L'OMC menace la démocratie

18 ဇန်နဝါရီလ 2001
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L'OMC menace la démocratie
Interview Susan George by Geneviève Brunet
l'Hebdo, 18 January 2001

Susan George: opposée à l'extension sauvage du marché, elle plaide pour l'annulation de la dette des pays les plus pauvres et une taxation des transactions financières.


"Un Forum social mondial va se tenir au Brésil, à Porto Alegre, aux mêmes dates que le Forum économique de Davos. Pourquoi avez-vous appelé à la tenue d'un tel sommet?"

Parce que le mouvement qui lutte pour la démocratie, pour plus d'égalité - qu'on appelle souvent le mouvement anti-mondialisation, mais c'est un terme que je n'accepte pas - doit avoir ses propres événements. Depuis Seattle, on nous attend beaucoup trop sur le calendrier de l'adversaire. La presse mesure le nombre de personnes à Washington, à Prague, etc.
Nous sommes favorables à une mondialisation démocratique, fondée sur la solidarité, sur le partage des ressources et des richesses.
Porto Alegre n'est pas le premier événement qui nous réunit. Il y a deux ans 13 000 personnes, venant de 87 pays, se sont rencontrées à Paris, à l'Université de Saint-Denis. Cette réunion au Brésil nous permettra de mieux nous connaître, puis de construire des stratégies.

"Que reprochez-vous au Forum de Davos?"

On ne lui reproche rien. Les participants ont le droit de se réunir. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui veulent intervenir: ça leur donne trop d'importance. Mais nous sommes totalement opposés aux valeurs que véhiculent les personnes qui se rencontrent là, et nous allons les combattre sans relâche.

"Vous présidez l'Observatoire de la mondialisation. Quelle est sa mission?"

L'Observatoire est un groupe de journalistes, d'économistes, de juristes, de chercheurs, limité à vingt personnes. Après avoir pas mal contribué à la défaite de l'Accord multilatéral sur l'investissement, qui était en préparation à l'OCDE, nous avons décidé de consacrer toute notre attention à l'Organisation mondiale du commerce, parce que nous pensons que l'OMC est probablement la plus grande menace contre la démocratie aujourd'hui.

"Comme vous l'avez fait pour l'AMI: en informant, avant que des textes soient votés, sur leurs éventuelles conséquences?"

Oui, on analyse les textes, on essaie d'informer les gens. Nous allons publier les actes de notre dernier colloque qui concernait la légitimité de l'OMC et sa légalité par rapport à l'ONU et le reste du droit international.

"Vous avez publié «Le rapport Lugano» (Ed. Fayard) - établi par un groupe fictif d'experts chargés de sauver le capitalisme mondial - qui affirme que ce libéralisme mondialisé engendre de nombreux perdants: vous indiquez que les 20% d'humains les mieux lotis détiennent 86% des richesses alors que les 20% les plus pauvres n'en ont que 1,3%…"

Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le rapport sur le développement humain du PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) qui rend compte de ces inégalités chaque année.
«Le rapport Lugano» avait pour objectif de porter la logique de ce système économique jusqu'à ses fins ultimes. Mes faux experts arrivent à la conclusion que ce système n'est pas gérable avec 8 milliards de personnes sur terre en 2020, mais avec seulement 4 milliards. Conclusion: il faut réduire le nombre de gens qui pèsent sur le système et n'y contribuent pas. En encourageant des fléaux existants: le sida en Afrique, les famines, etc. Si mon livre fait froid dans le dos, j'en suis ravie. J'ai eu des critiques de gens qui ne l'aimaient pas; mais personne n'a pu dire ou démontrer soit que les prémisses étaient fausses, soit que les conclusions que j'ai tirées de ces prémisses n'étaient pas logiques.

"Combattez-vous la logique marchande a priori?"

Non, je pense que le marché a sa place. Pas mal de gens pensaient que l'économie de commande pouvait fonctionner, personnellement j'ai toujours pensé que c'était inefficace. Mais le marché ne peut occuper toute la place et décider de tout. Actuellement, il faut lutter pour maintenir les services publics - l'éducation, la santé, l'environnement - hors de la sphère marchande. Nous avons fort à faire, rien que pour défendre les gains sociaux de ces cent dernières années. Si les amis de Davos le pouvaient, ils nous ramèneraient gaiement au XIXe siècle.

