Une mine dans une zone humide protégée La protestation populaire à l’épreuve de l’extractivisme à Amizour Tala-Hamza en Algérie
Regions
L’économie algérienne s’appuie depuis longtemps sur les hydrocarbures, les secteurs du pétrole et du gaz représentant 19 % du PIB et 92 % des exportations en 20221 L’Algérie se tourne lentement vers les minerais et le secteur des mines, qui semblaient avoir été délaissés depuis 1980. Cela reflète une évolution mondiale vers la production extensive des minerais, mise en évidence dans le rapport 2025 du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), qui souligne l’importance croissante des « minéraux de transition », essentiels à la transition vers des systèmes énergétiques durables dans l’économie mondiale2. Cette transition est la dernière étape de l’anthropocène, où les activités humaines affectent de manière irréversible la géologie et les écosystèmes terrestres. Cette destruction écologique a été largement initiée et accentuée par l’intervention du capitalisme caractérisée par l’accumulation et l’extractivisme.
Fourate Chahal El Rekaby
En Algérie, le secteur minier poursuit un nouvel élan depuis les années 2000, où il est désormais considéré comme un facteur de diversification de l’économie et de « recouvrement de l’Algérie de sa souveraineté sur les richesses nationales », selon le ministre de l’Énergie et des Mines, Mohamed Arkab.3 Plusieurs projets d’envergure ont été réalisés ou sont en cours de développement, notamment le projet d’exploitation des mines de fer de Gara Djebilet à Tindouf dans le sud-ouest du pays4, ainsi que les mines de phosphate dans la wilaya [province] de Tebessa à l’est pour la production d’engrais, et les mines de zinc et de plomb à Amizour Tala-Hamza, dans la wilaya de Béjaïa, au nord-est du pays. Ces projets sont dits « intégrés » ou « structurants »’ 5 car ils s’inscrivent dans les circuits économiques mondiaux mais aussi nationaux, notamment par la création ou le renforcement des industries connexes. Ainsi, la production du zinc provoque des retombées dans les activités industrielles telles que la sidérurgie (galvanisation), la fabrication d’alliages (laiton), l’industrie automobile, les domaines dits de chimie et procédés (pharmacie, cosmétiques, caoutchouc, etc.). Quant au plomb, il est utilisé dans l’industrie des batteries, de la radioprotection, du verre, de la céramique, etc. Cette mutation dans le secteur minier s’accompagne de plus en plus de la délivrance de permis d’exploration et d’exploitation à des compagnies étrangères, aux petits exploitants locaux et aux entreprises d’État, telle que l’Entreprise nationale des produits miniers non ferreux et des substances utiles (ENOF). L’Algérie s’installe durablement dans le temps des mines en poursuivant sa ligne extractiviste amorcée avec les hydrocarbures.
Cette recherche porte sur l’un de ces projets miniers jugés « structurants », moins pour en détailler les aspects techniques ou économiques que pour comprendre d’une part comment ce type de projet témoigne des positionnements de l’État et des groupes sociaux concernés et, d’autre part, comme tout projet d’exploitation de matières premières à visée purement productiviste et extractive, dans quelles mesures de telles initiatives se heurtent aux questions environnementales tout en s’inscrivant dans des rapports de domination et d’inégalité aux niveaux global et local. Ainsi, dans un contexte de changements climatiques, et à un moment où se produit un déséquilibre majeur dû à la pression anthropique sur l’environnement, en quoi les enjeux environnementaux et économiques à l’échelle locale sont-ils particulièrement critiques pour les populations qui subissent des décisions économiques menaçant leur vie ?
Les projets miniers illustrent les enjeux liés à l’extractivisme. Nous concevons l’extractivisme comme un ensemble d’actions qui consistent à extraire de la matière dans un but purement productiviste et orienté vers l’exportation, à déposséder les populations de leurs terres et de leur patrimoine et à appauvrir leur environnement. L’extractivisme constitue une forme de dépossession et de prédation. D’une part, cette pratique tire parti des inégalités en les plaçant au cœur des échanges entre les pays où se trouvent les matières premières et les pays où les firmes transnationales sont aux commandes de circuits économiques mondiaux excluants ; d’autre part, elle transforme les régions en zones sacrificielles et d’abandon. L’extraction éloigne les populations locales de leurs ressources en les précarisant davantage 6
Fourate Chahal El Rekaby
Context
Depuis les années 2000, l’Algérie répond aux critiques sur la dépendance quasi-exclusive de son économie aux hydrocarbures en se tournant vers l’activité minière.
