Colloque de la Fundación Marcelino Botín

01 ဇန်နဝါရီလ 2000
Article
စာေရးသူ

Cette contribution à un Colloque à Madrid est plus longue et plus documentée que celle de l'Institut français d'Athènes où l'on retrouvera certains éléments. La Fundación Marcelino Botín a su organiser à mon sens le colloque idéal: vous laisser libre de visiter Madrid pendant la journée jusqu'à 17H; vous faire parler, à trois, en fin de journée dans la Résidence d'étudiants où ont vécu Federico Garcia-Lorca, Luis Bunuel, Salvador Dali et d'autres espagnols célèbres; vous faire goûter ensuite une cuisine exquise dans des restaurants du cru. Ajouter à cela la possibilité de visiter le Prado avec cet homme de la Renaissance qu'est le Professeur Francisco ["Paco"] Jarauta [Docteur en histoire de l'art, politologue, écrivain] qui présentait lui aussi une communication et l'on voit un peu le tableau. Le bonheur, quoi.


Je voudrais remercier la Fundación Marcelino Botín, son Directeur général Federico Ysart ainsi que le Professeur Francisco Jarauta de leur aimable invitation et de m'avoir accueillie à cette réunion sur les Propuestas para el Siglo XXI. J'aurais aimé pouvoir présenter ma communication en castillano et vous demande d'excuser mes carences linguistiques.

Cette deuxième session est consacrée aux "conséquences politiques de la mondialisation" qui, à mon sens, ont été complètement néfastes. J'espère éclaircir certains des mécanismes qui ont conduit à ces consequences dans le domaine poltique comme dans les domaines économique et social qui ne peuvent guère en être séparés. Mais je n'oublie pas la phrase espagnole "no protestas sin propuestas". On peut faire des propositions réalistes pour une société plus juste qui ne relèvent nullement de l'utopie mais repose au contraire sur des espoirs raisonnables.

Permettez-moi d'abord une précision de vocabulaire: par "mondialisation" ou "globalisation" j'entends le processus d'intégration mondiale de certaines personnes et couches sociales, de certains pays et régions, de certains secteurs et activités, l'ensemble façonné et dirigé par des entreprises transnationales industrielles et financières [ETN]. Ce serait une profonde erreur - j'y reviendrai - de croire que la mondialisation est un processus uniforme qui entraine tous les pays, toutes les populations et toutes les activités humaines dans une même marche en avant vers quelque terre promise.

Ce serait une erreur toute aussi grave de procéder comme si la mondialisation était une sorte de force de la nature comme la gravitation, sans agents derrière, occupés à le pousser activement en avant.

Mondialisation: quoi de neuf?

Certains commentateurs prétendent que la mondialisation telle que nous la vivons aujourd'hui n'a strictement rien de nouveau. (1) En effet, si on la définit uniquement comme un phénomène d'intégration économique, cette appréciation est exacte. A la fin du 19è et au début du 20è siècles, grâce à l'étalon-or et à l'hégémonie de l'Empire britannique, le monde était au moins aussi intégré qu'il l'est aujourd'hui. Dans un domaine crucial, celui du travail, il l'était bien davantage, car la main d'oeuvre était beaucoup plus mobile qu'elle n'est actuellement. A cette époque, des millions d'immigrés sont partis chercher une vie meilleure en Amérique du Nord, en Australie, en Argentine ou ailleurs. De nos jours, en revanche, le capital, les biens et les services [ainsi que les "managers" de haut niveau] sont "mondialisés" et mobiles alors que la main d'oeuvre est enracinée, stationnaire et n'a nullement le droit de chercher du travail là où il veut.

De même, si la mondialisation est définie simplement par rapport au volume et à la facilité des échanges commerciaux, l'on peut démontrer aisément que c'est au moins aussi vieux que la Renaissance [et peut-être que l'Empire romain}. Voici ce qu'en dit à titre d'exemple un vénétien du 17ème siècle cité par Marx:

Les communications des peuples entre eux sont si étendues sur tout le globe terrestre que l'on peut quasiment dire que le monde entier est une seule ville où se tient une foire permanente de toutes les marchandises et où tout homme, sans sortir de chez lui, peut au moyen de l'argent s'approvisionner et jouir de tout ce que produisent la terre, les animaux et le labeur humain. Merveilleuse invention. (2)

L'aspect insolite de la mondialisation à notre époque, que de trop nombreux chercheurs passent sous silence, est l'immense pouvoir exercé par les Entreprises transnationales [ETN]; pouvoir économique bien sûr mais aussi politique. C'est l'activité des transnationales qui entraine les conséquences qu'il s'agit de mettre en lu mière ici. Je commencerai par examiner l'étendue de leur emprise, à l'aide de chiffres et de faits tirés des éditions successives du Rapport sur les Investissements dans le Monde des Nations Unies. (3)

L'imapct des entreprises transnationales

Les auteurs de ces Rapports n'exploitent pas autant qu'ils le pourraient leurs propres données, peut-être parce que cela poserait à l'institution des Nations unies des problèmes politiques. Comment apprécier, par exemple, "l'Investissement Direct Etranger" [IDE], recherché par tous les gouvernements des pays riches comme des pays en développement?

