L’eau et le développement durable

12 Noviembre 2008
Article

Nous vivons dans une société libérale ; or l'eau est le produit capitaliste parfait. Le mot « produit » est ici employé intentionnellement car l’un des objectifs du capital est de tout transformer, y compris la nature, en produit qui pourra être vendu sur les marchés internationaux. Nul besoin d'être marxiste pour comprendre l'évidence et l’omniprésence de cette tendance.

I. L’eau : le produit capitaliste parfait Nous vivons dans une société libérale ; or l'eau est le produit capitaliste parfait. Le mot « produit » est ici employé intentionnellement car l’un des objectifs du capital est de tout transformer, y compris la nature, en produit qui pourra être vendu sur les marchés internationaux. Nul besoin d'être marxiste pour comprendre l'évidence et l’omniprésence de cette tendance. L'eau — si le marché pouvait se l’approprier totalement — serait le produit idéal pour des raisons qui illustrent parfaitement la théorie économique classique développée par Adam Smith. -L’eau est rare et recherchée: Si plus de 70% de la surface de la Terre est recouverte d’eau, la quasi totalité est salée. L’eau douce disponible représente seulement 1% du volume d’eau de notre planète. Il faut, en outre, préciser qu’environ 2% de l’eau douce est inutilisable car retenue dans la calotte glaciaire et les glaciers. Cette ressource est de plus en plus recherchée et la pénurie est l’un des critères essentiels de détermination des prix. Le coût permet de rationner les ressources très demandées ; par conséquence, plus le produit est rare, plus son prix est élevé — pour les théoriciens classiques, c’est la fonction vitale du marché (économique). Les ressources abondantes sont quant à elles peu chères, voir gratuites. -L’eau est indispensable: Les êtres vivants étant en grande partie constitués d’eau, elle est indispensable à leur survie. La plupart des plantes sont composées à 90% d’eau et vous-mêmes êtes constitués de 45 à 75% d’eau, selon votre pourcentage de graisses. Les femmes, qui possèdent un surplus de graisse sous-cutanée, ont un rapport eau-poids inférieur à celui des hommes. Aucun être humain, homme ou femme, ne peut penser, parler, voir ou sentir sans eau, car notre cerveau, notre peau, notre coeur et nos autres organes vitaux sont constitués aux trois quarts d’eau. Les nourrissons, dont le corps est constitué à 80% d’eau, sont particulièrement sensibles au manque d’eau. Des milliers d’entre eux meurent chaque année de déshydratation dans les pays pauvres. C’est pourquoi, l’une des plus importantes et des plus longues campagnes jamais menées de l’UNICEF vise à combattre ce fléau en éduquant les mères et en leur fournissant des sachets de sels permettant une réhydratation par voie orale. Des politiciens courageux et des activistes, tels que Gandhi, peuvent gagner des batailles grâce à une grève de la faim, mais personne n’a encore entamé de grève de la soif, car celle-ci entraînerait la mort avant même que leur objectif politique ne soit atteint. -L'approvisionnement en eau douce ne peut être augmenté. Aucune technologie humaine ne permet d’accroître l'approvisionnement en eau ; nous ne disposons donc que de ce que nous avons — en réalité, nous réduisons notre approvisionnement de diverses manières. Nous pouvons inventer des techniques d'évaporation pour capturer davantage d'eau dans l'atmosphère, mais nous ne pouvons augmenter la teneur en humidité de l’atmosphère, ni amplifier le cycle évaporation/précipitation de l'eau douce — car la réflexion des déserts et des mégalopoles altère ce cycle. La planète a certes accumulé une grande quantité d’eau souterraine, mais la ressource est limitée et nous épuisons continuellement ces aquifères, dont les réserves mettent des centaines ou des milliers d'années à se reconstituer. Dans un tel contexte, l’augmentation de la demande en eau pour l'agriculture irriguée, le développement industriel, l’augmentation du niveau de vie ou la croissance démographique mènera automatiquement à une pénurie grandissante et, par conséquence, à une élévation des prix — de l'eau elle-même, mais aussi de l’ensemble des produits alimentaires, des énergies et des biens industriels dont la production dépend des ressources en eau. -Il n'existe aucun produit de substitution pour l'eau. Cette seule constatation témoigne du caractère unique de l'eau, qui ne peut donc être comparée à d'autres marchandises. La théorie économique classique enseigne que lorsqu’un produit privilégié X n'est pas disponible, les consommateurs réorientent leur choix sur un produit Y de substitution. Ceci est vrai pour les produits alimentaires, l'énergie ou d'autres marchandises essentielles, à l’exception de l'eau. Bien que l’on puisse parfois plaisanter sur le fait que les Français, et peut-être les Espagnols, pourraient substituer le vin à l'eau, ceci reste une raillerie car l'eau n’a aucun équivalent. Un économiste libéral efficace et un entrepreneur capitaliste qui n'auraient aucune connaissance du type de bien et des services associés dont il est question prendraient immédiatement en considération les différents attributs suivants — rareté et pénurie associées, forte demande, aucune possibilité d’accroître la ressource, aucun produit de substitution — et considèreraient ce « produit » comme un rêve devenu réalité. Une étude du marché les rendrait tout aussi enthousiastes, puisque aucun autre produit n'a de telles caractéristiques d’un point de vue commercial. En effet :

  • Le marché pour ce bien est permanent, car l'argument d'indispensabilité est particulièrement évident.
  • La demande pour ce bien va augmenter régulièrement, et même de façon exponentielle quelles que soient les réserves disponibles, en raison du développement industriel et agricole, mais aussi de l’accroissement de la population.
  • L’augmentation des prix suivra logiquement, car le nombre de « consommateurs » est mécaniquement égal au nombre de personnes sur Terre, non seulement pour la survie physique de chaque personne, mais également pour l’ensemble des besoins auxiliaires comme la cuisine, l'hygiène personnelle, la propreté des vêtements, du logement et l’assainissement.
  • Les consommateurs peuvent virtuellement payer presque n'importe quel prix pour ce produit, car la vie elle-même en dépend. Dans un contexte de pénurie inévitablement croissante, les consommateurs seront obligés de consacrer une partie de plus en plus substantielle de leur revenu pour assurer leur approvisionnement en eau.

Ces règles s'appliqueront aussi longtemps que ce produit sera contrôlé par des intérêts privés. La seule alternative pour les « consommateurs » est une révolte et une appropriation violente de la ressource — une question que nous approfondirons ultérieurement. Nous avons volontairement choisi d’aborder la question de l'eau de manière peut-être peu commune, afin de soutenir l'argument que nous allons développer au cours de cette contribution, à savoir : si l'humanité veut atteindre un développement durable et offrir un niveau de vie décent à chaque habitant de la planète, l'eau doit être considérée comme un Bien Public Universel, c’est-à-dire rester sous administration publique, sous la surveillance des gouvernements et le contrôle démocratique et populaire des citoyens. Nous ne pouvons pas compter sur la bonne volonté et la bienveillance des entrepreneurs capitalistes de ne pas tirer profit des incroyables atouts que présente l'eau en tant que « produit ». S’ils peuvent prendre le contrôle d'une telle ressource, dicter les termes de sa disponibilité et de son utilisation, ils en tireront avantage au maximum pour s’assurer des bénéfices privés. Ceci ne peut être encouragé et il ne faut pas s’attendre à des changements, c'est « la nature de la bête ». Nous ne pouvons pas non plus compter sur les gouvernements de tous les pays — certains ne sont pas démocratiquement élus et ceux qui l’ont été peuvent être sujets à la corruption, au favoritisme, à la connivence avec des intérêts commerciaux... Toutefois, l’Union Européenne est en pourparlers concernant l’ensemble des accords commerciaux relatifs aux intérêts des compagnies de l'eau [et autres entreprises multinationales] ne respectant pas les droits des populations locales. La représentation des populations concernant les sujets liés à l'approvisionnement et la distribution de l'eau est indispensable et doit être garanti. Il est toutefois important de noter dès à présent que l'argument tendant à considérer l'eau comme un Bien Public Universel ne signifie pas que l'eau devrait être gratuite. Nous soutenons, au contraire, qu'elle doit avoir un coût, tout du moins au-dessus d'un certain niveau d’approvisionnement quotidien de base pour les consommateurs individuels. Toutefois, son prix, ou l’échelle des prix, devrait être déterminé politiquement, et non par les lois purement économiques de l'offre et la demande. Nous débattrons plus tard du fait que c’est précisément parce que l’eau représente un produit capitaliste idéal, que son captage, sa gestion et sa distribution doivent rester sous contrôle démocratique, ce qui implique de solides et adéquats mécanismes d’ajustement des prix. Une ressource rare, de grande valeur et indispensable à la vie doit être conservée et soigneusement contrôlée et distribuée. Des mécanismes démocratiques doivent donc permettre de fixer le prix à payer par chaque groupe et communauté pour l'usage de l'eau. Lorsqu’une telle ressource est en jeu, des considérations politiques se posent quant à son utilisation. Un particulier devrait-il pouvoir remplir sa piscine au même prix par m³ qu'un autre pour prendre une douche ? Les agriculteurs, qui utilisent notoirement des techniques d'irrigation très gourmandes en eau, doivent-ils continuer à payer un prix particulièrement bas quel que soit le volume d’eau consommé ? L'eau utilisée pour refroidir les centrales thermiques, les centrales nucléaires notamment, ne devrait-elle pas être facturée dans le coût de l'énergie ainsi produite, comparativement aux autres sources d’énergie comme les éoliennes par exemple ? Les consommateurs devraient-ils payer le même prix pour l'énergie quelque soit son origine ? C’est à ce type de questions, que pose tout système démocratique de gestion de l'eau, qu’il faudra répondre dans le futur. Les incitations économiques et le niveau des prix, qui font partie des outils de gestion et de distribution de l'eau, devraient être employés dans d’autres domaines — afin idéalement d’encourager le bien public et la cohésion sociale. II. Attribution de l'eau: si « injuste » et inégale au plan naturel, économique ou social -L'inégalité naturelle ou d’approvisionnement est la première source d'inégalité liée à l'eau. Bien qu'il soit relativement inapproprié de parler du caractère « injuste » de la nature, la distribution naturelle de l'eau sur notre planète est extrêmement disparate. Certains pays sont richement dotés, d'autres n'en bénéficient quasiment pas. Neuf grands pays possèdent près de 60% des