Le pétrole et le gaz sont depuis longtemps un pilier de l’économie de l’Algérie. Leur contribution au PIB a augmenté en passant de 21,5% à 30,1% entre 1993 et 1997. Au cours de cette période, la part des hydrocarbures dans les recettes budgétaires de l'État a progressé de 58% à 63,9%7, et n’a fait qu’augmenter depuis. En 2000, les recettes pétrolières étaient estimées à 22 milliards de dollars et le secteur des hydrocarbures représentait 40 % du PIB, soit 80 % des recettes budgétaires et 99 % des exportations. 8 Entre 2019 et 2023 9 it made up 86% of exports and 47% of budget revenues.
le secteur a représenté 86 % des exportations et 47% des recettes budgétaires.
Bien qu’évoqué par les pouvoirs publics, le secteur des énergies renouvelables reste encore peu développé et la diversification de l’économie revient désormais au secteur des mines, présenté comme le premier secteur porteur d’un « nouvel élan » pour renforcer « la souveraineté nationale».10
Méthodologie : Notre recherche a débuté en 2022 et s’est poursuivie jusqu’à l’hiver 2026. Nous avons adopté une méthode triangulaire croisant observation participante, entretiens et analyses exhaustives des discours des responsables politiques, des articles de journaux et des émissions de la radio et de la télévision algériennes consacrées au sujet ainsi que des chaînes de télévisions privées. Nous avons également consulté les réseaux sociaux (pages Facebook locales, nationales et internationales ainsi que YouTube) impliquant divers acteurs (experts, militants, habitants), ainsi que les rapports économiques et les rapports des associations. Nous avons participé à la randonnée populaire de 2023 organisée par les associations et les comités de villages de la région, qui a rassemblé plus de 300 personnes, dont de nombreux jeunes hommes et femmes. Nous avons débuté nos entretiens formels lors de cet événement avec les personnes qui étaient présentes ainsi qu’avec les militants et les villageois. Les observations et les entretiens formels ont été poursuivis jusqu’à l’automne 2025, bien que nos observations et les discussions informelles se soient poursuivis après cette date. Il ne nous a pas été possible de rencontrer les élus locaux, dont certains se trouvaient déjà dans une position inconfortable. Enfin, notre recherche se base sur la recherche scientifique locale. Ces travaux nous ont aidés à comprendre les enjeux environnementaux et les spécificités de la région. |
Le projet minier de Tala Hamza-Oued Amizour
Le projet de mine de Tala Hamza Oued-Amizour de la wilaya de Bougie illustre parfaitement cette dynamique extractiviste. Initié en 2006 11, il aura fallu 20 ans pour que le projet se concrétise avant d’être récemment qualifié de projet « d’utilité publique », censé bénéficier à la nation tout entière.
La mine est située dans la Vallée de la Soummam, reconnue comme zone humide d’importance mondiale par la Convention Ramsar,12 que l’Algérie a ratifiée en 1984. La région abrite des spécimens rares de la faune et de la flore ainsi qu’une nappe phréatique dont le volume est estimé à 1 600 milliards de mètres cubes.13 Du fait d'une forte pluviométrie, de l’ordre de 1 200 mm/an 14 , il s’agit de l’une des régions les plus pluvieuses en Algérie. La wilaya de Béjaïa est également traversée par plusieurs oueds : la Soummam (90 km), l’Agrioun (80 km), la Djemaa (46 km) et le Zitouni (30 km).