L'investissement apporté par les ETN est supposé contribuer à la croissance et aux emplois dans le pays qui a la chance de l'attirer. C'est peut-être, partiellement et ponctuellement, le cas. Mais si l'on compare les chiffres concernant les 100 premières firmes transnationales dans le monde pour 1993 et pour 1997 [figurant dans les Rapports de 1995 et de 1999], l'on constate que ces firmes ont augmenté leur chiffre d'affaires de près de 20 pourcent tout en diminuant légèrement le nombre de leurs employés:

Les 100 premieres entreprises du monde
[en milliards de dollars et en millions d'emplois]
Annee 1993 1997 Evolution
Chiffre d'affaires 3.335 3.984 + 19.4%
Emplois 11.869 11.805 - 0,7%

Source: calculé à partir de Nations Unies, World Investment Report [Editions de 1995 et 1999], Tableaux sur les 100 premi&egarve;res entreprises mondiales

Les chiffres par secteur d'activité sont encore plus révélateurs. En prenant uniquement des firmes qui figurent sur les deux listes [1993 et 1997] des 100 premières entreprises mondiales, on constate:

Comparaison du chiffre d'affaires et de l'emploi 1993-1997 parmi les 100 premi&egarve;res entreprises mondiales
Secteur, industrie No. firmes concernées Ventes 1993-97 % Emploi 1993-97 %
Electronique, informatique 20 + 16.5 - 4.3
[Dont electr. japonais] 6 + 5.3 + 27.4
[Dont electr. autres] 14 + 23 - 1.7
Automobile, pneus 112 + 25 - 6.8
Petrole 11 + 18.8 - 24.4
Nourriture, boissons, tabac 6 + 8 + 1
Chimie 9 + 16.5 + 15.4
Pharmacie 5 + 5.2 - 14.8
Divers (4) 9 + 46 + 8.7

Source: Nations Unies, World Investment Report 1995, 1999

On voit que le pétrole, la chimie et la pharmacie ont réduit assez drastiqument leur personnel; si les japonais n'avaient pas augmenté le leur dans le domaine de l'électronique [malgré un gain modeste de chiffre d'affaires] cette branche aurait aussi été marquée par une forte perte du nombre d'emplois.

Puisque le personnel représente encore le poste de dépenses le plus important pour ces entreprises, leur souci est de le réduire au maximum. Pour les 100 premieres firmes, la productivité par employé, du Président au balayeur, avoisine aujourd'hui les $350.000 [chiffre d'affaires des 100 premières ETN divisé par le nombre total de leurs employés.]

D'une manière génerale, même en dehors de ces firmes géantes, il ne faut pas compter sur la mondialisation pilotée par le capital transnational pour fournir des emplois. Les Nations unies recensent à présent quelques 60.000 ETN qui auraient établi 500.000 filiales à travers le monde. Elles sont responsables d'au moins un quart de la production mondiale mais elles n'emploient que 61 millions de personnes.

Même si l'on calcule que chaque emploi direct s'accompagne de la création de deux emplois indirects [supposition généreuse] l'ensemble des 60.000 ETN n'emploie au mieux que 183 millions de personnes, soit moins de 10% de la main d'oeuvre mondiale potentiellement disponible. Dans les pays en développement, elles n'emploient jamais plus de 2% de ceux qui ont un emploi rémunéré. Enfin, les données fiables permettant de calculer le nombre d'emplois locaux qui ont été détruits à cause de la présence d'ETN font défaut, mais l'on sait que la présence d'une ETN peut décourager ou ruiner les firmes locales dans la même branche. (5)

La concentration des entreprises transnationales

Peut-on affirmer alors, comme le font les économistes néo-libéraux, que malgré leur impact nul, voire négatif, sur l'emploi, ces firmes contribuent néanmoins à une meilleure allocation des ressources [naturelles, productives, financières etc.] sur le plan mondial? Les flux d'investissements [dits "inflows" et "outflows", investis dans/hors les pays d'origine des ETN] sont en augmentation constante. Ces flux témoignent-ils d'une plus grande efficacité économique? En réalité, les sommes colossales que consacrent les ETN à "l'investissement" servent dans une proportion écrasante aux fusions et aux rachats, c'est à dire à la concentration, non pas à des investissements productifs nouveaux.

La concentration économique n'est pas une recette "d'éfficacité" et mène au contraire à la création d'oligopoles, au "capitalisme d'alliances" et à des rentes de situation. La mondialisation actuelle va incontestablement dans ce sens, comme le montre le tableau suivant. [NB: Ne sont prises en compte ici que les fusions et rachats transfrontaliers; les fusions de firmes nationales entr'elles représentent encore plusieurs centaines de milliards de dollars qui ne sont pas comptabilisés par l'ONU].

Comparaison du chiffre d'affaires et de l'emploi 1993-1997 parmi les 100 premières entreprises mondiales
Pays ou region IDE Total 1993-1998 $$ Total F+R 1993-1998 $$ F+R comme % de l'IDE 1993-1998 F+R comme % de l'IDE en 1998
Monde 2.394 1.694 71 81
Union européenne 1.168 [49%] 818 [48%] 70 85
France 125 [5%] 109 [6%] 87 98
Royaume Uni 318 [13%] 283 [17%] 89 112
Allemagne 253 [11%] 147 [9%] 58 70
Espagne 47 [2%] 36 [2%] 77 63
Italie 50 [2%] 68 [4%] 137 126
USA 559 [23%] 418 [25%] 75 93

Calculé à partir de divers tableaux du World Investment Report 1999

Ce tableau montre que l'Union européenne est à l'origine de près de la moitié des investissements et des fusions/rachats transfrontaliers. Les USA en sont responsables du quart. Depuis au moins 1993, 70% de ce que l'on appelle communément "investissement" est consacré uniquement à la concentration économique. Ces fusions sont presque toujours accompagnées de "dégraissages" sévères de la main d'oeuvre. Une colonne à part est réservée dans le tableau ci-dessus à l'année 1998 à cause du bond spéctaculaire qu'ont fait les fusions: cette année-la, les quatre-cinquièmes de tous les "investissements" leur étaient consacrés. Les chiffres déjà disponibles montrent que la valeur des fusions et rachats effectués dans les six premières mois seulement de 1999 "dépasse celle enrégistrée pour la totalité de ces opérations en 1998". (6)

En comparant le chiffre d'affaires des principales ETN et le PNB des nations, l'on constate que la Général Motors a une plus grande surface économique que la Norvège ou la Thailande; la Ford que l'Arabie Saoudite, la Mitsui que la Pologne et la Grèce et ainsi de suite. (7) Dès 1995, la liste des 100 entités économiques les plus importantes du monde comprenait 51 firmes et seulement 49 pays. La vague de fusions et de rachats depuis deux ans a modifié ce rapport de forces encore plus en faveur des firmes.