réserves d’eau douce disponible dans le monde. Il s’agit du Brésil, de la Russie, de la Chine, du Canada, de l'Indonésie, des Etats-Unis, de l'Inde, de la Colombie et de la République Démocratique du Congo. Contrairement au réchauffement de la Planète [nous contribuons aux émissions de CO2 quel que soit notre lieu de vie et devrions essayer de les réduire] il n’est pas possible d’atténuer le manque d'eau en Algérie, en Australie ou à Atlanta en réduisant sa consommation à Berlin, à Barcelone ou en Belgique. En consultant les données officielles, produites grâce à un effort statistique conjoint de plusieurs agences des Nations Unies et de la Banque Mondiale, on constate que le nombre de mètres cubes d’eau disponible par personne et par an est extrêmement disparate entre les pays. Aux extrémités du continuum statistique de l’approvisionnement, chaque citoyen Islandais bénéficie en théorie de l’incroyable volume de 566,667 m³ d'eau douce par an, alors qu’un habitant du Koweït dispose de seulement 7m³ par an. En d'autres termes, un Islandais dispose théoriquement de 81000 fois plus l'eau qu’un Koweitien. Tels sont les extrêmes à l’échelle internationale. Mais comme dans toute distribution statistique, la plupart des pays ne se situent pas près des marges et sont étroitement rassemblés vers le centre du continuum. Les tableaux sont toujours de bons indicateurs pour identifier les tensions, les prix élevés et les risques de conflits. Ainsi, les pays développés à hauts revenus revendiquent une moyenne de 9245 m³ par an et par habitant (m³/an/habitant), alors que les pays à bas revenus ont une disponibilité moyenne de seulement 5102 m³ [chiffre qui permet toutefois de vivre relativement décemment si la ressource est convenablement répartie]. Une classification pertinente considère qu’en dessous de 1700 m³/jour/habitant, un pays ou une région peut souffrir d’un stress hydrique occasionnel. Une disponibilité inférieure à 1000 m³/jour/habitant correspond quant à elle à une situation de « pénurie » d’eau, qui aura probablement un fort impact sur la santé humaine et le développement économique. Plusieurs sources officielles estiment que d'ici 2030, les deux tiers de la population mondiale vivront dans un pays soumis à un stress hydrique. Un aspect récurant du conflit israélo-palestinien tourne autour de l'accès à l'eau. Les deux pays luttent constamment pour leur approvisionnement car ils sont tous deux particulièrement mal dotés par la nature ; les Israéliens ont accès à 240 m³/an/habitant, alors que les Palestiniens sont encore plus mal pourvus avec seulement 203 m³/an/habitant. Les bassins hydrographiques des cours d’eau traversant plusieurs nations sont de fréquentes zones de conflit, comme nous le verrons par la suite. L'Amérique Latine est, quant à elle, exceptionnellement bien alimentée en eau : l'Argentine se situe à la limite inférieure avec « seulement » 20500 m³/an/habitant, alors que le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Equateur, le Paraguay, le Pérou et l’Uruguay se situent tous dans la tranche supérieure, avec près de 40000 m³/an/habitant. La plupart des gens pensent que des régions comme le Sahel et le Moyen-Orient sont particulièrement pauvres en eau, mais ce n'est pas uniformément le cas. Ainsi, alors que la Jordanie, la Libye, le Qatar et les Emirats Arabes Unis sont plutôt secs, l'Irak [2489 m³] a presque la même quantité d'eau par habitant que l'Espagne [ 2558 m³ ] ; et l'Iran [1930 m³] a plus d'eau disponible que l'Allemagne [1861 m³]. Les pays d'Afrique du Nord sont, par ailleurs, beaucoup plus mal lotis que les pays Sahéliens d'Afrique Sub-saharienne. Le Maroc compte seulement 894 m³/an/habitant et la Tunisie et l'Algérie disposent toutes deux moins de 450 m³/an/habitant. Au Sahel, même le Niger, qui a récemment connu une grave famine, bénéficie de 2257 m³/an/habitant. Quand la population manque d'eau dans des pays de Sahéliens, la pénurie n’est pas, le plus souvent, due au manque absolu de la ressource, mais à une carence en termes d'organisation ou de mécanismes de distribution partiaux et non-corrompus. Le manque d'eau et/ou le manque d'accès peuvent être identifiés comme l’un des nombreux facteurs contribuant aux pressions migratrices en Europe. Une grande partie des migrants originaires d’Afrique du Nord ou d’Afrique Sahélienne qui tentent d'atteindre l'Europe y sont contraintes à cause du stress hydrique et des impacts associés. Mais même lorsque l'eau est abondante et correctement contrôlée, elle n’est pas forcément équitablement répartie sur le territoire et les sécheresses peuvent toujours frapper durement au niveau local. Ces sécheresses peuvent avoir des conséquences politiques immédiates. Plutôt sèche, l'Australie dispose théoriquement de presque 24000 m³/an/habitant. Mais l’Est et le Sud du pays, qui sont les régions les plus densément peuplés, ont subi pendant près de dix ans la pire sécheresse de l’histoire du pays. La production agricole a chuté et de nombreux agriculteurs ont du abandonner ou quitter leurs terres. Les élections de 2007 ont sanctionné le gouvernement conservateur australien, peu disposé à s’attaquer au problème du changement climatique. Les Etats-Unis [qui disposent de 6800 m³/an/habitant, très inégalement répartis] tentent de contraindre le Canada [88000 m³/habitant/an] d’exporter sa sacro-sainte eau souterraine, en invoquant l'accord de libre-échange USA-Canada et le Traité de Libre-Échange Nord-Américain [North American Free Trade Agreement —NAFTA] comme moyen de pression. Beaucoup de Canadiens s’y opposent et la question de la souveraineté sur les ressources est un sujet de conflit permanent. -L'inégale distribution entre les secteurs d'activité économique est la deuxième source d’inégalité liée à l'eau. Même si l’on aperçoit un grand nombre de piscines en survolant la Californie du Sud ou les îles Baléares, la consommation domestique privée représente une faible proportion de l’approvisionnement en eau. La consommation individuelle des ménages oscille entre 8 et 11% seulement de la consommation totale d’eau dans le monde. Le compromis entre l'industrie et l'agriculture est déterminé par le niveau de richesse et les orientations politiques du pays, même si les usages agricoles de l’eau dominent largement au plan international. Les évaluations les plus fiables concernant la situation mondiale montrent que 70% de l’eau utilisée est dédiée à l’agriculture, 22% à l'industrie et seulement 8% aux usages domestiques, bien qu’il ne s’agisse que de moyennes. De grandes disparités existent selon le niveau du développement et la place accordée à l'agriculture dans certains pays très développés comme les Etats-Unis. Le tableau suivant, produit à partir des études de l'ONU, montre les principales différences.

Usage de l’eau Monde Revenu élevé bas/moy revenu
Domestique 8% 11% 8%
Industrie 22% 59% 10%
Agriculture 70% 30% 82%

Les Etats-Unis restent une exception parmi les pays à hauts revenus — ils consacrent 80% de la consommation national d'eau à l'agriculture. Dans certains états occidentaux, plus de 90% de l'eau est utilisée pour l’agriculture. L'agriculture irriguée représente seulement 16% des terres cultivées aux Etats-Unis, mais selon le ministère de l'agriculture, ces cultures produisent la moitié du volume total des récoltes. Un grand nombre d’écologistes américains dénoncent ce modèle agricole irrigué non-durable et affirment qu’il devrait être stoppé immédiatement, en particulier dans des états semi-arides comme l'Arizona, où les agriculteurs continuent de puiser dans les nappes phréatiques en constante diminution. Mais face aux puissants lobbies agricoles, les écologistes n’ont que peu d’influence. L'Espagne se porte mieux au plan environnemental, notamment grâce aux « Ecologistas en Acción » [qui regroupe plusieurs centaines d'associations] dont les manifestations ont réussi à mobiliser un grand nombre de citoyens contre le Plan Hydrologique National proposé par le gouvernement Aznar en 2001. Ce plan, au coût faramineux, prévoyait de détourner une partie substantielle des eaux de l’Èbre, vers les régions méridionales et méditerranéennes de l'Espagne. D'autres citoyens espagnols, en particulier en Aragon, se sont sentis offensés par la vidange de « notre Èbre » pour irriguer les parcours de golf des régions méditerranéennes et remplir les piscines destinées aux touristes. Lors du tout premier jour de sa prise de fonction, en avril 2004, le Premier ministre nouvellement élu, José Luis Zapatero, a suspendu le Plan Hydrologique National élaboré par Aznar. Le gouvernement développe depuis une grille nationale d'irrigation à laquelle 200 000 agriculteurs avaient déjà adhéré fin 2007. Le gouvernement espère faire signer un demi million d’agriculteurs espagnols d'ici 2010, soit la grande majorité de ceux qui pratiquent l'agriculture irriguée. Ce nouveau plan s’appuie sur des méthodes d’irrigation beaucoup plus efficaces [replacer les techniques d’inondation et d’aspersion par le goutte-à-goutte pour réduire l'évaporation], une meilleure gestion, ainsi qu’une utilisation efficiente des eaux usées. Le ministre espagnol de l'environnement Cristina Narbona a déclaré qu’en Espagne, 60% de l’eau était perdue avant même d’atteindre le robinet et que seuls 1,5% des eaux usées étaient réutilisées ; le pays a donc encore un long chemin à parcourir. Le prix de l’eau destinée à l’irrigation est également trop faible et ne tient pas compte des futurs facteurs de pénurie. Une chose est sure, l’Espagne ne peut continuer à consommer près de 5 milliards de mètres cubes d'eau par an pour la seule irrigation. L'industrie arrive en seconde position derrière l'agriculture concernant la consommation d'eau. Même si le secteur industriel exige globalement beaucoup moins d'eau que l’agriculture [22% contre 70% au niveau mondial], elle utilise un pourcentage supérieur dans la plupart des pays industrialisés. Certaines industries sont particulièrement « assoiffées ». Le refroidissement des usines de production d'énergie électrique, en particulier les centrales nucléaires, est ainsi un énorme consommateur d'eau [en seconde position derrière l'irrigation] et peut détériorer les écosystèmes aquatiques d'eau douce ou marins du fait de la température sensiblement plus chaude des eaux rejetées suite aux opérations de refroidissement. L'industrie des puces électroniques utilise des tonnes d'eau pure. On pensait que le progrès technologique réduirait le volume d’eau nécessaire à la production des marchandises, grâce au processus dit de « dématérialisation », mais les recherches menées à l'Université des Nations Unies démontrent que chaque minuscule puce exige près de 32 kg d'eau [et plus d’1,5 kg de combustible fossile]. Un simple producteur de gaufrette de silicium (wafer) dans l'état de Washington, où siège Microsoft, utilise 7,6 m³ d'eau par minute, puisés dans une nappe phréatique pure située à 300 mètres de profondeur. Voici d’autres exemples étonnants relatifs à l’usage de l’eau : il faut 2,5 litres d'eau