Susan George au Devoir - Récompenser les coupables, punir les victimes

Les gouvernements «effacent tout ce qui pourrait permettre une politique d'expansion et de redistribution de la richesse»
31 August 2011
Article

On est dans un système d'injustice parfaite: on récompense ceux qui ont créé la crise et on punit ses innocentes victimes.

Rien n'a changé. Les banquiers ont retrouvé leur belle assurance et leurs primes, les hedge funds ne spéculent plus sur la bulle immobilière, mais sur le prix des denrées alimentaires, et les gouvernements font la guerre contre les déficits armés des mêmes théories qui ont provoqué la Grande Récession. Susan George dresse ce constat sans rage ni découragement dans la voix, seulement comme un fait déplorable qui peut toujours être corrigé.

«Les peuples ne réalisent pas encore complètement ce qui se passe», a constaté hier en entrevue au Devoir la grande contre-experte de la mondialisation, quelques heures avant de présenter la conférence d'ouverture de la deuxième édition de l'université d'été des Nouveaux cahiers du socialisme qui se tiendra jusqu'à demain à l'Université du Québec à Montréal. «Ils ne voient pas que l'on veut continuer de défaire ce qui avait été gagné depuis les années 30 et de s'attaquer à des politiques publiques pourtant nécessaires pour assurer un développement économique de qualité. Mais je crois qu'ils sentent qu'on est dans un système d'injustice parfaite, c'est-à-dire qu'on récompense ceux qui ont créé la crise et on punit ses innocentes victimes.»

Auteure de 14 livres, dont le dernier s'intitule Leurs crises, nos solutions, la présidente du conseil du Transnational Institute d'Amsterdam et présidente honoraire d'ATTAC-France n'a rien contre la réduction des déficits publics. Elle ne voit toutefois pas pourquoi les citoyens seraient les seuls à payer. «On ne pense qu'à couper dans les dépenses sans regarder du côté des recettes, dit cette Française d'origine américaine. On supprime des emplois, on coupe dans les programmes sociaux, dans l'aide aux PME, dans la recherche, dans les infrastructures, en éducation... Et l'on pense que cela va amener plus de croissance et de compétitivité?! C'est débile! On efface tout ce qui pourrait permettre une politique d'expansion et de redistribution de la richesse.»

Changements nécessaires

Bien sûr, la Grèce a longtemps fait preuve d'irresponsabilité et doit mettre en ordre ses affaires. Mais la meilleure solution ne peut pas être de l'étouffer sous des exigences toujours plus irréalistes tout en se fendant en quatre pour réduire au maximum les pertes des banques françaises et allemandes qui lui ont prêté de l'argent pendant des années.

Il faudrait, au contraire, se rappeler enfin les vertus, non seulement éthiques, mais aussi économiques et de santé publique de la réduction des inégalités de revenus, défend Susan George. Il faudrait aussi se souvenir que ce ne sont pas les marchés financiers qui créent de la richesse, mais les travailleurs, et qu'il serait donc normal que ces derniers aient une certaine voix au chapitre quant au fonctionnement de leur propre économie et que les bénéfices de la croissance leur reviennent d'abord et avant tout plutôt qu'aux actionnaires. Il faudrait également réaliser que l'avenir de l'humanité se fondera sur des économies vertes ou ne sera pas.

Les gouvernements disaient pourtant avoir compris la leçon durant les heures les plus sombres de la crise. Ils reconnaissaient être allés trop loin dans la réduction de l'État au profit des marchés et promettaient le retour à un plus juste équilibre. «Ils disaient cela parce qu'ils avaient peur, mais ils n'ont plus peur maintenant, et ils sont retournés à ce qu'ils faisaient jusqu'en 2008.» Plus de trois décennies de promotion des doctrines néolibérales laissent des traces.

La France et l'Allemagne continuent pourtant de défendre l'idée d'une taxe générale sur les transactions financières ou de la mise sur pied d'une agence de notation publique pour faire contrepoids aux firmes privées Moody's, Fitch et autres Standard & Poor's. On en est même venu, à ATTAC-France, à se demander à la blague quand le président Nicolas Sarkozy allait prendre sa carte de membre, raconte la politologue. Le problème est que l'on accompagne toujours ces promesses d'une condition impossible à remplir dans le contexte actuel, c'est-à-dire que tous les autres pays en fassent de même.

«Il faut aider à créer un autre climat idéologique. Il faut que le sens commun change de camp. Celui des néolibéraux ne marche pas, à moins que votre but soit d'enrichir les gens au sommet de la pyramide.» Le mouvement altermondialiste en a un autre, dit-elle. «On ne promet pas la lune. On ne dit pas que l'on a réponse à tout, mais l'on a des solutions. Notre but est de faire des sociétés décentes et rationnelles où les gens vivent à peu près bien, où il y a relativement peu d'inégalités, et où à peu près tout le monde a un emploi, est bien soigné et peut offrir une bonne éducation à ses enfants.»

Du désarroi à l'action

Susan George admet volontiers que l'on ne sent pas encore les populations des pays développés prêtes à prendre la rue pour crier leur ras-le-bol et réclamer des changements en profondeur. «Je crois que, depuis 2008, il y a surtout un certain désarroi et que beaucoup de gens passent énormément de temps seulement à essayer de survivre.»

Mis à part le Forum social mondial et ses nombreux chapitres régionaux qui rassemblent chaque année plusieurs milliers de militants, on n'assiste plus non plus à autant de grandes manifestations contre le G8, le Fonds monétaire international ou l'Organisation mondiale du commerce (OMC) qu'à la fin des années 90, admet-elle. La participation à tous ces événements coûtait cher et leurs organisateurs ont fini par se lasser de voir de petits groupes de casseurs encagoulés détourner le message porté par tous les autres.

«Je ne suis pas optimiste, mais j'ai de l'espérance», dit-elle. Des syndicats, des groupes féministes, des écologistes, des associations de paysans, des organisations caritatives et autres groupes de défense des droits ont constitué de nombreux réseaux mondiaux de réflexion et d'action internationaux autour d'enjeux comme l'environnement, l'eau, le commerce, l'éducation et la finance. Le mouvement des «indignados» (indignés) en Espagne a attiré beaucoup l'attention ces derniers mois. Les militants de toute l'Europe se préparent aussi fébrilement en vue de la tenue du G20 en France au mois de novembre.

«Je ne verrai pas le résultat de tout cela», dit, de toute cette lutte, cette grande femme de 77 ans qui se tient encore bien droite sur sa chaise et ne vous quitte pas du regard. «Mais je sais que la seule façon pour moi de vivre honorablement, c'est d'essayer d'aider à changer les choses.»