Ces données permettent d'avoir une idée de la surface des ETN. Pourtant nous n'avons décrit ici que les entreprises industrielles. Les transnationales financières - fonds de pension, compagnies d'assurances, compagnies de courtage, banques commerciales - contrôlaient déjà en 1995 près de 30.000 milliards de dollars d'actifs, placées dans le monde entier. Ces sommes pouvaient partir aussi rapidement qu'elles étaient arrivés, comme en témoignent les nombreuses crises financières de 1997 à 1999. La Banque des Règlements Internationaux décrit le "comportement de troupeau" qu'affectent ceux qui gèrent les fonds placés sur les "marchés émergents". Il ne faut pas s'étonner de la gravité des crises financières lorsque l'on sait qu'un seul pourcent [1%] des fonds gérés par ces compagnies d'investissements équivaut au quart de la capitalisation de toutes les bourses de tous les pays "émergents" de l'Asie et aux deux-tiers de la capitalisation de toutes les bourses de l'Amérique latine. Le plus étonnant serait l'absence de crises financières. (8)

Un gouvernement des transnationales?

Malgré leur puissance économique, ou peut-être à cause d'elle, les transnationales n'ont aucune volonté d'exercer directement un gouvernement politique. Elles désignent pour cela des "mandataires" et se servent à la fois de leurs propres lobbies ou associations professionelles et des organisations internationales. Ces dernières privilégient les contacts avec les milieux d'affaires à l'exclusion des autres secteurs de la société. (9)

Parmi les lobbies crées par les transnationales, citons la Table Ronde des Industriels européens [ERT: European Roundtable of Industrialists], composée des Présidents des 45 ETN européennes parmi les plus importantes [dont British Petroleum, Shell, Daimler, Renault, Fiat, Siemens, etc.]. L'ERT est basée à Bruxelles de manière à avoir un accès direct à la Commission européenne dont elle a pu influencer très souvent les décisions. Les chercheurs du Corporate Europe Observatory décrivent en détail comment l'ERT a pu façonner le programme routier européen [le TERN], le Traité de Maastricht, la monnaie unique et les divers "Livres Blancs" du Président Jacques Delors. (10)

Les lobbies des ETN américaines ont tendance à s'organiser sur une base sectorielle; e.g. les fédérations de producteurs de pharmacie, de chimie, de blé, etc.: toutes ont leurs équipes de lobbystes professionnels à Washington. Il est intéressant de noter que l'actuelle ministre chargée des négociations du commerce [US Special Trade Representative Charlene Barshevsky] était autrefois lobbyiste pour l'industrie du bois et du papier canadienne.

L'un de ses prédécesseurs dans ce même poste Micky Kantor, travaille à présent pour la fédération des producteurs de blé américains [US Wheat Associates]. Ces différents intérêts peuvent à l'occasion se réunir en coalitions plus larges, par exemple le US Coalition of Service Industries, qui intervient souvent auprès de Mme Barshevsky pour "guider" la renégociation de l'Accord Général sur le Commerce des Services [GATS ou AGCS] à l'Organisation Mondiale du Commerce. Cette coalition cherche en particulier l'ouverture à la "concurrence" de tous les services publics européens, santé publique comprise, c'est à dire la privatisation et la possibilité pour les firmes américaines de pénétrer ces marchés particulièrement lucratifs. (11)

Sur le plan international aussi fleurisssent un grand nombre d'organisations au service des transnationales qui ont une influence prépondérante sur la politique des états. La Chambre de Commerce Internationale [CCI] dont le siège est à Paris a été particulièrement importante dans la préparation des positions de Sir Léon Brittan, à l'époque Commissaire européen, pour la réunion ministérielle de l'Organisation Mondiale du Commerce. La CCI s'auto-proclame "la seule organisation qui parle avec autorité au nom des entreprises de tous les secteurs dans le monde entier"; elle fait connaître ses exigences directement auprès des chefs de gouvernement et d'état. (12)

Les documents émanants de la CCI et ceux de la Commission et de l'ex-Commissaire Brittan concernant l'OMC témoignent d'une totale identité de vues sur la nécessité d'un monde entièrement régi par le libre échange. Non seulement ces documents abordent les mêmes sujets, mais ils le font souvent dans un langage identique, e.g. sur la libéralisation du domaine agricole européen, le brevetage du vivant, ou le commerce des services. (13)

Un autre lobby international d'ETN qui travaille dans le sens d'une plus grande libéralisation est le TransAtlantic Business Dialogue ou TABD, composé d'industriels des deux côtés de l'Atlantique. C'est peut-être le plus efficace de tous: né en 1995 seulement, il a des comités permanents qui s'occupent de l'harmonisation des normes pour toutes sortes de produits de manière à ce que ceux-ci puissent être vendus sans restrictions de part et d'autre de l'Atlantique. Les décideurs politiques américains, européens et internationaux assistent régulièrement aux réunions du TABD. Comme la Chambre de Commerce, il établit des recommendations précises à l'adresse des négociateurs des grands accords en cours d'élaboration. A la réunion du TABD à Berlin un mois avant la tenue de la réunion ministérielle de l'OMC à Seattle, le négociateur européen Pascal Lamy a été l'invité politique principal.

