Les transnationales au coeur des institutions européennes

01 Diciembre 1997
Article

Est-il écrit, fatal, inéluctable que la politique de l'Union européenne s'inspire exclusivement de la doctrine néolibérale ? Que sa stratégie économique se limite à promouvoir la compétitivité mondiale, la dérégulation, le libre-échange et le tout-marché ? Que le domaine social et l'environnement soient méprisés et négligés, relégués à la portion congrue ? Ce n'est ni écrit, ni fatal, ni inéluctable ; mais pensé, organisé et financé par les firmes transnationales [FTN] les plus puissantes d'Europe.

C'est ce que démontrent les chercheurs du Corporate Europe Observatory dans leur remarquable rapport sur la pénétration des institutions européennes par les firmes transnationales . (1) Les quarante-cinq PDG membres de l'European Roundtable of Industrialists (ERT) font et défont la politique européenne qui est imposée à tous . (2)

Fondée en 1983, cette Table ronde des industriels a reçu un accueil privilégié dès ses débuts, grâce en particulier à M. Etienne Davignon, alors commissaire européen pour l'industrie (et aujourd'hui lui- même membre de l'ERT en tant que président de la Société générale de Belgique), et à l'ancien ministre français François-Xavier Ortoli.

Mais c'est surtout sous la présidence de M. Jacques Delors que l'influence de l'ERT est devenue déterminante. Selon les auteurs du rapport Europe Inc., qu'il s'agisse de la monnaie unique, du réseau routier européen ou de la croissance et de l'emploi, toutes les grandes orientations de la Commission portent la griffe de l'ERT.

La Table ronde des industriels a été très active dans le cadre des négociations sur le traité de Maastricht, « rencontrant régulièrement des membres de la Commission comme MM. Andriessen, MacSharry, Sir Leon Brittain et le président Delors ». Depuis 1985, la monnaie unique est une de ses grandes priorités.

Cette coopération fructueuse continue sous la présidence de M. Jacques Santer, qui a notamment mis sur pied un groupe de travail officiel sur la compétitivité (Competitiveness Advisory Group), où l'ERT joue un rôle central. Quant au groupe de travail sur les télécommunications, six des vingt membres font aussi partie de l'ERT ; aucun ne représente les consommateurs, les syndicats ou les PME.

L'ERT ne néglige pas le lobbying des gouvernements nationaux européens. Ses membres sont unanimes à exiger l'ouverture de tous les marchés mondiaux dans tous les domaines, investissements compris. Ils s'opposent aux clauses sociales ou environnementales, poussent à la déréglementation complète des industries et à l'expansion du réseau routier et rejettent toute proposition pour une taxe sur l'énergie ou le C02.

LES chevaliers de cette table ronde représentent collectivement un chiffre d'affaires de 550 milliards d'écus et trois millions d'emplois dans le monde ; leur accès privilégié à la Commission leur permet d'écrire le scénario dans lequel toutes les autres forces sociales ne sont que des figurants. Ceux qui les accueillent avec tant d'empressement n'ont aucun problème avec des électeurs pour la bonne raison qu'ils ne sont pas élus. Ils ouvrent leurs portes à ceux, et à ceux-là seulement, qu'ils désirent recevoir et écouter.

Dans leur rapport, les auteurs d 'Europe Inc. traitent de plusieurs autres organismes de lobbying (dont certains issus directement de l'ERT), qui représentent les intérêts des firmes transnationales auprès des instances européennes ou mondiales. Jeunes, de nationalités diverses, ces auteurs ont compris le rôle de l'intellectuel et du chercheur en sciences sociales dans ces temps dangereux pour la démocratie : étudier ceux qui possèdent richesse et pouvoir et faire connaître leurs projets à ceux qui n'ont ni l'une ni l'autre, dans l'espoir qu'ils trouvent le moyen de s'organiser.


References

1. Europe Inc., Corporate European Observatory, c/o A-SEED, PO Box 92066, 1090 AB Amsterdam, Pays-Bas, e-mail ceo@xs4all. nl : 72 pages grand format, illustré. Prix : 15 florins, 50 F. N'existe qu'en anglais.
2. Pour la France, les membres de l'ERT sont les dirigeants de Lafarge-Coppée, Lyonnaise des eaux-Dumez, Renault, Rhone- Poulenc, Saint-Gobain ; pour l'Italie, ceux de Fiat, Marzotto, Olivetti, Pirelli ; pour l'Allemagne, ceux de Bayer, Bertelsmann, Bosch, Daimler-Benz, Krupp, Siemens, Veba, etc.

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