pour produire 1 litre de pétrole ; 2 700 litres pour un t-shirt en coton, 4000 litres pour 1 kg de boeuf et 1000 litres pour cultiver les céréales nécessaires à la production d’un seul litre de soi-disant « biocarburants ». Cette seule consommation est un excellent argument contre l’usage des biocarburants comme alternative à l'essence. Les ménages aisés « consomment » probablement indirectement près de 3000 litres d'eau par jour et par personne ! Certaines industries font de gros efforts pour tenter de réduire leur consommation d'eau, grâce à des technologies de production plus efficaces, l'utilisation rationnelle des eaux résiduelles et une attention particulière portée à l’ensemble de la chaîne d'approvisionnement. L’entreprise SABMiller est l'un des principaux brasseurs mondiaux, avec une production de 216 millions d'hectolitres de bière par an, vendus sous 200 marques différentes dans 60 pays, ce qui est comparable à l’embouteillage des nombreux produits de la marque Coca-Cola. Le groupe a peu à peu réduit sa consommation d'eau et se situe à présent bien au-dessous de la moyenne internationale de 5 hectolitres d'eau pour chaque hectolitre de bière produit. Nous devrions encourager les industries qui tentent de réduire consciemment leur empreinte écologique, et tout particulièrement leurs impacts sur l'eau. Pourquoi ne pas développer un système de classement des impacts sur l’eau qui aurait l’obligation de figurer sur les étiquettes des produits et permettrait ainsi aux consommateurs de choisir en toute conscience une bière, une boisson non alcoolisée ou une foule d'autres produits en provenance des producteurs les plus respectueux de la préservation des ressources en eau ? -L'inégalité sociale dans la distribution de l’eau est le troisième et le plus grave facteur d'inégalité relatif à l'eau. La pire injustice n'est, cependant, ni naturelle, ni liée aux activités, mais hélas à la classique et bien documentée disparité entre riches et pauvres. Comme dans les autres secteurs de la vie, les plus modestes sont beaucoup moins favorisés que leurs compatriotes plus aisés en matière d'eau. Les chiffres des Nations Unies montrent que plus d'un milliard de personnes n’ont toujours pas accès à une eau potable seine. Une situation qui fait chaque année des millions de morts, victimes de maladies véhiculées par l’eau, qui pourraient être évités. Comme nous le savons depuis le XIXe siècle, la mortalité infantile ne diminue et l'espérance de vie n’augmente, que lorsque qu’une communauté est en mesure de fournir de l'eau potable de qualité à ses membres, et ce quel que soit le lieu sur la planète. La situation était similaire dans les pays aujourd’hui développés, jusqu'à ce que les réformateurs de la santé publique aient été pris au sérieux et que des mesures relatives à l'eau et à l'hygiène soient appliquées, réduisant considérablement le taux de mortalité. Des milliers de personnes ont succombé aux épidémies de choléra qui ont frappé l’Angleterre et l’Ecosse, notamment lors de la grande épidémie de 1849, jusqu'aux découvertes du docteur John Snow, le « père de l'épidémiologie ». Snow était un pionnier de la santé publique. Il a cartographié la localisation des victimes du choléra du quartier pauvre de Soho, à Londres, a interrogé les familles et découvert qu’elles avaient toutes buent de l'eau en provenance de la pompe de Broad Street. Il a stoppé l'épidémie meurtrière en ôtant tout simplement la poignée de la pompe incriminée... Il a également établi que le puits avait été souillé par le corps d'un bébé mort du choléra. Jusqu'à la publication des conclusions de Snow, l’establishment médical et la population étaient convaincus que le choléra se transmettait par les « fumées » nocives et les « miasmes ». Depuis plus de 150 ans, nous savons ainsi que la sécurité de l’approvisionnement en eau et l’hygiène personnelle sont les seules façons de combattre le choléra. Dans les années 1980, une épidémie de choléra a frappé une banlieue pauvre de Lima, au Pérou. La région de Lima souffre régulièrement de pénuries d'eau et les communautés sinistrées dépendent alors des ravitaillements assurés par les camions-citernes pour leur approvisionnement. Les programmes d'ajustement structurel et de privatisation imposés au Pérou par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International ont eu pou conséquence de faire grimper le prix de l'eau et le coût de son transport. Les familles les plus pauvres ont été les premières affectées et ont donc réduit au maximum leur consommation d’eau et les « gaspillages » en sacrifiant notamment le lavage des mains. N'importe quel employé des services de santé publique aurait pu prévoir le résultat... Les eaux usées sont responsables de nombreuses autres maladies. La campagne en faveur de l'allaitement au sein et contre le lait en poudre vendu par les compagnies agro-alimentaires qui approvisionnent les pays pauvres, comme Nestlé, dure depuis plus de trente ans. Les militants n'ont jamais affirmé que le lait en poudre était de mauvaise qualité, mais que son usage est dangereux car les mères le mélangent à de l'eau contaminée. Les compagnies de lait en poudre pour bébés continuent pourtant de distribuer des échantillons gratuits dans les cliniques et les hôpitaux et tentent de décourager des mères d'allaiter. Le choléra et la mortalité infantile par allaitement au biberon ne sont pas les seules menaces. L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a recensé plus de vingt maladies liées à l’eau, la plupart totalement inconnues dans les pays riches — les seules maladies diarrhéiques seraient responsables de plus de 2 millions de morts par an. L'OMS aborde également l'eau selon d’autres perspectives. Elle démontre notamment, en quoi la distance qu’une femme doit parcourir et le temps qu’il lui faut pour aller chercher l'eau a un impact significatif sur la santé de sa famille. Tout approvisionnement en eau inférieur à 20 litres/jour/personne est qualifié de « basic » ou de « non accès » par l’OMS et aura un impact négatif « très important » sur la santé – ce qui concerne encore plus d'un milliard de personnes. Toujours selon l'OMS, il faut 50 litres/jour/personne pour assurer un « accès intermédiaire » ayant un « faible » impact sur la santé humaine. Dans le monde, seule la moitié des ménages [52% selon les derniers chiffres disponibles] disposent d’un raccordement à l'eau courant,e garantissant un accès « optimal » de 100 litres/jour/personne et un « très faible » impact sur la santé. III. Iinterférence humaine dans les systèmes de l'eau: nouveaux dangers et dangers nouvellement identifiés Comme exemple supplémentaire de l’observation plutôt ironique selon laquelle les solutions provoquent les problèmes, l’OMS met en exergue d’autres déclencheurs de maladies liés à l’eau, comme la mauvaise gestion et mise en valeur des ressources en eau, qui pourraient être facilement évitées. L'OMS rapporte, en effet, que « dans de nombreuses régions du monde, les impacts négatifs sur la santé de la pollution des eaux, la construction de barrages, le développement de l'irrigation et le contrôle des crues sont responsables d’un nombre significatif de maladies qu’il serait possible d’éviter ». Malheureusement, la plupart des gouvernements des pays pauvres restent persuadés que la pollution n'a qu’une importance secondaire si l'industrie prospère. Ils priorisent la construction de grands barrages pour la production d'énergie et la gestion de l’eau au détriment des dépenses pour l'irrigation et le contrôle des crues qui font pourtant partie intégrante du « développement ». La pollution des fleuves chinois est un problème majeur [tout comme l'épuisement des aquifères], surtout dans les régions très industrialisées où les cours d’eau font office de véritables décharges chimiques. Ce n'est hélas pas une simple une plaisanterie que d’affirmer qu'il suffit de jeter une allumette pour qu’un fleuve chinois prenne feu.... Il est également évident que dans tous les cas, qu’il s’agisse de pollution, de schémas de développement mal gérés ou de problèmes d'accès à l’eau, les plus pauvres sont toujours les premiers et les plus durement affectés. La Chine présente des problèmes spécifiques. Elle est confrontée depuis plus de trois décennies à un « vaste gaspillage de ses ressources », comme le dit Elisabeth C. Economy dans son livre publié en 2004 The River Runs Black (Le fleuve coule noir). La pénurie d'eau est une menace croissante en Chine. Un quart des terres sont aujourd’hui désertiques, une partie des systèmes fluviaux a été asséchée et les projets de déviation des fleuves à grande échelle ont créé des millions de réfugiés environnementaux. Les barrages ont poussé comme des champignons et les systèmes d’eaux usées et d'assainissement sont soumis à de sérieuses pressions, notamment dans les grandes villes comme Shanghai. Bien que la population chinoise soit quatre fois plus importante que celle des Etats-Unis, l’administration centrale pour la gestion de l’environnement est vingt fois plus modeste – le gouvernement Bush n’est pourtant pas un modèle de préoccupation environnementale. La Chine fait peu d’efforts pour changer ses habitudes écologiques et freiner le réchauffement de la planète. Les problèmes d'eau font également peser d'autres menaces inquiétantes. Pour avertir ses clients désireux d’investir en Chine, la Deutsche Bank organise des séminaires pour expliquer les difficultés liées à l'eau qu’ils sont susceptibles de rencontrer. L’un des principaux problèmes tient au fait que la Chine utilise 7 à 15 fois plus d'eau que les économies des pays développés pour produire une seule unité de PIB. Le prix de l'eau en Chine est également totalement irrationnel et ne reflète pas la pénurie actuelle ; il encourage encore davantage le gaspillage et l'épuisement des ressources hydriques. La Deutsche Bank met en garde les sociétés d'investissement et les courtiers qui choisissent de placer leurs intérêts dans des projets chinois, pour qu’ils veillent à ce qu’un approvisionnement durable en eau soit prévu – afin de ne pas être confronté à un litige potentiel. Encore plus effrayant, plus de la moitié de la population chinoise, soit environ 700 millions de personnes, n'a aucun accès à une eau potable seine. L’approvisionnement ne répond pas aux standards de qualité définis par l'OMS car l’eau étant souvent contaminée par des déchets d’origine industrielle, humaine ou animale. La pénurie d'eau propre pour l’élevage pourrait être à l’origine de maladies pouvant se transmettrent de la volaille aux porcs, puis aux êtres humains – ce qui pourrait provoquer la pandémie de grippe aviaire que redoute l’OMS. Ces conférences de la Deutsche Bank se sont tenues début 2005 et la pandémie ne s'est pas encore produite, mais pour les experts de l'OMS, « la question n'est pas de savoir Si, mais Quand elle aura lieu ». Cette perspective n’est pas rassurante et nous rappelle, à nous qui vivons dans les pays riches, que les pénuries et les pollutions lointaines