Nul ne semble s'étonner des efforts de ces ETN de se faire entendre des décideurs politiques, ni de l'empressement de ceux-ci à donner la priorité aux désirs des entreprises. D'un commun accord, ces mêmes entreprises établissent actuellement des liens de coopération avec les Nations unies que l'on aurait pu espérer plus neutres. Le Geneva Business Dialogue, initié par Helmut Maucher, Président du Conseil de Nestlé et, à l'époque, Président de la Chambre de Commerce Internationale, a réuni en octobre 1998 des représentants haut placés du monde des affaires avec les dirigeants des principales agences des Nations unies à Genève, le tout sous les auspices et avec la bénédiction du Secrétaire général. C'étais un prélude à l'appel vibrant lancé par le même Kofi Annan au World Economic Forum de Davos de janvier 1999. Il y proposait au millier des chefs des plus grandes entreprises du monde un "Global Compact" ["Pacte Global"] unissant les ETN et l'ONU dans un même élan en faveur du développement.

Depuis, le PNUD développe un programme de coopération avec les ETN dit Global Sustainable Development Facility. Certaines des entreprises partenaires sont particulièrement connues pour leur non-respect des droits de l'homme dans les pays pauvres. Ce GSDF leur permettra néanmoins d'utiliser le logo et de bénéficier du prestige de l'ONU. Encore plus douteux, le Haut Commissariat pour les Réfugiés a accepté de présider un "Business Humanitarian Forum" en parténariat avec la firme pétrolière UNOCAL, dont les activités en Birmanie font appel au travail forcé.

Que les transnationales se servent de leurs propres lobbies, de la disponibilité des Nations unies ou d'organisations internationales spécialisées, leurs objectifs politiques sont toujours les mêmes. Elles veulent bénéficier d'une liberté totale dans trois domaines cruciaux: celui d'échanges des biens et des services, celui du mouvement des capitaux, celui de l'investissement.

L'Organisation Mondiale du Commerce est chargée de promouvoir la liberté des échanges et cherche à ajouter un maximum de domaines à la catégorie "biens et services" alors que l'ancien GATT ne s'occupait que de biens industriels. Ainsi les produits agricoles doivent être traités comme les autres; la santé, l'education et la culture deviennent matière à commerce, le vivant peut être brevetée, etc. Les ETN ont été les prémières à le comprendre l'intérêt des services [11 secteurs, 160 sous-secteurs], pour étendre énormément la juridiction de l'OMC. Comme l'expliquait le Directeur de la Division des Services de l'OMC, "[S]ans les énormes pressions venues du secteur des services financiers américains, spécialement des compagnies comme American Express et CitiCorp, il n'y aurait pas eu d'Accord sur les Services [GATS] et peut-être pas d'Uruguay Round et pas d'OMC". (14)

Quand on sait qu'au moins un tiers du "commerce" international consiste en échanges entre filiales et/ou maison-mère d'une même ETN; qu'un tiers encore de ce commerce consiste en échanges entre différentes ETN, l'importance des règles établies par l'OMC pour le compte de ces firmes est évidente. Leur lobbies sont de ce fait très actifs autour des négociations en son sein et elles ont été extrèmement vexées et déçues du fiasco de la réunion ministérielle de l'OMC de Seattle.

Pour ce qui est de la libéralisation des mouvements des capitaux, le Fonds Monétaire International s'en charge dans les pays endettés du Sud et de l'Est. Tous les pays du Nord ont déjà libéralisé indépendamment les leurs. Les ETN n'ont pas besoin de contacts directs avec le FMI, vu qu'il sert parfaitement les objectifs néo-libéraux du "Consensus de Washington" sans leur intervention.

Enfin, l'Accord Multilatéral sur l'Investissement [AMI] devait assurer la liberté des ETN en ce qui concerne les investissements dans le monde entier. Il avait aussi la prétention d'instituer un processus de règlement des différends permettant aux entreprises d'attaquer directement en justice les états. Au cours des négociations à l'Organisation pour la Coope_ation et le Deloppement Economique, les lobbies des ETN ont été très actifs, en particulier à travers le Business International Advisory Committee de l'OCDE. Ces firmes traitaient directement avec les négociateurs de leurs pays en donnant des instructions et en refusant toute référence aux questions environnementales ou du travail. (15)

L'AMI a été arrêté à la fin de 1998, grâce à la vigilance et à la détermination du mouvement citoyen, qui infligeait ainsi une importante défaite aux ETN. C'est pour cette raison que celles-ci espèrent toujours réintroduire un accord similaire par le biais de l'OMC.

La démarche de ces firmes consiste à investir toutes les instances politiques internationales et à les soumettre à leurs exigeances. Dans la mesure où cette démarche peut être entravée par l'action d'autrui, elle s'accompagne de plus en plus d'un effort de discréditer les ONG protestataires et de mettre en doute la légitimité de représentants de la société civile autre que ceux du monde des affaires. Cette tentative est parfois accompagné de menaces à peine voilées. La période post-Seattle verra une augmentation des attaques des ETN contre les citoyens. (16)

Les valeurs du neo-libéralisme et des ETN: concurrence et privatisation

La valeur centrale du système éthique - car le néo-libéralisme prétend en avoir un - est la concurrence, point de référence politique et social primordial. Elle permet, théoriquement, non seulement l'efficacité économique maximum mais aussi à chaque individu de donner le meilleur de lui-même. La concurrence est une notion universelle s'appliquant aux nations, aux régions, aux firmes et bien entendu aux personnes. Seules les firmes transnationales échappent à ses lois; à travers leurs fusions, décrites plus haut, elles écartent la concurrence en faveur d'un "capitalisme d'alliances".

