Cinéma: «la fin de la pauvreté?»

Susan George sur la fin de la pauvreté
04 February 2010
In the media

Avec «la fin de la pauvreté?», excellent documentaire, Philippe Diaz résume avec clarté et conviction pourquoi le dénuement du Sud n’est pas une fatalité mais bien le fruit du pillage organisé par le Nord.

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Afrique-Asie.fr

Ceux qui s’intéressent aux rapport Nord- Sud le savent : la pauvreté et la faim dans les pays du Tiers-Monde ont beaucoup à voir avec le système de domination mis en place par les pays riches. Mais le citoyen ordinaire ? Que sait-il de ces théories qui ont implacablement démonté les mécanismes de ce système-monde où les pauvres dépendent un peu plus des riches qui ont intérêt à les maintenir dans cet état ? Nombreux sont les reportages télévisés qui lui montrent l’éternelle misère des peuples du Sud. Et plus efficace la persuasion idéologique qui défend l’inéluctabilité du déséquilibre planétaire. Or, si les meilleurs spécialistes chargés de la combattre ne parviennent pas à l’éradiquer, c’est que la pauvreté telle qu’elle crève l’écran est bien une fatalité dans certains pays, se convainc le citoyen ordinaire. Pour ceux qui ont mille fois démontré le contraire par écrit, utiliser l’image pour donner plus de poids à leur discours était devenu une nécessité. Ils s’y attèlent depuis quelques années avec des documentaires qui se sont imposés avec succès – et à la surprise générale – sur les grands écrans et en DVD.

La Fin de la pauvreté? , de Philippe Diaz, s’inscrit dans ce courant. Il est même l’un des meilleurs à expliquer avec autant de clarté et conviction, sans moraliser ni culpabiliser, pourquoi « ils sont pauvres pour que nous puissions être riches ». La forme du documentaire est classique : images de scènes ordinaires de la pauvreté sur plusieurs continents, insertions de « cartons » noir et blanc donnant des chiffres presque plus effrayants que la réalité filmée, témoignages de familles, militants, politiques, analyses de chercheurs – et ce n’est pas la moindre des performances du film que d’avoir réuni, en moins de deux heures, quelques-uns de ceux qui ont écrit des milliers de pages sur le sujet : l’essayiste Susan George, les prix Nobel d’économie Amartya Sen et Joseph Stiglitz, l’historien Clifford Cobb, l’économiste Éric Toussaint… Le tout commenté en voix off par les comédiens réputés qui posent, d’emblée, le problème : « Avec tant de richesses dans le monde, pourquoi y a-t-il encore tant de pauvreté? » Pourquoi 25 % de la population mondiale utilise-t- elle 80 % des ressources de la planète ? Un milliard d’individus souffre-t-il de faim en 2009 ? Une personne sur six vit-elle avec moins d’un dollar par jour ?

Le sabre et le goupillon

L’histoire commence il y a 500 ans avec la découverte des Amériques par les Conquistadores. Sabre dans une main, goupillon dans l’autre, les représentants des Empires espagnol et portugais exterminent, réduisent en esclavage, s’approprient les terres et acculturent les populations pour piller leurs extraordinaires richesses. Le début de la « globalisation » capitaliste, rappelle Éric Toussaint. Cette accumulation primitive, d’une violence et d’une durée sans précédent, va permettre au Nord de se constituer un fabuleux trésor qui lui permet de financer sa recherche, construire ses usines, produire massivement les armes de l’asservissement, développer des marchés et une société de consommation, analyse Michael Watts, professeur d’études en développement. Le système d’exploitation s’étend à toute la planète avec le partage du monde au XIX e siècle, rapidement dominé par la triade EuropeÉtats- Unis-Japon. Pour maintenir les colonies en état de dépendance, on leur assigne une spécialisation : productrices de matières premières, et rien d’autre. Surtout pas d’industries qui pourraient concurrencer le Nord. L’Inde, par exemple, qui possédait une industrie textile beaucoup plus avancée que celle de la puissance colonisatrice au XVIII e siècle, est réduite à produire le coton et importer les tissus. Les Britanniques ont détruit son industrie non sans avoir volé le savoirfaire des tisserands locaux. Le déséquilibre entre le Sud et le Nord est déjà énorme au moment des indépendances politiques. Pour pouvoir maintenir cet état, les anciens tuteurs, de façon tout à fait illégale, lèguent aux nouveaux pouvoirs les lourdes dettes qu’ils avaient contractées pour conquérir le monde. Il a bien fallu les rembourser. Mais comment, quand on est un pays qui part de rien ? En empruntant aux pays riches.