peuvent avoir des conséquences désastreuses sur toute la planète. Au lieu de préserver ce qui maintient notre eau propre et sûre, nous la polluons massivement. « Nous » fait ici plus particulièrement référence aux grandes exploitations agricoles qui déversent les eaux d'irrigation chargées de pesticides et d’engrais dans les systèmes hydrologiques locaux. Cette triste réalité sévit surtout depuis la Révolution Verte en Inde ou en France, et notamment en Bretagne où l'eau n’est souvent plus potable du fait de la pollution par les produits chimiques agricoles et les rejets des élevages intensifs de porcs [même si les citoyens, et non le gouvernement, se sont mobilisés pour tenter de limiter le problème]. « Nous » signifie également l'industrie, en particulier les systèmes de refroidissement des centrales thermiques, l’industrie chimique et celle du papier. Le contrôle de la pollution de l’eau et le retraitement des eaux usées est donc rapidement devenue une industrie dont le chiffre d’affaire potentiel se compte en milliards de dollar, il n'est donc pas surprenant que le secteur de l'eau ait attiré les entreprises comme la lumière attire insectes. L’une des principales causes de l’aggravation du changement climatique, et de la succession de sécheresses associées, est la modification du cycle de l'eau par l’Homme. Pour la première fois dans l'Histoire de l’Humanité, plus de la moitié de la population mondiale vit aujourd’hui en milieu urbain, souvent dans des agglomérations de 10 à 20 millions d’habitants, notamment dans les pays de l’hémisphère Sud. Ces mégalopoles constituent de véritables déserts de ciment. Or, pour favoriser les précipitations, il faudrait réduire les surfaces asphaltées et accroître énormément les zones végétales : les parcs, les toits végétalisés et les ceintures vertes autour des centres urbains. De nombreuses villes extraient les eaux souterraines à un rythme si soutenu que l'on entend régulièrement parler de cas de surexploitation provoquant l’ouverture de gouffres détruisant des maisons et des rues entières, comme dans en Floride par exemple. Ce phénomène, appelé affaissement, affecte déjà Mexico et Pékin où les eaux souterraines ont été largement pompées. Aux Etats-Unis, les Grands Lacs et l’immense aquifère connu sous le nom de Réservoir d'Ogalalla se vident et pourraient disparaître, car on y puise chaque année quatre fois plus d'eau que ne peut en apporter la nature. Aujourd’hui, presque personne – même pas les scientifiques – ne considère le réchauffement global comme un problème d'eau, au même titre que les énergies fossiles, alors que les deux sont intimement liés, ce que démontre Maude Barlow dans son livre intitulé « Blue Covenant ». Plus nous créerons des déserts [de sable ou de béton] plus la chaleur réfléchie par la surface de la terre sera importante. La préservation de l'eau douce, des lacs, des fleuves ou sur la ligne de partage des eaux, serait une énorme contribution à la réduction du réchauffement climatique car c'est le cycle de l’eau qui refroidit la température terrestre. En outre, selon le nouveau rapport du New Scientist de juillet 2007, « nous sommes pour la première fois en mesure de prouver que les émissions de gaz à effet de serre modifient déjà le régime des pluie sur la planète et que les impacts vont s’intensifier au cours des prochaines décennies ». La mauvaise nouvelle de cette recherche est que les zones sèches le seront encore davantage à l’avenir, alors que certaines régions tropicales – en plus du Canada, de l'Europe du Nord et de la Russie – deviendront encore plus humides. Dans les régions où l'agriculture est déjà difficile, elle pourrait devenir totalement impossible. Comme le précisent les scientifiques qui rassemblent les preuves de ce phénomène, les populations seront plus rapidement et plus durement touchées par le manque d'eau que par l’augmentation des températures en elle-même et les effets catastrophiques de la modification du régime des pluies sont susceptibles de causer des bouleversements majeurs et des migrations massives. Le Sud-Est des Etats-Unis pourrait devenir, avec l'Australie, l’un des premiers endroits de la planète où les sécheresses « exceptionnelles » deviendront communes. Une évidence que s’entête à nier l'administration Bush. La ville d’Atlanta, en Géorgie, a pourtant frôlé la panique en octobre 2007, lorsque les journaux de cette ville de presque 5 millions d’habitants, ont annoncé qu’il n’y avait plus que quelques jours de réserves d’eau [les estimations variaient mais étaient toutes alarmantes]. La population et la presse semblent avoir repris leurs esprits depuis les pluies de la fin décembre, mais certains rapports suggèrent que le niveau du lac artificiel Lanier, le réservoir d’eau douce d'Atlanta, est toujours de 10 à 15 pieds (3 à 4,5 mètres) au-dessous du seuil minimal de sécurité. Durant la crise, le leader Baptiste de Géorgie a réuni des centaines personnes pour prier Dieu qui selon ses propos « peut et fera le nécessaire ». Le maire n’a cependant pas voulu compter sur la seule aide divine et a mobilisé le Corps des Ingénieurs de l'Armée pour empêcher l'eau de « son » Etat de s’écouler vers l’Alabama et la Floride. Voilà sans doute le signe annonciateur d’un conflit probable intra- ou inter Etats. Plus à l’Ouest, le lac Mead, l’immense réservoir qui fait office de frontière entre l'Arizona et le Nevada, est à son plus bas niveau depuis 40 ans, alors que la neige se fait de plus en plus rare sur les Rocheuses. Dans reste du monde, les principaux systèmes fluviaux sont menacés par la surexploitation, le changement climatique et les barrages selon les Fond Mondial pour la Nature [WWF]. Ce serait notamment le cas du Danube [Europe] du Rio de La Plata et du Rio Grande [Amériques], du Nil [Afrique], du Murray-Darling [Australie] et de cinq autres grands fleuves d’Asie comme le Gange, l'Indus, le Mékong, le Salween et le Yang-Tseu-Kiang. Pas besoin d’être un génie pour prédire les problèmes à venir ; cependant, les autorités gouvernementales, d’Atlanta où d’ailleurs, ne semblent avoir prévu aucun plan d’urgence pour faire face à l’assèchement programmé des robinets. Les données sont pourtant bien connues et les fonctionnaires fédéraux estiment même que 43% du territoire américain se trouve dans un état de « sécheresse modéré à extrême ». Si cela arrivait, qu'adviendrait-il de l'agriculture, de l’élevage, du tourisme ou des hôpitaux ? Qu'arriverait-il à Coca-Cola, la plus célèbre entreprise d’Atlanta, dont l’activité est intimement liée à l’eau ? En Géorgie, même la religion s’en trouve affecté — non seulement le gouverneur prie en public pour demander la pluie, mais les baptêmes en immersion totale ont été également dû être suspendus dans cet état majoritairement évangéliste. Nous sommes en droit de nous poser les mêmes questions pour de nombreuses parties de l’Europe, notamment en Europe de l'Est, en Grèce et dans certaines régions d'Espagne, pour ne pas mentionner d’autres territoires plus éloignées de l'Expo de Saragosse, comme Ankara, en Turquie. Certaines conséquences sont déjà visibles : feux de forêt incontrôlables, taux de mortalité croissants parmi les personnes âgées, destruction des récoltes, mortalité accrue des animaux due à la soif... D'autres impacts peu engageants sont prévisibles : nouvelles « dust-bowl » [tempêtes de poussière dévastatrices qui touchèrent les Etats-Unis au cours de la Grande Dépression], migrations massives, épidémies, effondrement de l’économie de certaines régions… Quels seront les effets de la chute vertigineuse du niveau des précipitations en Inde où de nombreuses terres sont déjà en cours de désertification ? Comment la Chine pourra-t-elle alimenter sa population lorsque le bassin du Fleuve Jaune, le grenier à blé du pays, déjà incapable de produire davantage, sera définitivement épuisé ? Est-ce parce que tout ceci est trop horrible que les autorités publiques refusent d’agir, espèrent-ils que la sécheresse disparaîtra comme par « magie » ? Comme le dit l’expression française « gouverner c’est prévoir », mais tous les signes actuels vont dans la direction opposée : les gouvernements jouent les aveugles face au désastre annoncé. IV. Ddroits de l'eau, guerre de l'eau et lutte pour la gouvernance Contrairement aux autorités, certains groupes se soucient particulièrement des enjeux liés à l'eau et aux pénuries annoncées, et parmi eux les entreprises privées et l’armée. Puisque le reste de cette contribution sera consacré [1] à la tentative des entreprises de contrôler les ressources en eau et [2] aux probables conflits stratégiques à venir ; il convient de rappeler ici les caractéristiques économiques exceptionnelles de l'eau, son inégale répartition, son mauvais traitement par l'Homme et la négligence avérée des gouvernements. La seule et unique façon de gérer convenablement l’eau est de la considérer comme un Bien Public Universel et de favoriser un contrôle démocratique de l'approvisionnement, du traitement et de la répartition des ressources en eau. Un autre groupe prend les problèmes d'eau très au sérieux. Il s’agit de la communauté formée par les Organisations Non Gouvernementales (ONG) et les mouvements sociaux d’experts et d’activistes. Beaucoup d'entre eux estiment que l'eau devrait être considérée comme un « Droit de l'Homme ». Nous préférons pour notre part parler de « Bien Public Universel » car ce concept englobe les aspects économiques, importants selon nous, contrairement au mot « droit » qui tend à transmettre l’idée d'une ressource illimitée et gratuite. Nous partageons cependant l’opinion défendue par nos collègues selon laquelle : tout être humain a besoin d'eau pour survivre ; c’est pourquoi défendre l’eau, c’est défendre la vie. Bien que ces forces et mouvements sociaux n’aient souvent pas le même poids que les compagnies, les lobbies d'affaires et les militaires – car elles ne disposent pas des mêmes ressources financières – il ne faut pas sombrer dans le pessimisme face à ces exemples ! Nous présenterons, en effet, de formidables victoires populaires qui redonnent espoir dans la lutte pour le contrôle de l'eau. Car meilleure sera la connaissance de ces problèmes et de ces victoires par le public, plus elles se multiplieront. La stratégie de communication des entreprises Personne ne sera étonné, compte tenu de ce que nous avons précisé sur la valeur potentielle de l'eau comme produit capitaliste, que certains milieux à visée commerciale ne partagent pas la vision élevant l'eau à un Droit de l'Homme ou un Bien Public Universel. Leur stratégie a cependant changé, en particulier au cours des deux dernières décennies, suite aux tragédies majeures, comme à Bhopal, et aux scandales de financiers, comme Enron. Les Firmes Multinationales (FMN) ont compris qu'elles ne pouvaient plus faire des « affaires comme à l’habitude » car de nombreuses associations issues de la société civile surveillent désormais leurs activités et les impacts sur l'environnement, qui est devenue une préoccupation majeure