Puisque la concurrence est une vertu, ses conséquences ne sauraient qu'être par définition bénéfiques. La Main Invisible, comme Dieu lui-même, peut créer le bien à partir d'un mal apparent. Certains souffriront en chemin, mais il faut laisser faire le jeu du marché car un jour, les richesses qu'il crée profiteront à tous.

La concurrence en tant que valeur centrale de la mondialisation, au service des ETN, implique la privatisation. Les services publics, nécessairement "inefficaces" puisque publics! doivent être cédés au secteur privé qui saura les gérer rationellement. Dans les pays du Sud, ce sont la Banque mondiale et le FMI qui exigent et cautionnent la privatisation. Elle peut apporter un bénéfice supplémentaire car les syndicats, souvent influents dans le secteur public, seront affaiblis, comme Margaret Thatcher a su le faire en Angleterre en éliminant deux millions d'emplois syndiqués dans les services publics entre 1979 et 1994. On pose rarement la question de savoir si les services publics doivent être jugés uniquement sur le critère de la rentabilité financière.

"Privatisation" est le terme choisi par le néo-libéralisme, suivi en cela par les médias et par tout le monde. Malgré cet usage, le mot désigne en réalité une aliénation: on cède au secteur privé non seulement tous les capitaux investis par l'état [c'est à dire l'argent des contribuables] mais aussi le produit de décennies de labeur de la part de milliers de personnes. S'il est vrai que les "petits porteurs" peuvent acquérir une partie du capital lors des offres en bourse, il ne s'agit nullement de promouvoir le "capitalisme populaire". Les vrais propriétaires nouveaux sont invariablement de gros investisseurs, souvent institutionnels. Les privatisations entre 1980 et 2000 représentent l'un des plus grands transferts de richesses de tous les temps - de l'état vers les entreprises et des citoyens vers des intérêts purement mercantiles. Il s'agit aussi d'un triomphe idéologique, car la plupart des citoyens ne s'en sont pas rendus compte. (17)

Inégalites et transferts de richesse

La privatisation ne constitue pas la seule manière de transférer les richesses du bas vers le haut, loin s'en faut. Depuis que les ETN impulsent le processus de la mondialisation, le capital est systématiquement rémunéré au détriment du travail. En règle générale, ceux qui se situent dans les premiers 20% d'une société donnée sont avantagés par ce processus; plus on se situe en haut de la pyramide à l'origine, plus on sera favorisé.

Aux Etats-unis, les gains de cette couche sociale ont été documentés très tôt par un analyste républicain, Kevin Philips, ancien membre de l'équipe Nixon. Philips montrait qu'au cours de la décennie 1980-89 les premiers 10% des américains avaient vu leurs revenus augmenter de 16%, les premiers 5% de 23% mais le premier 1% des menages américains avait eu des gains de 50% et atteignait un revenu annuel moyen de plus de $400.000. 80% des américains avaient perdu quelque chose, et symmétriquement, les plus désavantagés à l'origine perdaient, relativement, le plus. (18)

En 1977, le premier 1% des familles américaines avait des revenus moyens 65 fois plus importants que ceux du dernier 10%. Dix ans plus tard, ce premier 1% recevait 115 fois plus que le dernier décile.

La décennie suivante a été elle aussi marquée par l'avance des inégalités. A la fin des années 1990, les chefs de grandes entreprises aux USA gagnaient 419 fois plus qu'un ouvrier dans la même firme [au Japon le PDG gagne de 20 à 30 fois le salaire de l'ouvrier]. Le premier 0.5% des menages américains possèdaient 42% de toutes les richesses financières du pays.19 Aux USA, entre 1990 et 1998, l'inflation a augmenté de 22%, le salaire moyen annuel ouvrier a augmenté de 28%, les profits ont augmenté de 108%, l'index boursier Standard and Poor a augmenté de 224%, la compensation [salaire + avantages] des grands dirigeants a augmenté de 481%.

Si les ouvriers avaient été récompensés comme l'ont été leurs patrons, leur salaire minimum horaire garanti serait de $22, et non pas $5.15; l'ouvrier gagnerait en moyen $110.000, pas $23.000. En réalité, une personne travaillant aux USA 52 semaines par an [donc sans congés] au salaire minimum gagnera $10.712 par an, soit 40% en dessous du seuil de pauvreté telle qu'il est défini aux Etats-unis pour une famille de quatre personnes. (20)

Si la distribution des revenus aux Etats-unis est particulièrement inégale, le modèle néo-libéral s'accompagne partout dans le monde de l'augmentation des inégalités et d'un transfert massif des richesses du bas vers le haut. Le Rapport 1997 de la CNUCED sur le Commerce et le Développement se fonde sur quelques 2600 études empiriques concernant la distribution des revenus.

L'appauvrissement des plus pauvres s'est accompagné d'un amenuisement ["hollowing out", terme de la CNUCED] des classes moyennes. Ce phénomène est documenté pour des sociétés extrèmement différents, y compris la Chine, la Russie et les autres pays ex-socialistes. La CNUCED conclut que la croissance des inégalités est mondialement "synchronisée"; liée partout à des "politiques accordant un rôle beaucoup plus important aux forces du marché".

Les crises financières provoquées par la liberté des capitaux d'aller et venir sur les marchés "émergents" ont fait sombrer la moitié de la population mexicaine en-dessous du seuil de la pauvreté, revenir la famine en Asie, baisser l'espérance de vie dans de nombreux pays, dont sept ans pour les hommes en Russie, phénomène sans pré_édent au vingtième siècle. La majorité de la population ne bénéficie pas des capitaux lorsqu'ils affluent; elle en souffre pourtant beaucoup lorsqu'ils se retirent.