On y pratique une agriculture familiale.15 L’économie industrielle de la région s’appuie sur l’industrie agroalimentaire avec quelques grandes entreprises, telles que le Groupe Cevital, Candia ou Danone, ainsi qu’un réseau d’entreprises de taille moyenne et la production de boissons favorisée par d’importantes ressources en eau. 16
Ces entreprises génèrent beaucoup de déchets non traités qui se déversent avec les eaux usées dans les cours d’eau avoisinants (Oued Soummam, Oued Sghir, Oued Amizour) avant de rejoindre l’usine de traitement des eaux usées ou de se déverser directement dans la mer. 17 La pollution marine est très importante en Algérie et participe à la diminution du rendement de la pêche, qui a chuté de 80% depuis 2005. 18 Les côtes de Béjaïa n’y échappent pas. Cette diminution est d’origine anthropique, causée notamment par les eaux usées, le déversement de déchets organiques et plastique, impactant négativement la vie et l’écosystème marins.
La mine de zinc-plomb de Tala Hamza-Oued Amizour est située à la frontière de deux communes rurales agricoles, Amizour et Tala Hamza, avec une population totale de 80 573 habitants (77 756 à Amizour et 12 817 à Tala Hamza). 19 La mine s’étend sur une superficie de 234 km2 dont une partie est située dans la vallée de la Soummam (910 845 km2), 20 et la ville de Béjaïa est située à 20 km à vol d’oiseau.
Historique du projet
Selon Messaoud Houfani, géologue au ministère des Mines 21, la région a été prospectée une première fois par l’État en 1977, mais le projet n’avait pas été poursuivi. La mine a de nouveau été à l’ordre du jour dans les années 2000, lorsque l’Algérie a commencé à se tourner vers le champ minier au moyen de nouvelles lois promulguées en 2001 et 2014.
Pour en donner un bref aperçu, la loi minière n°01-10 du 03 juillet 2001 a été la première à ouvrir le secteur aux investissements étrangers depuis sa nationalisation en 1966. Elle autorise les opérateurs étrangers à investir et à détenir des titres d’exploitation dans ce secteur dit de souveraineté. Cette loi a été reformulée en février 2014 à travers la loi n°14-05 sur les activités minières, 22 qui a redonné à l’État un rôle prépondérant dans l’exploitation et la gestion du secteur minier. L’article 72 de cette loi prévoit un taux « minimum » de participation des pouvoirs publics (51%), avec la possibilité de partenariats avec les secteurs privés national et étranger. En août 2025, l’Algérie a adopté la nouvelle loi minière n° 25-12, qui permet aux entreprises étrangères de détenir jusqu’à 80 % du capital des projets et qui porte ouvertement atteinte à l’importance et à la prééminence de la protection des personnes et de l’environnement.
À la mine de Tala Hamza-Oued Amizour, la société australienne Terramin a reçu en 2006 un permis d’exploitation avec une part de 65%, consacrant 35 % pour la partie algérienne. 23
En 2014 est créée la Western Mediterranean Zinc SPAL.24 Elle regroupe Terramin, l’Entreprise nationale des produits miniers non-ferreux et des substances utiles (ENOF SPA) et l’Office national de recherche géologique et minière (ORGM).
Les parts de Terramin ont été revues à la baisse en 2022 pour respecter la législation en cours depuis 2009 sur la distribution des parts, garantissant 51% pour la partie algérienne et 49% pour les partenaires étrangers. Cette remise bénéficie à Terramin, qui perçoit la différence bien que l’entreprise n’ait encore réalisé aucun investissement significatif. Comme nous le verrons dans la suite de cet article, cela ne permettait pas d’obtenir un rendement financier immédiat, mais a plutôt ouvert la voie à des incitations commerciales basées sur une stratégie à long terme. Terramin a assuré sa position en tant qu’acteur technique et opérationnel du projet et a bénéficié d’avantages fiscaux et économiques, notamment l’autorisation d’effectuer des opérations d’exploration sur une plus grande superficie. L’entreprise a été renommée Bejaia Zinc and Lead Spa (BZL) en 2025.25
IEn 2023, le ministère de l’Énergie et des Mines a accordé à Terramin un permis d’exploitation minière, ainsi que des avantages fiscaux importants et des dépenses d’infrastructures publiques. Cela a fait suite à « deux études de faisabilité [en] 2016 et 2018 », apparemment menées par des « grands bureaux d’études mondiaux »26. Nadjiba Bourenane, directrice générale des mines au ministère de l’Énergie et des Mines, a également évoqué des « études » sans apporter d’autres précisions. Le site de Terramin ne mentionne qu’une seule étude.