des citoyens. La réaction des compagnies a été double : engager tout d'abord des professionnels beaucoup plus habiles en termes de relations publiques et de communication pour défendre les entreprises privées en général ; puis mettre l’accent sur la notion de « Responsabilité Sociale des Entreprises » (RSE) et développer les « mesures volontaires » et « l'auto-regulation » au sein des compagnies elles-mêmes. L’un des objectifs prioritaires était de défendre et encourager la privatisation des compagnies du secteur public, en particulier dans le domaine des télécommunications, du transport et des services publics comme l'eau. Le second objectif est d'empêcher les régulations gouvernementales de s'imposer dans le secteur des entreprises privées et « l’inquisition » des législateurs qui fixent les nouveaux règlements. Il n’est donc pas étonnant que la RSE soit devenue une industrie prospère, mais aussi un concept comportant de nombreuses interprétations et lacunes. Certaines compagnies — comme les brasseurs mentionnés précédemment — semblent toutefois sincères et en première ligne pour réduire leurs impacts sur l'environnement. Mais les plus mal attentionnés utilisent la notion de RSE comme « feuille de vigne » pour masquer des pratiques condamnables. C'est pourquoi de nombreux responsables d'ONG sont furieux de constater que les Nations Unies ont succombé à cette mode, en créant en 2000 une structure d’accueil interne pour les sociétés appelée le Pacte Mondial. Ceux qui veulent rejoindre ce nouveau programme des Nations Unies — fortement encouragé par Nestlé et d’autres FMN — doivent signer une déclaration composée de dix engagements relatifs aux Droits de l'Homme, au travail et à l'environnement. Une fois membre, l’entreprise peut se draper du drapeau bleu de l'ONU. En 2007, le Contrat Global a lancé son « Mandat des chefs d'entreprise pour l'eau » dont l’objectif louable est d'aider les chefs d’entreprise à optimiser et réduire la consommation d’eau tout au long de la chaîne de production, à l’image des brasseries mentionnées précédemment. Parmi les entreprises ayant adhéré au Mandat, on peut notamment cité Suez, Coca-Cola, Nestlé, Unilever et de nombreuses autres Firmes Multinationales de renom. Les O.N.G. indiennes ont exprimé leur profond mécontentement suite à l’admission de Coca-Cola comme membre du Contrat Global. Plusieurs communautés indiennes accusent, en effet, la compagnie de vider les précieuses ressources en eau du pays et de polluer les terres et l’eau. L’une des plus grandes usines d’embouteillage de Coca-Cola en Inde est à l’arrêt depuis mars 2004 à cause de cette pression sociale. Il est intéressant de noter que la compagnie n’a rejoint le Contrat Global qu’en 2006, alors que sa réputation était sérieusement entachée. Pourtant, l'ONU ne semble avoir posé aucune question embarrassante à la compagnie. En signe de solidarité avec des Indiens, une campagne internationale a permis de faire retirer les produits de la marque de plus de 20 lycées et universités aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada. Coca-Cola a également été contraint de quitter le TIAA-CREF, un fond d'investissement socialement responsable qui compte parmi les plus importants au monde. The World Business Council for Sustainable Development est une autre initiative du secteur privé, spécialisée dans la promotion des Partenariats Public-Privé (PPP). Le chant de sirène qu'ils adressent sans cesse aux autorités publiques est qu’« une entreprise privée peut fournir une meilleure technologie, un meilleur service, une plus grande efficacité et des coûts inférieurs ». La chanson — comme dans le mythe grec — mène au désastre : on trouve des montagnes d'évidences, en commençant par les privatisations dogmatiques menées par Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, prouvant que les privatisations ont presque toujours des conséquences négatives : mauvaise qualité, élévation des prix, peu ou pas de services dans les quartiers habités par des personnes ne pouvant s’acquitter des nouveaux tarifs gonflés. La philosophie néo-libérale de vouloir tout privatiser nous accompagne depuis presque trois décennies. Nous en connaissons maintenant les conséquences. Privatiser ne signifie rien d’autre que de céder le résultat du travail de milliers de personnes durant des décennies sans pratiquement aucune garantie. Le mot lui-même est un mensonge et le phénomène devrait plutôt s'appeler « aliénation » ou simplement une «trahison», voir un «don». Le Conseil Mondial de l'Eau (World Water Council - WWC) est un groupe de réflexion, fondé en 1996, dont le siège social est établi à Marseille. Il organise des événements internationaux associant secteur public et privé, son objectif est de « renforcer le mouvement de l'eau dans le monde pour une meilleure gestion des ressources en eau de la planète ». Le Conseil Mondial de l’Eau est en passe de devenir une organisation internationale quasi-officielle bien qu'il ne bénéficie d’aucun mandat de l'ONU ou d’une autre organisation. Le WWC est clairement orienté vers l'industrie, qui fournit d’ailleurs une grande partie de ses fonds, et se pose en ardent promoteur du Partenariat Public-Privé. Il organise tous les trois ans depuis 1997, le Forum Mondial de l'Eau avec le soutien des gouvernements et une forte représentation des entreprises. Le Forum de l'Eau de La Haye, en 2000, a attiré 5 700 participants ; ceux de Kyoto [2003] et de Mexico [2006] ont revendiqué quant à eux plus de 20 000 participants. Les Déclarations Ministérielles qui émergent de ces Forums sont devenues en quelque sorte l’agenda international officiel de l'eau. Entre les forums triennaux, le WWC s’emploie à promouvoir les « solutions » néo-libérales à la crise de l’eau. Lors de sa réunion de 2008, le Forum Économique Mondial, plus connu sous le nom du village alpestre suisse de Davos, où il s’est réuni, a abouti à un appel en faveur des Partenariats Public-Privé dans le secteur de l'eau. Cosigné par son Président et fondateur Klaus Schwab et par le président de Nestlé, Peter Brabeck, il demande de « nouvelles formes de coopération entre les gouvernements et les entreprises » afin de répondre aux crises à venir et pour « améliorer l'image politique et économique de l'eau » [nous ne savions pas, soit dit en passant, que l'« image de l'eau » avait besoin d'être améliorée...]. Quoi qu’il en soit, l'objectif de Davos pour 2008 est d’instaurer « une puissante coalition Public-Privé sans précédent qui aidera à trouver des solutions pour que nous puissions gérer ensemble les futurs besoins en eau ». Toutefois en y regardant de plus près, l'eau est un business énorme, même au-delà de l’approvisionnement et du retraitement. La crise, comme le disent les Chinois, représente à la fois un danger et une opportunité, mais beaucoup ne voient que les immenses bénéfices potentiels. Les analystes financiers ont rapidement compris qu’environ treize pays arabes, dont beaucoup sont de riches producteurs de pétrole, sont officiellement soumis a un « stress hydrique ». Une conférence, organisée en Novembre 2007 par le Forum Saoudien de l'Eau et de l’Energie (Saudi Water and Power Forum), a rassemblé les spécialistes en eau et en énergie du monde entier, pour écouter le gouvernement saoudien annoncer son intention de dépenser quelques 100 milliards de dollars au cours des vingt prochaines années pour la construction d’usines de désalinisation et d’équipements de traitement de l'eau — tout ceci dans un pays où la population n’atteindra pas 40 millions d’habitants en 2020. La sécheresse et les déserts, associés à des montagnes d’argent, ressemblent à s’y méprendre au mariage idéal pour de nombreux industriels. Soutien institutionnel et public des sociétés Ces divers corps internationaux Public-Privé ont été créés afin de développer un climat intellectuel et médiatique favorable aux entreprises privées en général, à la cogestion Public-Privée et à la gestion privée de l'eau en particulier. Ils n’auraient cependant pas connu une telle réussite sans le soutien politique, financier et idéologique de très influentes institutions internationales, intergouvernementales et même d’établissements entièrement publics qui poussent continuellement, avec la puissance et le prestige considérables dont elles disposent, à une vision néo-libérale de l'eau. La Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International, souvent désignés par les activistes sociaux comme les « Terrible Twins » (les jumeaux terribles), ont pendant des années considéré la privatisation comme une condition préalable à l’octroi de prêts aux pays endettés et ont imposé leurs programmes d’ajustements structurels à plus d’une centaine d’entre eux. Chaque année et pendant des décennies, toute personne suffisamment curieuse pour lire le Rapport Annuel de la Banque Mondial a pu découvrir des pages entières énumérant, en caractères microscopiques, les privatisations accomplies au cours de l’année écoulée. Il y a quelque temps, on en dénombrait environ 1300 ou 1400. Les bénéficiaires qui raflent ces sociétés anonymes sont les élites locales et les Firmes Multinationales. Tous les services publics ont été touchés, de sorte qu’aujourd’hui, la propriété privée des services autrefois publics est florissante. L'Union Européenne s’est montrée particulièrement amicale avec les entreprises en plaçant les intérêts des multinationales européennes au-dessus du bien public en toutes circonstances, sortant ainsi de ses prérogatives. La direction commerciale est peut-être l'exemple le plus flagrant de cette connivence avec les milieux d’affaires, notamment en ce qui concerne l'action des Commissaires commerciaux successifs [Leon Brittain, Pascal Lamy, Peter Mandelson] dans les négociations de l'Accord Général sur le Commerce des Services [AGCS]. L’AGCS est l'un des nombreux accords placé sous les auspices de l'Organisation Mondiale du Commerce [OMC]. Les services représentent aujourd’hui environ 80% du PNB de l’Union Européenne et sont un vecteur important par lequel la Commission tente de contraindre les pays, en particulier les plus pauvres, à ouvrir leur secteur tertiaire, y compris l'eau, aux investissements et à la pénétration des compagnies de l'UE. La Commission négocie pour l’ensemble des Etats membres et dans le cas de l'eau, au nom de société privées comme Véolia, Suez, Générale des Eaux, Thames Water et Aquamundo. L’Observatoire de l'Europe Industrielle, qui regroupe de nombreuses ONG, s’est procuré la correspondance envoyée par la Commission aux multinationales européennes de l'eau dans laquelle il leur est demandé de fournir des demandes détaillées pour les négociations de l’AGCS. Voici quelques-unes des questions posées : Quels sont les pays que votre compagnie souhaiterait voir s’ouvrir en priorité ? Quels aspects du commerce de l'eau vous intéressent le plus dans ces pays : le traitement, la distribution, la mise en bouteilles ? [nous n'avons malheureusement pas eu accès aux réponses des compagnies]. L'UE a par la suite