Les pays riches ne sont pas épargnés. Plus de 40 millions d'américains n'ont aucune assurance-maladie. En Grande Bretagne, quand le Service national de Santé juge l'opération chirurgicale "non-essentielle", on peut mourir faute d'argent pour payer la clinique privée. Et ainsi de suite: tout le monde sent que l'exclusion menace, que chacun est en concurrence avec tous, qu'aujourd'hui c'est presque un "privilège" d'être exploité.

La mondialisation change la nature de la politique et entraine une mutation en profondeur. Si les forces qui cherchent à construire la démocracie internationale échouent, nous nous embarquerons dans un monde où les "conséquences politiques" que nous étudions dans ce symposium risquent d'être terrifiantes.

En effet, de quoi s'occupe le politique? A quoi se reconnaît-il? Pour résumer, des siècles durant en Occident, la question politique centrale concernait la hiérarchie et le patronage: du seigneur au mendiant, chacun connaissait son rang et quémandait places et faveurs auprès des supérieurs tout en les dispensant aux inférieurs. Le tissu social tout entier dépendait du jeu des réciprocités hiérarchiques, dans un ordre social plutôt rigide.

Depuis les révolutions nationales, surtout depuis la dernière guerre, la politique a servi à "partager le gâteau". L'activité économique est là pour en augmenter la taille; les luttes politiques [syndicales, corporatistes, estudiantines, etc.] font toutes valoir le besoin impératif d'un découpage du gâteau différent et par définition meilleur. L'impôt, levé et redistribué par l'Etat, permet l'intégration de toutes les catégories sociales, plus ou moins satisfaites de leur sort, dans la collectivité.

La mondialisation néo-libérale amène dans son train une politique du troisième type dont on n'a pas encore mesuré la gravité. Naturellement, des aspects à la fois de la hiérarchie et de l'allocation demeurent, mais pour la première fois de l'histoire, la question la plus pertinente n'est ni "Qui occupe quel rang?" ni "Qui aura quelle part du gâteau?" mais "Qui a le droit de survivre et qui mérite de disparaître?" Car beaucoup, beaucoup de gens sur terre ne contribuent rien à l'économie ni en tant que producteurs, ni en tant que consommateurs.

La mondialisation néo-libérale ne peut mathématiquement inclure tout le monde et elle fabrique, globalement, plus de perdants que de gagnants. Qu'il s'agisse d'individus, d'entreprises, de régions, de pays, elle se saisit des meilleurs et rejette les autres, sans avoir de projet pour les laissés pour compte.

Depuis l'antiquité, les hommes se sont organisés autour d'un projet politique. L'économie n'était que l'un des éléments et elle était mise au service de ce projet. Selon les lieux, les classes et leur rapport de forces, cela donnait une immense variété de systèmes allant de l'esclavage au Welfare State, mais dans tous les cas l'important est que la société dictait ses règles à l'économie. Prenons un bel exemple Biblique, celui du Jubilée. Tous les 50 ans, dans le système ethico-économique juif, il fallait rendre les terres à leurs anciens propriétaires, abolir les dettes et libérer les esclaves. Voilà un modèle ancien qui reconnaîssait explicitement que le marché, laissé à lui-même, engendrerait des inégalités insupportables à terme, et qui se dotait des moyens éthico-réligieux pour y rémédier au moins tous les 50 ans.

Notre époque est la première à affirmer que le marché n'est pas un simple moyen au service de l'allocation des ressources mais un projet politique en soi. Il doit s'auto-réguler; il faut lui faire confiance pour l'allocation mondiale optimum de toutes les ressources, qu'elles soient naturelles, fabriquées, financières, humaines. Le profit et "la valeur créée pour les actionnaires" sont les mesures de son efficacité. De ce fait, les entreprises transnationales sont non seulement légitimes mais premières, comme pouvaient l'être autrefois l'Eglise et la royauté ou plus tard l'Etat.

Il existe désormais des preuves irréfutables que, laissé à lui-même, le marché détruira la société. Karl Polanyi nous avertissait du danger il y a 50 ans déjà. (21) Les croyances néo-libérales - que le marché peut se substituer à un véritable projet politique; que l'économie doit dicter ses règles à la société et non l'inverse - ne sont non seulement saugrenues et erronées: elle sont meurtrières.

Je souhaite terminer sur des propositions comme la Fundación Marcelino Botín nous invite à le faire. Malgré la déscription de l'économie impulsée par les ETN qui précède, je suis très encouragée par la défaite de l'Accord multilatéral sur l'investissement, suivie des évènements de Seattle, largement commentés par la presse. (22)

Nous savons maintenant d'expérience que des mouvements citoyens unis peuvent défier l'ordre mondial des transnationales et gagner. La suite sera toutefois plus difficile car l'adversaire ne nous proposera plus des cibles aussi "énormes" que l'AMI, ni des plateformes médiatiques comme Seattle!

L'effort de proposition doit nécessairement comprendre une offensive idéologique [voir annexe]: il est temps que les forces qui s'opposent à la mondialisation impulsée par les ETN fixent leur propre ordre du jour sans être influencées par celui de Davos ou d'ailleurs. Les néo-libéraux ont su soutenir des intellectuels, des réseaux, des publications pour diffuser leurs idées. Les forces progressistes se doivent d'en faire autant.

