L'Alchimie de Millau

01 July 2000
Article

Le 30 juin et le 1er juillet, comme le sait tous les français qui n''taient pas en Antarctique ou sous anesthésie à l'époqe, le procès de José Bové et de ses 9 compagnons de la Confédération Paysanne a eu lieu à Millau, petite ville du centre-sud. Citée comme témoin de la défense, j'ai dû attendre plus de sept heures mon tour, mais comme tous ceux qui étaient présents, je crois, je n'oublierai jamais l'atmosphère de ces journées. Les amis de la "Conf" m'ont demandé un petit papier pour leur mensuel Campagnes Solidaires: le voici.


Susan George in Millau

Les camarades de la "Conf" me demande sur cet étonnant épisode que nous venons de vivre quelques lignes écrites du point de vue d'un observateur extérieur. Témoin dit de "moralité" pour José Bové et ses neuf compagnons, je ne saurais prétendre à l'objectivité. Je suis pourtant assez étrangère aux faits, peut-être, pour percevoir d'autres dimensions de leur geste et de sa signification; pour sentir à quel point ils ont accompli pour nous tous une mission d'autant plus impossible qu'elle n'était mandatée par personne. En l'espace de deux jours, ils ont fait d'une obscure bourgade le centre du monde; d'une banale procédure judiciaire un cas d'école, d'un fait divers un moment que je n'hésite pas à qualifier d'historique.

L'un des témoins, la scientifique indienne Vandana Shiva, rompue aux voyages dans le monde entier, me confiait que son agence de voyages de New Delhi, pourtant habituée aux destinations saugrenues, avait été incapable de trouver Millau sur une carte. A-t-on mesuré la portée de quelques verités toutes simples? La France égale un pourcent de la population mondiale. Une sous-Préfecture française du centre-sud, l'une des plus inaccesibles de l'Hexagone, population environ 20.000 âmes en temps normal, économiquement sinistrée depuis la ruine de l'industrie gantière et des ambitions militaires sur le plateau du Larzac; cette ville, donc, devient subitement le théâtre d'un évènement planétaire réunissant deux fois plus de monde qu'à Seattle six mois plus tôt.

"Millau", comme "Seattle", [ou "Woodstock"] est en train de devenir un de ces lieux-dits internationaux qui résument les rêves et les aspirations d'une époque. Cette petite ville emblématique était au moment du procès emplie d'une sorte de gravité festive, inattendue et pourtant déjà familière.La question de la "non-violence" ne s'est même pas posée - sans doute au grand dam de l'adversaire.Si l'expression "force tranquille" n'avait pas été galvaudée, elle aurait bien convenue à cette foule qui refusait de croire à "l'inévitable", qui rejetait le poids et les prétentions du néo-libéralisme ambiant, qui se sentait mouvement en marche.

José Bové et ses camarades ont, comme les vrais artistes depuis toujours, flairé l'air du temps avant tout le monde. Ils ont cristallisé pour leurs concitoyens la menace que fait peser la mondialisation sur nous tous.L'arbitraire déstructeur de cette mondialisation, en l'occurence la décision de l'OMC sur le boeuf aux hormones et les sanctions qu'elle a autorisé ont fait du roquefort, le gagne-pain des Dix, une nourriture martyre et du coup infiniment précieuse.Ces paysans n'ont pas cherché leur célébrité, elle leur vient d'un acte courageux survenu à point nommé.

Autour d'eux, en partie grâce à eux, des hommes et des femmes innombrables respirent et comprennent que la mondialisation n'est pas une force de la nature comme la gravitation.Ses conséquences ne sont pas inéluctables.

C'est ce message inoui qui s'échappe du prétoire, qui va se répandre en ville, qui va atteindre le ban et l'arrière ban des dizaines de milliers de jeunes, de moins jeunes, venus à Millau parce que c'est la fête, parce qu'on soulève cette chape de plomb, parce qu'il devient enfin possible d'accomplir ensemble ce qu'aucun de nous aurait pu accomplir séparément.

Samedi après-midi, au meeting de cloture, Lori Wallach, dont l'organisation Public Citizen a été l'un des grands architects de Seattle, me dit, incrédule, en regardant cette foule innombrable et immobile sous un soleil de plomb, "Can you believe this?" "Tu y crois, toi? Ce n'est pas possible, je n'en crois pas mes yeux".

J'y croyais, oui, dans la joie mais presque sans surprise, car depuis trois ans je suis témoin de la montée des refus, de la prise de conscience et de la solidité des engagements.Je suis infiniment reconnaissante à la Confédération Paysanne d'avoir crée cette alchimie qui nous a saisi à Millau. Un petit vent frais de l'histoire a transfiguré cette nuit de velours et d'acier.

Louée soit donc la justice française qui, grâce à ce procès en forme de plateau d'argent, a fait comprendre à des dizaines de milliers de personnes qu'on peut lutter et gagner. Merci aux Dix d'avoir montré la voie!