posé ces requêtes sur la table des négociations auprès de plus de 70 pays, dont certains très pauvres, afin qu’ils ouvrent les secteurs stratégiques aux Firmes Multinationales. Le Cycle de négociations de Doha (Doha Round) de l'OMC a été suspendu durant presque trois ans, essentiellement en raison de désaccords concernant le secteur agricole et non celui des services. La Commission consent depuis d’importants efforts pour l’établissement d’accords bilatéraux et multilatéraux de libre-échange, espérant obtenir des résultats au moins équivalents, voir supérieurs, à ceux acquis par l’AGCS. Ces accords sont appelés Accords de Partenariat Economique (Economic Partnership Agreements). Les demandes de la Commission vont plus loin que ce qu’autorisent les règles de l'OMC/AGCS ; elles se concentrent en particulier sur ce que le Commissaire Peter Mandelson appelle le « dépassement des barrières douanières ». Ces « obstacles » sont les mesures qu’un gouvernement pourrait prendre pour réguler l'investissement étranger direct, protéger ses propres industries ou intervenir pour la sauvegarde des consommateurs et de l'environnement [il faut noter que tous les pays développés d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Asie ont protégé leurs industries pendant des décennies avant d'abaisser les tarifs et les barrières douanières, mais ces méthodes sont aujourd’hui interdites aux pays en voie de développement]. L'UE négocie en particulier avec 78 pays dits ACP : Afrique Caraïbe Pacifique, subdivisé en six groupes, dont beaucoup comptent parmi le plus pauvre au monde. Si certains pays d'Afrique de l’Ouest, notamment le Sénégal, résistent encore, plusieurs groupes ou pays individuels [en Afrique de l’Est et du Sud par exemple] ont déjà accepté les conditions de l’UE. Comme on pouvait s'y attendre, la Commission a demandé l'accès au traitement des eaux usées dans la région Caraïbes, ce que plusieurs pays ont autorisé. Ces Accords d’Association Economique (EPA en anglais) poussent à l'acceptation de ces conditions et volent aux pays de l’ACP leur souveraineté et leur capacité à générer des revenus via les politiques de tarification. La question se pose immédiatement : « Si les Accords d’Association Economique sont potentiellement nocifs à ce point, pourquoi les pays de l’ACP les signent-ils ? » La réponse est que la Commission menacerait de réduire considérablement les achats de marchandises en provenance de ces pays et de diminuer d’au moins un milliard d'euros l’aide au développement en cas de refus – selon les informations des ONG présentes dans les pays concernés. Ces textes et dispositions étant souvent tenus secrets, nous n’en connaissons pas les détails et ce qu'ils indiquent concernant l'eau et les autres secteurs, mais compte tenu du comportement de la Commission par le passé, il y a tout lieu de s’inquiéter. Pourquoi la privatisation des services publics comme l'eau a-t-elle presque toujours des impacts négatifs ? Les théories économiques classiques expliquent facilement ces résultats controversés, particulièrement lorsque le fournisseur de service privé jouit d’un monopole, comme c'est presque toujours le cas avec l'eau. Si l'eau était généralement, il y a peu de temps encore, un monopole public dans le monde capitaliste des pays soumis à l’économie de marché, c’est pour de bonnes raisons. Le traitement et la distribution de l'eau ne tirent pas bénéfice de la concurrence comme les autres marchandises ou services. Le marché de l’eau ne répond pas au principe capitaliste selon lequel la concurrence pousse à l’innovation, à une plus grande efficacité et à une baisse des prix. Dans le cas spécifique de l'eau, il est logique qu’une seule autorité ait en charge la surveillance de l’ensemble du réseau et la gestion de ses diverses composantes, car pour ce que les économistes appellent « les monopoles naturels », une autorité unique est la meilleure garantie d’efficacité, de qualité du service et de l’impartialité au niveau des prix. L’expression «monopole naturel» s’applique lorsqu'une seule société peut produire un rendement donné à un coût inférieur à celui qui serait proposé par plusieurs entreprises mises en concurrence, grâce surtout aux « économies d'échelle ». Voilà pourquoi la plupart des économies de marché ont opté pour des réseaux d'eau contrôlés par le secteur public – jusqu'à ce que le néo-libéralisme s’impose comme la nouvelle « religion économique ». Le choix de la gestion publique n'a rien à voir avec le « socialisme » ou une préférence du public sur le privé. Il s’agit simplement d’un souci d'efficacité optimale en termes de coûts et de rendements. Cependant, lorsqu’une société privée, orientée vers le profit, obtient un « monopole naturel », elle se comporte exactement comme on pourrait s’y attendre. Elle vise un bénéfice maximal, cherche à réduire les coûts, notamment par des licenciements massifs de personnel, mais également en négligeant parfois l'entretien des infrastructures. Les quartiers les plus pauvres ne reçoivent souvent qu’un service de mauvaise qualité, voir aucun service du tout. En outre, les salaires élevés et les avantages des cadres, généralement étrangers dans le cas des multinationales, ont un coût important pour les entreprises privées. Lorsqu’elle est privatisée, l'eau n’est jamais subventionnée ou gratuite, contrairement à Hong Kong par exemple, où le gouvernement fournit gracieusement aux ménages 12 m³ tous les quatre mois. Si une entité publique a besoin d’aide pour améliorer la distribution et le traitement de l'eau, elle devrait rechercher une association avec d’autres partenaires publics, comme cela a été fait avec succès en Afrique du Sud et en Malaisie par exemple, plutôt que de s’adresser au secteur privé. Tout cela ne signifie pas pour autant que la gestion publique de l'eau soit parfaite et qu’elle ne connaisse aucun problème. Évidemment non ! Les administrations publiques sont parfois inefficaces, irresponsables, voire corrompues. Les infrastructures sont quelquefois déficientes, mal ou pas entretenues du tout. Mais lorsque c'est le cas, les problèmes devraient se régler à travers les revendications et les luttes populaires et non par la destruction du service public au profit de la privatisation. Car comme le dit Mike Waghorne, fonctionnaire des Services Publics Internationaux [sous l’égide des syndicats du service public à travers le monde], si votre évier fuit et votre peinture s’écaille, vous ne brûlerez ou ne vendrez pas votre maison — vous réparez l'évier et repeignez les murs. La participation populaire, qui implique une mobilisation locale, est la clef du problème. L'Espagne peut être considéré comme un exemple en matière de justice de l'eau. Même si de beaucoup de visiteurs ne voient le Tribunal de las Aguas de Valence (le Tribunal de l’Eau) que comme une attraction touristique, c’est un modèle efficace et très sérieux qui pourrait être reproduit dans de nombreuses circonstances et pays à travers le monde, malgré son caractère millénaire. Datant de l’époque de la domination Maure sur l'Espagne, il tient aujourd’hui encore séance tous les jeudis à midi. Jusqu'aux initiatives et décisions récentes prises par le gouvernement, les systèmes d'irrigation espagnols reposaient toujours sur les méthodes Maures traditionnelles consistant à inonder les terres grâce à un système complexe de canaux. Les juges du Tribunal de las Aguas, qui sont tous eux-mêmes agriculteurs, écoutent les deux parties en conflit et rendent un jugement sans appel. Mais ce tribunal est menacé et pourrait bientôt devenir caduc. Les nouveaux règlements dictés par le gouvernement vont, en effet, favoriser les procédés centralisés d'irrigation par égouttement, beaucoup moins gourmands en eau que les techniques de submersion. Avec l'aide du gouvernement, la plupart des agriculteurs espagnols pratiquant l'irrigation auront rejoint le nouveau Plan National d’Irrigation d'ici 2010. Mais cela ne signifie pas pour autant que le modèle du Tribunal de Valence ne constitue pas un moyen efficace de régler les conflits de l'eau, en Espagne ou ailleurs. Le meilleur inventaire actuel des réussites encourageantes en matière d'eau se trouve dans l’ouvrage « Reclaiming Public Water: Achievements, Struggles and Visions from Around the World », édité en 2005 par le « Transnational Institute » et le « Corporate Europe Observatory » (Observatoire de l'Europe Industrielle). Il rassemble plus de 20 cas de combats populaires pour l'eau – dans des pays développés ou en développement, sur tous les continents, dans les grandes villes comme dans les petits villages et fournit une documentation de qualité montrant comment les systèmes de privatisation peuvent être démantelés et le contrôle public de l'eau rétabli. La Banque Mondiale, qui regorge d’économistes, n’était apparemment pas consciente, ou peu soucieuse, des réalités concernant les monopoles naturels, alors qu’un étudiant de première année aurait pu les expliquer très facilement. Elle a contraint des dizaines de pays endettés à s’ouvrir à «l’économie de marché» et ainsi interféré dans la gestion de l'eau un peu partout à travers le monde : de l’Europe de l'Est à l’Argentine, de Manille à Jakarta, en passant par Buenos-Aires et Cochabamba, en clamant haut et fort qu’«il n'y a aucunes autres alternatives possibles». Les Partenariats Public-Privé exigés par la Banque Mondiale ont inévitablement été dominés par les acteurs privés, car en laissant à ces nouveaux partenaires la possibilité de générer des profits, les «régulateurs» publics ont rapidement perdu le contrôle sur les entreprises. Néanmoins, les compagnies n'ont pas toujours trouvé le retour financier escompté, et depuis 2003, certaines des plus importantes entreprises du secteur, comme Véolia, Suez et Thames Water, se sont retirées de plusieurs contrats majeurs — non sans prendre des dispositions légales pour réclamer des dizaines de millions de dollars au nom «des bénéfices prévus» qu’elles n’ont jamais réalisés. Mettons à présent en perspective la privatisation de l'eau et le contrôle exercé par les entreprises. En dépit de toutes les pressions, les systèmes de gestion publics restent la norme, sauf en France, en Grande-Bretagne et dans certaines régions d'Espagne – les trois pays d’origine des principales multinationales de l'eau. La privatisation n'était pas une menace globale jusqu'aux années 1980-1990 et la montée en puissance de la « religion économique » néo-libérale. Si les compagnies ont souvent envisagé l'eau comme l’ultime frontière, l’un des directeurs, cité par Maude Barlow, n’a pas hésité à déclarer « au cours de cette décennie, nous allons faire pour l'eau ce que nous avons réussi pour les télécommunications dans les années 1990 — obtenir une déréglementation totale ». Ainsi, nous savons qui est l'adversaire et ce qu'il veut. Cela signifie que les mouvements sociaux doivent également prendre les institutions publiques pour cible, afin de les rendre plus responsables et plus soucieuses des besoins des citoyens, qui