Si l'on refuse les inégalités engendrées par la mondialisation, il faut se donner les moyens matériels de les contrer et les renverser. Cela ne peut se faire qu'à travers un système équitable et efficace d'imposition fiscale internationale, dont une "Taxe Tobin" sur toutes les transactions monétaires et financières; sur les ventes des compagnies transnationales dans chaque pays, éventuellement sur leurs investissements, surement sur les fusions et acquisitions. La redistribution des revenus de telles taxes doit avoir lieu sur le plan national et international.

L'OMC doit être profondément réformée ou bien disparaître. Certains domaines ne peuvent pas être objets de commerce, telles la santé, l'éducation ou la culture. Le vivant ne doit pas être brevetable. Il faut trouver des mécanismes commerciaux et financiers pour récompenser les gouvernements qui traitent le mieux leurs travailleurs et leur environnement; créer des cercles vertueux au lieu d'encourager le plus bas commun dénominateur comme c'est le cas actuellement.

Le marché et les entreprises ont leur place mais ne peuvent occuper toute la place et les entreprises transnationales doivent être soumises à la loi. Comme nous avons vu en France avec la "marée noire", les codes de conduite "volontaires" des ETN n'ont aucune valeur. TOTAL-FINA a un très beau code environnemental qui n'a pas été d'un grand secours... Il est urgent de contrôler démocratiquement ces sociétés et nous en somme encore loins; raison de plus pour commencer tout de suite.

L'argent pour bâtir un monde plus juste ne manque pas. Il n'y a jamais eu autant de richesses, même si celles-ci sont actuellement distribuées aux plus fortunées. Il est parfaitement raisonnable de viser un niveau de vie matériel décent, y compris une garantie d'accès aux soins et à l'éducation de base, pour tous les habitants de la terre. Le PNUD en estime le coût à quelques $40-50 milliards par an. Pour quelques milliards de plus, l'on peut réparer la plupart des dégâts subis par l'environnement et empêcher des dégâts futurs. Ce sont de nos jours de petites sommes. les obtenir passe par la maîtrise politique des entreprises transnationales.

Le système qui nourrit les ETN et la minorité qui profite de la mondialisation est sans doute insatiable mais il n'est pas invulnérable. Nous avons déjà vu qu'une coalition internationale de citoyens peut entreprendre la lutte pour instaurer la démocracie internationale. Il faut analyser sans complaisance le rapport de forces, ne pas sous-estimer l'adversaire, mais aussi reconnaître que les citoyens ont pour eux le nombre, car la mondialisation crée beaucoup plus de perdants que de gagnants. Ils ont aussi, me semble-t-il, les idées alors que les idées néo-libérales prennent l'eau et provoquent des crises. Il manque encore aux citoyens l'organisation et l'unité - problèmes qui peuvent être surmontés à l'époque de l'internet et de la technologie pour tous. Puisque la menace est transnationale, a réponse doit être elle aussi transnationale. Je pense que la Fundación Marcelino Botín contribuera beaucoup à cet effort commun.


Annexe
La longue marche ideologique des neo-liberaux

Ceux qui s'étonnent de l'audace des ETN, de leur arrogance à régenter tout le domaine politique ont intérêt à examiner le contexte historique qui a rendu possible cette quasi-hégémonie. Il convient de mentionner brièvement l'effort de l'uniformisation idéologique mené en parallèle avec la mondialisation et qui la renforce indiscutablement. L'idéologie dominante, néo-libérale, qui nous présente la mondialisation sous la domination des ETN non seulement comme inévitable mais comme bienveillante et avantageuse pour tous les habitants de la planète est une construction, une fabrication pure et simple. Cette idéologie ne tombe pas du ciel; elle a été patiemment façonnée; ses artisans ont dépensé des centaines de millions de dollars pour qu'elle semble en effet normale et naturelle, "l'eau où nage le poisson" dont le poisson n'a aucune conscience.

Dans les années de l'après-guerre, tous ceux qui avaient une pensée économique ou politique se réclamaient de Keynes ou de la sociale/chrétienne démocracie ou alors du marxisme. Personne à l'époque ne croyait que le marché pouvait réguler et diriger la société, que l'Etat ferait bien de réduire volontairement son rôle dans l'économie, que les entreprises devaient jouir d'une liberté totale. Personne non plus n'aurait suggéré que les syndicats étaient superflus ou que les citoyens méritaient moins de protection sociale contre les aléas de l'existence. Même le FMI et la Banque mondiale avaient un profil d'institutions plutôt progressistes! Quelles qu'aient pu être les difficultés et les hésitations de certains, le Welfare State, le Plan Marshall, la décolonisation et le développement étaient à l'ordre du jour.

Karl Polanyi, dans un livre de 1944 à la fois historique et prophétique affirmait: "Abandonner au seul mécanisme du marché le sort des êtres humains et de leur environnement naturel...résulterait en la démolition de la société". (23) Polanyi croyait cet abandon désormais impossible, mais son optimisme était mal placée. Le néo-libéralisme de nos jours prétend justement que le "mécanisme du marché" doit régler "le sort des êtres humains et de leur environnement naturel" sur le plan mondial.

Cette doctrine est sortie de son ghetto ultra-minoritaire pour devenir la réligion dominante d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'un accident mais d'une stratégie déployée sur une longue période, par un réseau d'instituts, publications, fondations et centres de recherche ["think-tanks"] politiquement orientés et efficacement organisés. Ce réseau, financé par des fondations privées financées par des fortunes industrielles, surtout américaines, est un modèle "Gramscien" incarnant le concept d'hégémonie culturelle. Dépensant de centaines de millions de dollars pour propager leurs idées, les bailleurs de fonds de droite ont su créer l'impression que ce système est le seul ordre économique et social digne d'un pays d'une certaine maturité.