Au printemps 2026, le projet semble être avancé à 40% de sa réalisation sur le plan technique. L’un des problèmes rencontrés renvoie à la question hydraulique, 27 selon un ingénieur cité par le journal Horizon. Bruce Sheng, le président exécutif de Terramin, rappelle que le projet a pris du retard du fait des difficultés d’accès au site. « L’accès au site étant désormais sécurisé, nous pouvons nous concentrer sur l’exécution et faire progresser le projet vers sa mise en œuvre » (op. cit.). Quant aux villages menacés par l’expropriation, nos interlocuteurs affirment que la construction des infrastructures n’a pas débuté et que les villageois refusent toujours d’abandonner leurs maisons.
A propos du projet : Quelques données
La teneur du minerai est évaluée à 5,6 % de zinc et 1,9 % de plomb. 28 La capacité de la mine est estimée à 34 millions de tonnes, avec un rendement de 170 000 tonnes de zinc par an 29 , pour une durée d’exploitation de 19 ans avec possibilité de prolongement jusqu’à 30 ou 40 ans, et une exploration qui pourrait dépasser le périmètre initial de la mine. Selon les promoteurs, l’exploitation peut générer 700 emplois à la mine et 4 000 emplois indirects. 30 Un volet formation est prévu sur le site ainsi qu’à ladite École de mine de Gara Djebilet, attenante à la mine de fer du même nom. Cette dernière est en réalité une usine de traitement primaire, dont l’ouverture était prévue pour 2025 avant d’être reportée à 2026. Entre temps, l’Institut national spécialisé de formation professionnelle (INSFP) de Tindouf, renommé Centre d’excellence spécialisé dans les métiers des mines, a intégré huit spécialités minières à son cursus. 31
Pour extraire le minerai, le choix s’est porté sur la méthode de « chambre remblayée » [cut-and fill-stopping], qui consiste à broyer et concasser verticalement la roche et les minéraux qu’elle contient. Cette méthode est présentée comme une alternative plus respectueuse de l’environnement, substitut de la technique de block caving « qui laisserait un cratère ouvert sur le Oued Amizour ». 32 La méthode retenue de chambre remblayée est coûteuse en énergie et en équipement, mais elle permet une extraction maximale du minerai. La technique de maintien des salles souterraines consiste en la création de supports par remblais et le remplissage des vides laissés par l’extraction du minerai. Elle permet de revenir sur les sections voisines non explorées lors de la première extraction. Or, le remblai contient des résidus minéraux « plus ou moins toxiques 33 » mélangés ensuite à l’eau et au ciment. La « pouzzolane 34 » est ensuite ajoutée au mélange.
Fourate Chahal El Rekaby
L’environnement comme enjeu
L’argumentaire de l’État permet de comprendre comment s’opère la stratégie discursive qui consiste à bâillonner l’opposition tout en reformulant les propos des populations locales au bénéfice du discours officiel. Nous reviendrons plus longuement sur ces stratégies lorsque seront discutées les interactions entre l’État, les associations et la population, notamment en ce qui concerne les demandes de protection des populations et de leur environnement.
Les autorités mentionnent les techniques utilisées pour garantir l’absence de risque pour l’environnement et la santé des populations, en prétendant que les remblais respectent les configurations naturelles, ou présupposant que l’environnement auquel il faut prêter attention se situe seulement sous terre, et non également à la surface et dans l’air. Selon Messaoud Houfani, « 70% des déchets » produits seront enterrés 35 tandis que le géologue émet subtilement un doute sur l’existence de la nappe phréatique : « Il est possible qu’il n’y ait pas de nappe », bien que son existence soit attestée par les travaux scientifiques et la fiche technique de Ramsar. 36
TEn outre, « le plan de gestion environnementale » de Terramin comporte deux volets concernant la santé publique et l’environnement, tous deux garantis par la compagnie d’exploitation, pour lesquels seront alloués 25% du budget total du projet, évalué à 500 millions de dollars. 37 Autrement dit, 125 millions de dollars seront alloués aux effets sur la santé et l’environnement après la fin du projet, soit dans 19 ans.