prendront en retour la défense des services publics. Il y a de multiples façons de préserver le contrôle public du secteur de l'eau. Le «budget participatif» mis en place à Porto Alegre, au Brésil, est un projet pionnier connu pour le contrôle populaire des fonds publics municipaux, y compris de la compagnie municipale en charge de la gestion de l'eau. Les résultats sur la santé de la population ont été exceptionnels [aucun cas de choléra n’a été répertorié alors que le Brésil subissait une grande épidémie]. Le système de tarification est également exemplaire. Le prix de l’eau augmente de façon exponentielle en fonction de la consommation, de sorte que les personnes riches remplissant leurs piscines subventionnent efficacement la consommation de base des plus pauvres. Cette expérience a été transposée sur un autre continent, dans l'état de Penang, en Malaisie, où la Société des Eaux de Penang a adopté «une vision commerciale avec des obligations sociales», garantissant un accès universel à l'eau, mais visant également un rendement élevé et une rentabilité permettant à la compagnie de couvrir les investissements et de consentir des prêts sans intérêts aux communautés pauvres pour améliorer leur raccordement. La Société des Eaux de Penang offre les plus bas prix du pays et ses employés sont imprégnés de « l’esprit du service public ». Nous pourrions présenter beaucoup d’autres réussites communautaires de ce type, mais la principale chose à retenir est que le Partenariat Public-Privé [et non Public-Public] est invariablement synonyme de «bénéfices pour les entreprises, de risques pour le secteur public et de coûts pour la population». C’est ce qui se dit notamment à Grenoble, en France, où la mairie a re-municipalisé le secteur de l'eau et assure désormais l’entretien et la distribution d’une eau pure, même sans traitement, à un coût inférieur à toutes les autres villes françaises de plus de 100 000 habitants. Les gens se regroupent souvent, et de leur propre initiative, en vastes associations pour protéger l'eau. Exemples après exemples, de larges mouvements et groupes d'intérêts, qui n'avaient jamais collaboré auparavant, mènent des batailles communes autour de l'eau, notamment les écologistes, les syndicats, les partis politiques, les femmes, les communautés indigènes, les avocats des Droits de l'Homme... Les consommateurs peuvent aussi devenir membres à part entière de l’autorité en charge de la gestion de l'eau et obtenir un droit de vote. Les citoyens contrôlent parfois même le budget [le Brésil reste le meilleur exemple dans ce domaine]. Dans certaines communautés pauvres du Ghana ou d’Inde, la population locale participe à la construction et l'entretien des infrastructures, réduisant ainsi les coûts et générant des emplois et des revenus au sein de leur propre communauté. En Argentine et dans certaines régions du Dhaka, au Bangladesh, les travailleurs de l'eau et leur syndicat contrôlent eux-mêmes la compagnie en charge de la gestion. La Banque Mondiale et le Conseil Mondial de l’Eau, ne cessent aujourd’hui de parler de « participation publique », un bon exemple d'hommage du vice à la vertu... Lorsqu’ils emploient cette expression, c’est en réalité pour ouvrir plus facilement la voie vers la privatisation ; leur version n'a rien à voir avec la responsabilité démocratique et le véritable pouvoir citoyen. À en juger par les études de cas présentées dans le livre du Transnational Institut «Reclaiming Public Water» (Réclamer l’eau publique), il est préférable que les groupements populaires ne s’impliquent pas en politique, mais qu’ils sachent tirer parti des aides accordées si le gouvernement local, régional ou national est idéologiquement de leur côté. Tel est le cas au Venezuela, où le système de l'eau de Caracas a été modernisé avec l'aide du gouvernement Chavez. Mais la plus grande des victoires fut sans doute la validation en Uruguay d'un amendement constitutionnel rendant la privatisation de l'eau inconstitutionnelle. Les luttes pour l'eau ont souvent été couronnées de succès car les enjeux et les groupes de défense s’expriment à l’échelle locale. Les gens comprennent instinctivement ce que représente l'eau potable pour leur santé et leurs familles, il est donc plus facile de gagner ces luttes localement. Au plan international, ces problèmes sont plus difficiles à résoudre en raison du manque total de démocratie. Cela dit, les activistes de l'eau peuvent également faire entendre leur voix à l'échelle internationale. Ils devraient pour cela concentrer leurs efforts pour que l'eau soit retirée des listes de l’AGCS de l'OMC. En France, la campagne d'Attac pour des « Zones hors AGCS » a rassemblé plus de 800 collectivités municipales, départementales et régionales se déclarant symboliquement hors AGCS. Les fonctionnaires locaux sont d’ailleurs souvent convaincus par les arguments portant sur le secteur de l'eau. L’AGCS est incontestablement responsable du fait que lorsqu’un pays [ou dans ce cas précis l'Europe toute entière] décide d’« ouvrir » son secteur des services, ce choix se répercute et devient loi pour tous les autres niveaux de gouvernement. Les activistes devraient également concentrer leurs efforts sur la Commission Européenne afin qu’elle cesse de placer les intérêts des multinationales de l’UE au-dessus des besoins des populations pauvres des pays en développement. Nous ne devons oublier que la Banque Mondiale et le FMI conditionnent toujours leurs prêts à l’ouverture des marchés publics à la privatisation, y compris pour l'eau. Tels sont leurs objectifs à long terme. La guerre de l'eau, passé, présent, futur Au-delà des conflits public-privé à l’échelle locale, émerge la bataille stratégique pour l'eau et son cortège de conflits civils ou inter-États, qui engendrent leur lot de blessés et de morts. Le Dr. Peter Gleick, entreprenant spécialiste du Pacific Institute for Studies in Development, Environment and Security a établi une chronologie longue et détaillée des conflits de l'eau, en commençant par le déluge et l'inondation biblique – « un conflit entre Dieu et les Hommes » — et le conflit frontalier entre Lagash et Oumma dans lequel le roi de Lagash détourna, 2 500 ans avant Jésus-Christ, les eaux des canaux approvisionnant les communautés Oumma. La chronologie de Gleick s’achève en 2006, avec l’attaque à la roquette d’une usine israélienne de retraitement des eaux usées par le Hezbollah. En représailles, l’État Hébreu a bombardé les infrastructures hydriques dans l'ensemble du Sud-Liban c’est-à-dire « les réservoirs, les canalisations, les stations de pompage et les équipements bordant le fleuve de Litani ». La chronologie présente même un incident entre des grands singes et des humains. En 2000, dans une région du Kenya accablée par la sécheresse, la livraison d'eau par des camions-citernes à provoqué l’attaque des villageois par un groupe de singes rendus fous par la soif. Bilan : huit singes tués, dix villageois blessés. Gleick recense aussi les nombreux facteurs influençant les conflits et la façon dont l’eau est utilisée et prise pour cible en période de guerre. Le contrôle de l'approvisionnement en eau est, en effet, souvent utilisé comme arme ou outil politique [menaces d’inondation, de détournement, d’empoisonnement et plus encore]. Les systèmes d’approvisionnement en eau et les canalisations sont des cibles militaires fréquentes. L’expression « terrorisme de l’eau » fait ainsi référence à l’utilisation de l'eau comme moyen de violence ou cible directe par des acteurs non-étatiques. L'eau peut, et a été, employée de multiples façons dans les politiques de conquête à travers les siècles, aggravant souvent les conflits dans les sociétés antiques comme dans les sociétés modernes. Les conflits peuvent toutefois être résolus sans violence, grâce à l’application de lois spécifiques, comme aux Etats-Unis où plusieurs Etats se disputent l'utilisation de l'eau sans pour autant se tirer dessus. L'état du Kansas menace de traîner le Nebraska devant les tribunaux pour le non-respect des quotas d’eau prélevés dans la Republican River, la Rivière Républicaine [oui, c'est son nom] et demande des dizaines de millions de dollars de compensation. Ce genre de conflit peut facilement dégénérer en lutte armée et beaucoup craignent qu'une telle violence devienne de plus en plus fréquente avec la pénurie croissante des ressources eau et l’accroissement démographique, tout particulièrement dans les pays pauvres. En 1991, le Secrétaire Général des Nations Unies, Boutros Boutros Ghali, prévenait que les prochaines guerres ne seraient pas liées au pétrole mais au contrôle de l'eau. En 2008, le Secrétaire actuel, Ban Ki-moon, a rappelé aux personnes présentes au Forum de Davos et à l'Assemblée Générale de l'ONU que les guerres de l'eau étaient toujours d’actualité. Il a particulièrement insisté sur les crises au Kenya, au Tchad et surtout au Darfour, que certains appellent déjà la « première guerre du changement climatique ». Le Comité du Prix Nobel de la Paix a franchi une étape supplémentaire dans la reconnaissance des guerres environnementales en décernant le prix 2007 à Al Gore et au Groupe Intergouvernemental sur le Changement Climatique. Ainsi, le lien entre conflit et environnement est désormais clair et presque communément accepté. Mais à quel point cette évidence est-elle inébranlable ? Marc Levy, spécialiste du Center for International Earth Science Information Network – CIESIN – de l'Université de Columbia a démontré scientifiquement le lien entre eau et conflits. Dans son travail, mené en collaboration avec l’International Crisis Group (ICG), il a combiné plusieurs bases de données relatives aux guerres civiles à d’autres portant sur la disponibilité en eau et en a déduit que « lorsque le niveau des précipitations se trouve significativement au-dessous de la normale, le risque de conflit de bas niveau, pouvant mener à une guerre civile totale, double approximativement l'année suivante ». Parmi les autres cas, il cite notamment certaines régions du Népal où de graves sécheresses ont provoqué d’importants combats pendant l'insurrection Maoïste de 2002. En effet, aucun affrontement ne s’était déroulé dans les autres régions du Népal n'ayant pas souffert de la sécheresse. Les études de cas de Levy précisent que la sécheresse est responsable du manque de nourriture et favorise donc le mécontentement contre le gouvernement en place. Dans ce contexte, des groupes armés plus ou moins retirés réapparaissent parfois et reprennent le combat. L’International Crisis Group a identifié 70 lieux sensibles sur sa « liste d’observation » et Levy compile actuellement des données sur les précipitations pour étudier la façon dont cette corrélation pourrait contribuer à prévoir la multiplication des conflits. Levy pense que son approche va probablement identifier à nouveau, à tort ou à raison, la Côte d’Ivoire comme un point névralgique de conflit. Pour aller plus loin, il est possible d’enrichir les bases de données sur l'eau, notamment par