieur le Premier Ministre, une liste de plusieurs centaines de collectivités françaises qui demandent à sortir de l'Accord général sur le commerce des services, géré par l'Organisation mondiale du Commerce. L'AGCS, dont l'objectif ultime est de soumettre au marché toutes les activités humaines, menace en permanence les services publics et les biens communs-éducation, santé, culture, eau, environnement.... Croyez-le bien, Attac aurait bien voulu vous épargner ce dossier supplémentaire mais nous ne pouvons interpeller directement ni la Commission qui négocie les accords commerciaux en notre nom, ni à plus forte raison l'OMC. Seul un état membre de l'Union européenne est en mesure d'agir auprès de l' Europe sur un accord que ses citoyens recusent. Le ferez-vous?

Je vous demandai en sortant du débat si le gouvernement français soumettrait la nouvelle Consitution européenne-à supposer qu'elle soit résuscitée-au reférendum populaire, car ce texte régressif graverait dans le marbre la " concurrence", le " libre-échange " et l'ensemble de la doctrine néolibérale tout en nous inféodant à l'OTAN. Vous me répondîtes spontanément que sans réferendum, ce texte n'aurait aucune légitimité. Je vous en sais gré; cette réponse me rassura.

D'autres inquiétudes surgissent cependant. Quelle est la place de notre pays dans un monde dominé par une méga-puissance dont la devise est "Avec nous ou contre nous "? Déjà les USA nous font un procès devant l'OMC pour nous forcer à accepter les organismes génétiquement modifiés. La France n'a pas cédé quand il s'agissait du boeuf aux hormones: sera-t-elle encore sur les barricades contre les OGM qui sont rejetés par au moins 75 pourcent des citoyens?

Quand la guerre contre l'Iraq s'est déclenchée, nos amis américains du mouvement dit " altermondialiste " se félicitaient de l'attitude de la France; aujourd'hui, comme tous les progressistes, ils lui demandent de tenir bon. Aux Etats-unis le droit international et les libertés constitutionnelles sont bafoués; leurs dirigeants n'admettent aucune opposition dans aucun domaine.

En ce moment de l'histoire, quel pays autre que la France pourrait, si elle en avait le courage,.proposer à l'Europe, ensuite au monde, un modèle à l'opposé de celui que veulent imposer à tous les peuples les Etats-unis? La France croit-elle encore réellement en ses valeurs, au contrat social, aux services publics, à l'état de droit et à la résolution pacifique des conflits, à une relation rénovée avec les pays du Sud? Face à l'Amérique, se décidera-t-elle à proposer de vraies solutions aux maux de ce siècle, seule s'il le faut, avec d'autres chaque fois qu'elle le pourra?

Quelles sont, Monsieur le Premier Ministre, les perspectives si l'on reste dans les politiques actuelles? Bientôt vingt-cinq pays européens mais aucun projet pour les mettre tous rapidement à niveau et pour empêcher la concurrence brutale entre citoyens européens au sein d'une Europe réduite au simple marché. Bientôt sur terre un milliard de riches entourés de sept milliards de pauvres, mais aucun projet de taxation et de redistribution globale pour combattre la faim, le sous-emploi, le terrorisme; pour rendre moins attrayante l'immigration clandestine et favoriser de vraies politiques de développement durable. Bientôt des cataclysmes environnementaux irréversibles mais aucun projet industriel, énergétique, fiscal cohérent pour les combattre.

Si face à tout cela la France ne propose rien, qui le fera? Si elle ne le fait pas maintenant, quand pourrait-elle le faire? Gouverner à notre époque, Monsieur le Premier Ministre, ne consiste-il pas à chercher et à trouver les bonnes règles pour vivre dans la solidarité, à instaurer la démocracie partout où elle fait défaut, à soulever ciel, terre, mer et biosphère pour sauver la planète? Votre gouvernement fera-t-il partie du problème ou de la solution?


JEAN-PIERRE RAFFARIN COMMENT GOUVERNER?
Article publié le 22 Janvier 2004
Par Jean-Marie Colombani Edgar Morin, Susan George et Pierre Rosanvallon
Source: LE MONDE
Taille de l'article: 4402 mots

Extrait: Le premier ministre dialogue sur l'art de gouverner avec Jean-Marie Colombani, Edgar Morin, Susan George et Pierre Rosanvallon.. Un débat réalisé en partenariat avec l'Essec MBA et Radio Classique au Théâtre du Rond-Point, à Paris, lundi 19 janvier. Extraits Jean-Marie Colombani: "Gouverner c'est choisir", disait Pierre Mendès France, dont votre père a été l'un des ministres. Aujourd'hui, la formule n'est-elle pas "gouverner c'est réformer"? Et si c'est le cas, qu'est-ce que cela veut dire? Jean-Pierre Raffarin: Le mot réforme est très très ambigu.