Opposition locale à l’exploitation minière
La littérature produite sur les enjeux sociaux et économiques provoqués par l’implantation des mines au Maghreb s’est focalisée sur la nature économique et sociale des revendications autour de ces projets, afin que l’aspect environnemental soit considéré comme une digression ou un volet mineur, et non un aspect organique des luttes contre l’exploitation des mines à des fins extractivistes. Ainsi, le mouvement de protestation à Gafsa en 2008, dans le sud de la Tunisie, a été analysé par le prisme de la prédation néolibérale, du clientélisme et du patrimonialisme 38 Ces interprétations ont été complexifiées par les analyses qui articulent économie et écologie politiques. On en trouve un exemple dans l’analyse du mouvement de protestation à Imider, dans le Sud-Est marocain, contre l’exploitation de la mine d’argent qui a asséché la région, 39 ou ailleurs en Algérie contre l’exploitation du gaz de schiste, 40 dans la région de In Salah située à 1 200 km au sud d’Alger, et où les associations environnementales locales ont joué un rôle déterminant pour la victoire du mouvement de protestation. Fait plus marquant encore, l’opposition de l’ensemble de la population durant plus de 5 mois - phénomène alors inédit en Algérie - a posé les bases de la revendication socioécologique citoyenne.41 Dans le secteur de l’agriculture, la population de l’oasis de Jemna dans le Sud-Est tunisien s’est réappropriée les produits et la terre dont elle avait été dépossédée.42
Le cas de Tala Hamza-Oued Amizour présente certaines similitudes avec celui de In Salah. Ce sont en effet les associations de sauvegarde de l’environnement qui ont réagi en premier et qui ont documenté les dangers liés à l’implantation de la mine. Dans les propos qui suivent, nous décrirons brièvement la riposte de la population locale, en tentant de comprendre pourquoi ses arguments - bien que très solides - n’ont pas provoqué de réaction significative contre le projet de mine, situé dans une région pourtant réputée pour sa forte organisation civile et ses luttes démocratiques.
En effet, la région kabyle du nord de l’Algérie est souvent reconnue pour ses comités de villages,43 composés de représentants des familles de sexe masculin. Dans certains villages, des associations sont engagées pour l’environnement et la solidarité. Parmi les associations qui ont réagi dès l’annonce de la relance du projet de mine en 2020, on compte l’Association Tiwizit/Solidarité du village Marj Ouamrane, l’Association Ait-Yahya située dans le même village, Imaziwen/Izghayen d’Ait-Bouzid, et Tadarth Ibezghichen, une association formée par les natifs du village désormais inhabité, mais où les anciens habitants détiennent encore des terres parfois encore cultivées. 44 Les associations Talsa Timerzit et Ardh/Terre déploient leurs activités à l’échelle de la wilaya. En 2022, les associations Tiwizit, Ait-Yahya et Imaaziwen ont formé une coalition pour mieux faire entendre leurs voix . 45
Décalage 1 : Ancrer l’opposition dans les enjeux environnementaux
Sur quels éléments ont porté les revendications des habitants et des associations de Tala Hamza-Oued Amizour, et comment leurs actions se sont-elles déployées ? Pour y répondre, nous reviendrons en premier lieu sur les aspects sociaux, environnementaux et économiques soulevés par les opposants au projet de la mine. Nous aborderons par la suite leurs positionnements politiques, la difficulté de circulation des informations et les modes de communication dans un espace public limité et excluant.