la factorisation des inondations et des tempêtes, afin d’améliorer la prévision des conflits. Marc Levy précise que les données soutiennent fortement sa théorie relative aux conflits internes [n’opposant pas des Etats] selon laquelle « les sécheresses prolongées et sévères sont l'indicateur principal d’un conflit de forte intensité », en prenant en considération pour son étude les conflits ayant causé la mort d’au moins 1000 personnes. Il ajoute « j'ai été très surpris par l'ampleur de cette corrélation ». Les stratèges militaires sont également très intéressés par la prévision des conflits de l'eau. Déjà en 1997, Kent Hughes, professeur en stratégie politique et militaire à l’US Army War College, publiait un long article intitulé « L'importance stratégique de l'eau » dans Parameters, la revue trimestrielle de l’armée. En dehors des grands pays démocratiques, le monde ne dispose que de modestes, mais précieuses, lois sur l’eau. S’agissant des rivières et des fleuves, l'utilisation de fait favorise naturellement le pays en amont. Mais de nombreux Etats situés en aval sont plus que mécontents de cette situation. Toutefois, puisque aucun mécanisme de réglementation, aucun arbitre reconnu et aucune juridiction internationale compétente, n’ont à ce jour été mis en place, les conflits vont probablement se poursuivre. On considère aujourd’hui que 20% de la population mondiale dépend des 200 plus grands systèmes fluviaux de la planète. Parmi eux, 150 sont partagés entre deux nations et les 50 autres entre trois à dix pays. Il est à noter que parmi ces derniers figurent des systèmes fluviaux particulièrement importants, qui mettent en jeu les intérêts de plusieurs grands pays : le Nil [9 pays] ; le Congo [9 pays] ; le Tigre-Euphrate [3 pays] ; le Mékong [6 pays] ; l'Amazone [7 pays] ; le Zambèze [8 pays]. Le Moyen-Orient est une région particulièrement sensible en raison du climat, de la croissance soutenue de la population et des conflits politiques persistants. Les réalités stratégiques de base sont intimement liées à la dépendance de la région à l’égard de quatre principales sources d'approvisionnement en eau — trois fleuves : le Nil, le Tigre-Euphrates et la Jordanie ; et les eaux souterraines de l’aquifère dit de la « Rive Ouest ». Ainsi dans le cas du système Tigre-Euphrates, la Turquie — qui contrôle moins de 20% du bassin fluvial continental — réclame « la souveraineté absolue de l’Etat d’amont sur les eaux du fleuve ». En aval, l'Irak et la Syrie, qui couvrent ensemble près des deux tiers du bassin, exigent une répartition équitable des eaux. En amont la Turquie poursuit la construction de barrages et utilise les eaux pour l'irrigation ; en aval, l'Irak et la Syrie s’inquiètent tous deux du déficit en eau et de l'écoulement des produits chimiques agricoles en provenance du voisin Turc. Mais l'ancien président Turc a déclaré « Nous ne leur avons jamais demandé de partager leur pétrole. Pourquoi nous demandent-ils de partager notre eau ? Nous sommes en droit de faire ce que bon nous semble ». Ce que veut la Turquie, c’est achever son programme de développement, qui prévoit la construction de 22 barrages et de 19 grands ouvrages d'irrigation destinés à transformer l’Anatolie en grenier à blé du pays. Ce conflit ne pourra probablement pas être résolu sans médiation extérieure et il est difficile de prévoir, à l’heure actuelle, l’impact qu’aura l’occupation américaine en Irak [et la récente invasion Turque du Kurdistan Irakien] sur la situation. Le fleuve Jourdain est cœur des tensions entre Israël, la Jordanie, la Syrie, le Liban et la Palestine. Grâce au territoire conquis durant la guerre de 1967, Israël est devenu l’Etat d’amont pour la majeure partie du bassin fluvial et exerce ainsi son contrôle sur les ressources en eau. Depuis l’occupation de la « Rive Ouest » en 1967, Israël a «fortement exploité l'eau de la nappe phréatique [Montagne Yarkon-Taninim]», dont elle dépend en grande partie son approvisionnement, et restreint simultanément l'accès palestinien à l’eau. Nul besoin de préciser l'importance du contrôle de cet aquifère pour un futur accord de paix entre les deux pays et comme le faisait remarqué un observateur « les stratèges israéliens ont toujours considéré le contrôle des sources comme un facteur critique qui rend nécessaire, selon leur vision, la préservation d’au moins une partie des territoires arabes occupés ». Quant à l'Egypte, dernier pays en aval du Nil, les autorités ont clairement fait comprendre qu’elles étaient disposées à déclarer la guerre à n'importe lequel des huit États ascendant pour préserver son accès aux ressources en eau du fleuve, dont dépend 97% de l’approvisionnement du pays. En Asie, le fleuve Indus est un élément important du conflit entre l'Inde et le Pakistan. Le Gange joue le même rôle dans les relations diplomatiques entre l'Inde et le Bangladesh. La pénurie d'eau associée aux armes nucléaires préoccupe les stratèges militaires de la région et du monde entier. En Asie du Sud-Est, la Thaïlande et le Vietnam acceptent de moins en moins les décisions unilatérales de la Chine visant à endiguer le fleuve de Mékong. Même si des événements aussi complexes que les conflits ne peuvent jamais être attribués à une cause unique, il ne fait aucun doute que l'eau est toujours un facteur aggravant. L’eau est non seulement rare et indispensable, mais elle est également territoriale dans le sens où son accès entraîne une concurrence et la nécessité vitale de contrôler la territoire sur laquelle elle s’écoule. Elle est, en outre, intimement liée à d'autres besoins nationaux essentiels, comme la nourriture ; or, en 2007-2008, le prix des céréales a connu une dangereusement escalade, exposant les pays pauvres à la famine. Mais pour l’heure, les quelques lois existantes restent précaires, notamment parce que l'eau est souvent gérée de manière fragmentée et ne dépend pas d’une seule et unique autorité centrale. Le droit international sur l'eau douce est à l’heure actuelle soit inexistant, soit inefficace. Si les entreprises multinationales sont impliquées, directement ou indirectement, dans la détermination des nouvelles dispositions légales, nous pouvons être certains de leur partialité. Les conflits sont prévisibles lorsque se développent simultanément les pressions de pénurie et de population. Cependant, la pénurie d'eau ne devrait jamais constituer un alibi pour les gouvernements totalitaires, comme au Soudan par exemple. Comme l’avait fait remarquer un journaliste du New Scientist l'année dernière, « l’administration du Président Bashir avait, grâce à son incroyable manne pétrolière, la responsabilité et les moyens d’affronter la sécheresse [au Darfour] en réalisant de sérieux investissements en matière d’hydrologie, de prévisions climatiques, d’irrigation et de développement des cultures résistantes à la sécheresse... C’est la politique qui est responsable du fossé entre communautés « Arabes » et communautés «Africaines » au Darfour, et non le changement climatique». Mais il est également tout à fait légitime de préciser que le Kansas n'envisage pas de déclarer la guerre au Nébraska, ou que la Commission du Rhin, établie en Europe, est tout à fait capable de résoudre les différents relatifs à l’eau entre la France et l'Allemagne. Les conflits de l'eau ont une gravité et un visage différents selon qu’un fleuve traverse des pays démocratiques et stables ou des nations pauvres déjà déchirées par des tensions ethniques. Une meilleure distribution de la richesse serait également un facteur permettant de réduire le nombre de conflits de l'eau à travers le monde. Améliorer la distribution et l’utilisation intelligente et négociée de l'eau, éliminer les facteurs anthropiques du réchauffement climatique, en particulier dans les pays riches, va de pair avec la promotion la paix dans le monde et la sécurité intérieure. Nul besoin de preuves supplémentaires pour comprendre que la pénurie et la mauvaise qualité de l'eau menacent directement la stabilité économique et sociale. La seule façon d’avancer est donc de développer la coopération. Que l'on soit croyant ou non, l'eau ne devrait pas seulement être considérée comme une ressource stratégique, mais comme un élément sacré à l’origine de toute vie. Le fait que les principales religions comptent toutes des rituels basés sur le symbolisme et la présence physique d'eau n’est pas le fruit du hasard. Le baptême est un rite d’initiation et d'intégration à la communauté des fidèles. Les ablutions rituelles des musulmans avant le culte marquent le respect et le désir de pureté face à Allah. L'eau symbolise également l'amour et le service, à l’image du Christ lavant les pieds de ses disciples. Se baigner dans le Gange relie les hindous à « l’Inde Mère » et à la création toute entière. Nous devons retrouver notre sens du respect et prendre conscience du miracle de l'eau, qui donne la vie lorsqu’elle est potable, et refuser que l’eau soit dégradée, polluée, ou réduite au rang de simple de marchandise. LECTURES SUGGÉRÉES SOURCES OFFICIELLES : Bases de données de la FAO sur les ressources en eau douce [incluant les statistiques de l'ONU et de la Banque Mondiale] pour l’ensemble des pays OMS, «Niveaux de service, quantité d’eau domestique et santé» SOURCES GÉNÉRALES [contrôle des entreprises et conflits de l’eau] Maude Barlow et Clarke Élégant, L’or bleu — L’eau, le grand enjeu du XXIe siècle » Blue Gold: The Fight to Stop Corporate Theft of the World’s Water, (L’Or bleu : Le Combat pour lutter contre la mainmise des entreprises sur les ressources mondiales en eau) Stoddart, Toronto, 2002 Maude Barlow, Blue Covenant: The Global Water Crisis and the Coming Battle for the Right to Water (Alliance bleue: la crise mondiale de l’eau et la bataille à venir pour le droit à l’eau), McClelland et Stewart, Toronto, 2007 Kent Hughes Butts, « The Strategic Importance of Water » (L’importance stratégique de l’eau), Spring 1997, pp. 65-83 [journal trimestriel de l'US Army]. Center for Strategic and International Studies [CSIS] (Centre d’études stratégiques et internationales) et Sandia National Laboratories (Les laboratoires nationaux Sandia), Global Water Futures, 2005 Earthscan et l’International Water Management Institute (Institut International de Gestion de l’eau), Water for Food; Water for Life (L’eau pour l’alimentation, l’eau pour la vie), 2007, détails de la classification sur Marc Levy, et al et CIESIN, Pacific Institute for Studies in Development, Environment and Security (Institut du Pacifique d'études en développement, environnement et sécurité); Chronologie de Peter Gleick sur les conflits de l'eau [octobre 2006] Transnational Institut et l’Observatoire de l'Europe industrielle: Reclaiming Public Water (Réclamerir l’eau publique) [divers auteurs] ; Transnational Institut, Amsterdam, 2005 Transnational Institut http://www.tni.org ; Focus on the Global South http://www.focusweb.org ; The Reclaiming Public Water Network, Water Democracy: Reclaiming Public Water in Asia ; Novembre 2007