Dès lors, la dépendance économique par la dette estmaintenue. Le Nord peut s’assurer l’approvisionnement de ressources stratégiques du Sud, dont la vente, sur les marchés dont les Occidentaux ont l’entier contrôle, sert à financer l’emprunt. Les pays neufs peuvent continuer à acheter les produits finis fabriqués au Nord. Ils veulent rattraper leur « retard » ? Qu’à cela ne tienne : encouragés par les « experts » occidentaux, ils achètent aux pays du Nord, en s’endettant massivement, des projets pharaoniques – comme de grands barrages – qui ne développent rien du tout mais servent en revanche à les maintenir dans leur spécialisation. Le Kenya a beau être aujourd’hui l’un des principaux producteurs de thé, c’est l’Allemagne, premier distributeur mondial, qui en retire tous les bénéfices en s’en étant accaparé la valeur ajoutée commerciale. L’engrenage infernal de la dette est enclenché : aujourd’hui, pour 1 dollar reçu en donation, les pays du Sud remboursent 13 dollars. Au lieu de créer des richesses, la dette appauvrit encore davantage les pays du Sud. Susan George a calculé : « L’Afrique noire, qui est la partie la plus pauvre du monde, paie 25 000 dollars par minute à ses créanciers du Nord. Les gens ne comprennent pas que c’est le Sud qui finance le Nord par la dette . » Comme au temps des Conquistadors et des colonies.

Le déséquilibre entre pays riches et pays pauvres n’an cessé de se creuser : 3 pour 1nen 1820, 35 pour 1 en 1950,

74 pour 1 en 1990. Surendettés, les pays pauvres ont été contraints de faire appel au FMI et à la Banque mondiale qui ont pu leur imposer leurs programmes d’ajustement structurel – moins d’écoles, moins d’hôpitaux, moins d’entreprises publiques, la fin des barrières douanières et du contrôle des mouvements de capitaux. Résultat : une aggravation sans précédent de la pauvreté, des révoltes à répétition, et, toujours, la main de fer des riches qui maintient la tête sous l’eau. Des dirigeants nationalistes ont bien tenté d’échapper à cette domination. Mais, alors, « on leur envoie les “tueurs économiques”, raconte John Hopkins, économiste, qui fut l’un d’eux en Amérique latine. Je disais au président : “Je peux vous rendre très riche, vous et votre famille, ou bien ne pas vous ménager”. Ils comprenaient tous de quoi je voulais parler: d’Allende au Chili, de Torrijos au Panama, de Roldos en Équateur à qui on avait envoyé les “chacals” pour les renverser ou les assassiner. » Ou Mossadegh en Iran, Lumumba au Congo. Et quand rien ne marche on envoie la troupe, comme en Irak.

Mobilisation populaire

Les peuples aussi s’insurgent contre la mainmise des intérêts des sociétés transnationales qui siphonnent leurs richesses. En Bolivie, la privatisation des réserves d’eau communales et des eaux de pluies, attribuée à l’entreprise américaine Bechtel, a provoqué une mobilisation populaire sans précédent et le départ de cette multinationale du pays. La pauvreté n’est pas une fatalité, on peut même lutter contre elle victorieusement, prouve cet exemple éloquent, qui n’élude pas le prix à payer pour cela. À condition de bien identifier ses causes, ce à quoi contribue efficacement le film de Philippe Diaz. Après tout, réduire la pauvreté de 50 % ne coûterait « que » 200 milliards de dollars. Une bagatelle à côté de ce que dépensent chaque année les États-Unis pour ses guerres aujourd’hui : 500 milliards.

1)  La Fin de la pauvreté ?  , Philippe Diaz, production américaine, 2008, 1h44.