Les associations ont insisté sur deux dimensions : l’environnement et la santé d’une part, et les aspects économiques d’autre part, notamment l’incapacité financière de Terramin à exploiter la mine. Leurs critiques portent enfin sur les soupçons de corruption, non précisés dans les différentes interventions mais signalés lors de l’octroi de l’autorisation d’exploitation de la mine en 2006, ainsi que sur les reprises et rebondissements du projet malgré l’avis défavorable de la wilaya. 46
L’argument environnemental repose sur le caractère protégé du site, considéré comme zone humide mais qui subit en amont un stress hydrique du fait des pompages effectués par les industries de l’eau déjà en place. L’usine de dessalement en construction à Tighremt (30 km de Béjaïa) atteste de ce problème, ainsi que les restrictions en eau imposées à la population. 47 La rareté de l’eau n’empêche pourtant pas la ponction de 50% de l’eau disponible pour le projet minier, information reprise sans questionnement par la presse, dont les propos demeurent souvent très généraux et imprécis quant aux modalités de protection de l’environnement :
travers la mise en place [d’] un système de drainage et de collecte des eaux pour en réutiliser 50% dans le système de production industriel du gisement, la protection de la biodiversité et le développement d’un programme de surveillance environnementale pour permettre « une évaluation continue » de l’impact environnemental du projet. 48
Il ne s’agit que d’un exemple parmi tant d’autres des faits peu fondés diffusés par la presse sur la distribution de 50% des ressources en eau et la manière dont la biodiversité est prise en compte dans cette logique de répartition.
En outre, les problèmes de ruissellements et de production de déchets toxiques sont jugés inévitables. Les remblais de matériaux toxiques, ainsi que les modes de stockage, formés de digues de rétention des eaux, auxquels s’ajoutent les produits chimiques nécessaires au traitement par flottation du minerai, sont « insuffisants et peu efficaces » pour protéger l’environnement et les habitants, selon les associations. Les ruissellements impacteront les cours d’eau et les eaux en surface, et par extension la nappe phréatique qui se situe à 300 mètres de l’Oued Amizour. De plus, les conséquences seront dévastatrices pour la flore et la faune, notamment les espèces rares ou en voie de disparition qui vivent sur la côte maritime située non loin de la mine. 49 Un rapport de 2021 de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture indique que : « Les acteurs de la pêche sont préoccupés par l’avenir de ce secteur considérant la dégradation de l’état des ressources et du milieu marin, le développement des activités économiques et l’augmentation des pressions sur la frange littorale et côtière ». 50 En outre, la mine se situe non loin d’une faille sismique. 51
Selon les associations, la santé humaine sera elle aussi impactée car l’exploitation des mines de plomb est connue pour ses effets délétères sur la santé tels que le saturnisme, les problèmes neurologiques, et le cancer. Les associations font part des expériences en Algérie (mine de zinc près de Sétif) 52 et ailleurs (France, Amérique latine), qui témoignent de la longévité de la nocivité des minerais à la surface et dans les sols, jusque dans l’air. 53
Un membre de l’association Talsa note que : « les retombées économiques ne compenseront jamais les pertes environnementales […]. L’expérience pratique montre que les entreprises chinoises [Terramin est financée par des avoirs de l’État chinois] 54 laissent les chantiers en l’état [comme] la mine d’El Abed [Tlemcen, ouest, fermée en 2003], reprise par les Chinois [qui ont abandonné] les minerais à l’air libre, avec une perte de minerais de 50%. » 55
Le préambule du projet de loi sur les mines a remis en cause la protection de la région de la mine de Tala Hamza-Oued Amizour par une convention internationale. Il est en effet explicitement stipulé dans le point trois (3) du projet qu’une fois approuvé par le wali (préfet), ce dernier ne peut revenir sur sa décision à la lumière de nouvelles données. Le point 4 porte sur « l’allègement des procédures relatives aux établissements classés », c’est-à-dire sur les sites protégés. Ce point vise apparemment à concilier les législations minière et environnementale sur les sites classés. Le texte évoque « des complications récurrentes conduisant, dans la plupart des cas, au blocage des projets miniers » (Avant-projet de loi n° 2025-5) pour conclure à la « nécessité d’une procédure unique d’autorisation relevant exclusivement des dispositions de loi régissant les activités minières et permettant ainsi la relance du secteur des mines ». 56 Le préambule est un élément politique important dans le processus de mise en œuvre des lois. Il justifie implicitement et subtilement le décret présidentiel qui a annulé la convention de Ramsar (voir plus en détail ci-dessous) et encadre les débats. Après quelques débats au parlement et l’avertissement public de quelques partis politiques, la loi minière a été adoptée par le parlement le 16 juin 2025.