"Pourquoi souhaitez-vous l'instauration de la taxe Tobin sur les transactions financières?"

Aujourd'hui, quelque 98% des échanges de monnaies sont consacrés à la spéculation - faire de l'argent avec de l'argent - et 2 à 3% au financement de l'économie réelle, c'est-à-dire des transactions entre pays en différentes monnaies. La taxe Tobin aurait deux fonctions, que l'on pourrait doser selon le taux choisi: diminuer la spéculation et constituer une cagnotte pour réduire l'écart Nord-Sud et les inégalités dans les sociétés du Nord. Cette taxe n'est pas une idée nouvelle: Tobin l'a proposée dans les années 70. Et, dans les différentes nations, qu'avons-nous fait d'autre que d'instaurer des impôts sur les revenus pour la redistribution? Cela n'a toutefois pas été réalisé sur le plan international et c'est là qu'il faut maintenant agir, car c'est là que les déséquilibres sont les plus criants. Ça permettrait de trouver une source de revenus à une époque où les fonds de coopération au développement se réduisent comme peau de chagrin.

"Quelles sont vos propositions en matière fiscale?"

Je suis favorable à une taxation internationale et une redistribution. Je constate que l'argent se trouve sur les marchés financiers et dans les bénéfices des transnationales. Que ce soit une taxe sur les fusions et acquisitions, une taxe au prorata sur les ventes des transnationales ou une taxe sur les transactions monétaires m'est égal. Nous ne pouvons plus nous contenter de systèmes fiscaux purement nationaux. Il faut instaurer autre chose ou accepter de se diriger vers des solutions du type de celles prônées par «Le rapport Lugano».

"Vos solutions sont-elles possibles sans un gouvernement mondial?"

Nous avons déjà fait beaucoup de propositions. Ne serait-ce que de mettre les institutions internationales et les compagnies transnationales sous droit international: droits de l'homme, accord sur l'environnement, convention de Bâle du BIT. Evidemment, il faudrait créer des structures qui n'existent pas. Mais je ne suis pas favorable à un gouvernement mondial, nous luttons aussi pour plus de pouvoir aux populations locales.

"Vous prônez des contre-pouvoirs au niveau mondial?"

Absolument! Et beaucoup plus de démocratie. Dans les pays européens, nous étions arrivés à une sorte de contrat social basé sur l'idée que tout le monde avait droit à être inséré dans la société. Cette base est maintenant attaquée dans les pays où elle était acquise, et certains freinent pour qu'elle ne soit pas instaurée ailleurs. Toutes les tendances lourdes vont vers la construction d'une société très élitaire, avec beaucoup de gens vivant dans la précarité ou exclus. Nous luttons pour l'éviter.

"Quelles sont, à vos yeux, les actions les plus urgentes?"

Nous venons d'avoir une réunion au niveau européen. Première priorité: l'annulation de la dette des pays les plus pauvres et des aménagements substantiels pour les autres. La dette du Sud tue un grand nombre d'enfants, c'est un désastre social. Ensuite, il faut revoir complètement le fonctionnement de la Banque mondiale et du FMI qui ont pris un pouvoir beaucoup plus étendu que ce qui était préconisé au départ. A l'OMC, en particulier à travers l'AGCS - l'Accord général sur le commerce des services - il y a une tentative tout à fait structurée de la part des multinationales et d'un certain nombre de gouvernements pour faire passer dans le domaine marchand l'éducation, la culture, la santé. Il est urgent de lutter pour l'empêcher. Quatrième chantier: les sociétés transnationales. Il faudrait que leurs dirigeants soient pénalement responsables des actions de leurs filiales dans tous les pays: par exemple, ceux de TotalFina pour le pétrole déversé sur les côtes bretonnes.

"Vos idées ont de plus en plus d'écho. Ces thèmes sont pris en considération à Davos…"

Notre mouvement commence à avoir du succès. On nous dit: «Nous vous entendons, vous avez raison. Mais vos propositions ne sont pas réalisables, nous allons nous en occuper autrement.» Ces gens sont intelligents, sinon ils ne seraient pas devenus chefs d'entreprises. Ils voient bien la montée des refus et des propositions. Ce qui est important, ce n'est pas ce qu'ils disent, c'est ce qu'ils font.

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