Si l'on comprend que cette vaste expérience de la mondialisation néo-libérale à laquelle nous sommes tous obligés de nous prêter est une création politique, le résultat d'un long effort, mise en oeuvre par des personnes et des institutions avec des objectifs politiques précis, l'on comprend du même coup qu'il est possible d'y échapper. Toutefois, cet ordre ne changera pas sans un effort intellectuel et organisationnel de la part de la gauche, à la mesure du "défi gramscien" qui lui est opposé par les néo-libéraux. (24) Ce défi aussi doit faire partie de nos propositions pour le siècle à venir.


References

1. Voir par exemple Paul Hirst et Grahame Thompson, Globalization in Question, Polity Press, London, 1998.
2. Geminiano Montanari [1633-1687], Della Moneta, Trattato Mercantile cité par Marx à partir d'une édition de 1804, Critique de l'Economie Politique, Ed. de la Pléiade Economie I, p.414.
3. United Nations, World Investment Report, éditions annuelles de 1995 jusqu'en 1999, passim.
4. Les "divers" comprennent la construction [2], les media [2], un bois+papier, une minière, un produits de luxe [LVMH], deux "divers" [Veba et Viag].
5. Voir données World Investment Report 1999, p, 84 et passim. La présence d'ETN, aux "poches profondes", capables de vendre en dessous des prix du marché en attendant la disparition des concurrents et de fournir des produits "vus à la télé" conduit souvent à des pertes d'emplois localement. A titre d'exemple, depuis la mise en place de la NAFTA/ALENA avec l'arrivée massive de firmes américaines, et la crise financiére aidant, 28.000 PME/PMI au Mexique ont disparu.
6. WIR 1999, p.11.
7. cf. UNDP, Human Developement Report 1999, p.32.
8. Chiffres de la Banque des Règlements Internationaux dans son Rapport Annuel 1998 [p.84] qui n'ont malheureusement pas été mis à jour dans le Rapport 1999. Voir aussi p.87.
9. Par exemple, l'Union européenne [DGI] a ouvert un circuit e-mail privé pour que les entreprises puissent être instantanément en contact avec la Commission lors des négociations de Seattle.
10. Corporate European Observatory, Europe Inc., Amsterdam, May 1997 [72pp.] et à paraître chez Pluto Press, Londres, en 2000 une version élargie et mise à jour.
11. Voir une liste détaillée des désiderata de l'USCSI sur son site www.uscsi.org: US Coalition of Service Industries, Services 2000 USTR Federal Register Submission, Response to Federal Register Notice of August 19, 1998, Solicitations of Public Comment Regarding US Preparations for the World Trade Organization's Ministerial Meeting, Fourth Quarter, 1999.
12. Chambre de Commerce Internationale, Déclaration présentée aux chefs d'Etat et de gouvernement au sommet de Cologne du 18-20 juin 1999, "Les Entreprises et l'Economie Mondiale", 11 mai 1999; aussi CCI, World Business Priorities for the Second Ministerial Conference of the World Trade Organisation, doc. 103/202, 3 April 1998.
13. Comparer les déclarations de la CCI citées ci-dessus avec Commission européenne [cést à dire Sir LB], Note pour le Comité 113, 26 avril 1999, Sujet: EU Trade Ministers Informal Meeting, Berlin 9-10 mai 1999; et Sir Leon Brittan, "The Contribution of the WTO Milennium Round to Globalisation: an EU View", Discours prononcé devant le Herbert Batliner Symposium, Europe in the Era of Globalisation, Economic Order and Economic Law, Vienna 29 avril 1999.
14. David Hartridge, Director of Trade in Services Division, WTO, conference organised by Clifford Chance on Opening Markets for Banking Worldwide en 1997, sur le site de cliffordchance.
15. Notamment le US Council for International Business dont le président écrivait des lettres, disponibles sur leur site, pour refuser des considérations de cette nature.
16. Voici un extrait de la Geneva Business Declaration de la Chambre de Commerce Internationale [octobre 1998]: "ICC recognises how societies are changing, with citizens speaking up and expressing their deep-felt concerns. However, in some respects, the emergence of activist pressure groups risks weakening the effectiveness of public rules, legitimate institutions and democratic processes. These organisations should place emphasis on legitimising themselves, improving their internal democracy, transparency and accountability. They should assume full responsibility for the consequences of their activities. Where this does not take place, rules establishing their rights and responsiblities should be considered. Mike Moore de son côté a déclaré après Seattle, "Je trouve irritant que des gens qui ne vendent jamais un produit, ne reçoivent jamais un vote et en réalité ne font rien du tout peuvent sortir dans la rue et vous attaquer".
17. A la suite de la crise financière asiatique, les pages financières donnaient tous les jours des nouvelles de firmes industrielles ou financieres rachetées à vil prix par les transnationales, surtout américaines et japonaises, invariablement accompagnés de licenciements du personnel local.
18. Kevin Phillips, The Politics of Rich and Poor, Random House, New York, 1990.
20. Documenté par United for a Fair Economy, Boston, citant les travaux de Edward N. Wolff, Professeur d'économie New York University, "Recent Trends in Wealth Ownership", décembre 1998 et dans divers travaux de John Cavanagh, Sarah Anderson et al. Institute for Policy Studies, Washington, D.C. 1999.
21. Dans La Grande Transformation, Rinehart, New York, 1944.
22. Y compris par moi-même: voir Le Monde Diplomatique, janvier 2000.
23. La Grande Transformation [The Great Transformmation], Rinehart, New York, 1944, p.73 dans l'édition anglaise.
24. J'ai donné des détails sur la construction de cette idéologie néo-libérale dans Winning the War of Ideas, Dissent, [New York], été 1997.