La critique des associations axées sur l’économie porte sur l’intérêt d’exploiter une telle mine, dont le taux de minerai de zinc n’est que de 7%, et sur le faible nombre d’emplois offerts par « ce genre de mine qui ne peut engager que 10% à 15% de locaux ». 57 La main-d’œuvre qualifiée dans ce secteur spécifique est manquante en Algérie, d’où la nécessité de la formation professionnelle. En outre, dans ce projet à 500 millions de dollars d’investissement, c’est l’État qui finance 58 les infrastructures (route vers la nouvelle l’autoroute A20, pont, nouveau quai, travaux dans l’aéroport) et offre une taxation préférentielle 59 aux investisseurs de ce secteur. De plus, Terramin n’a ni solvabilité ni capacités d’endettement. Ce sont ses partenaires qui financent ses projets, par exemple la Japan Organization for Metals and Energy Security 60 ou encore la SEEC, qui appartient au gouvernement chinois et administrée par l’agence Sipac, 61 ainsi que la China Investment Corporation qui gère les fonds souverains chinois. En outre, les rapports financiers de l’entreprise montrent qu’elle n’a réalisé aucun bénéfice depuis sa mise en activité. 62
Selon les associations, une bonne gestion économique de cette région abandonnée par l’État, et dont les habitants, faute d’emplois, sont forcés de « s’exiler », reposerait sur des alternatives économiques qui répondent à sa vocation touristique et à sa nature agricole, notamment l’agriculture de montagne, le petit élevage et la plantation de vergers, qui contribuent au maintien des populations dans les régions rurales et à la création de chaînes agricoles intégrées.
Fourate Chahal El Rekaby
Décalage 2 : Mise en silence et grandes manœuvres
Comment ces prises de positions et ces arguments circulent-ils dans l’espace public, et que nous apprennent-ils des rapports de l’État à la société civile et des possibilités de participation politique des populations ? La capacité de l’État à décider est un premier élément à considérer dans son rapport à la société civile et à la population. Comme indiqué précédemment, en 2006, l'État a accordé à Terramin 65% des parts de bénéfices de l’exploitation de la mine, et l’entreprise est autorisée à exploiter la mine depuis 2023. Dans le cas algérien, la société civile de la wilaya de Béjaïa n’exerçait aucune influence sur les décisions et ne pouvait que réagir, comme ce fut le cas de la population de la région de In Salah. En 2020, les habitants des villages de Ait Bouzid et de Marj Ouamrane ont commencé à débattre du projet malgré les restrictions liées à la pandémie de la Covid-19. Ces débats se sont poursuivis, et ont permis plus tard aux associations d’agréger leurs forces au sein d’une coalition.
La relation entre l’État et les associations et les comités de village est asymétrique. Les deux protagonistes ne se rencontrent pas et le « débat » ressemble davantage à une série d’énoncés successifs qu’à des échanges de points de vue. L’espace public est une arène d’information où les moyens de communication sont mobilisés de part et d’autre de manière inégale. Les différents représentants du gouvernement, tels que le ministre de l’Énergie et des Mines, les cadres, les journalistes et même les universitaires nommés dans des commissions, voient leurs propos diffusés via la télévision et la radio nationales, ainsi que dans la presse écrite publique et dite privée, tandis que les associations et la société civile sont limitées aux réseaux sociaux (notamment Facebook) et à quelques chaines Internet telles que AlternaTV, basée à Montréal, et la chaîne Internet Berbère TV.
Ce décalage s’opère également dans la diffusion de l’information et les stratégies de rétention et d’empêchement. L’exemple de l’étude d’impact de l’implantation de la mine indique comment la participation des habitants est pensée et en quoi celle-ci reflète les rapports entre l’État et la société. En effet, alors que la loi oblige les autorités locales à rendre publiques les études d’impact, dans la pratique celles-ci sont instrumentalisées pour servir de moyens de contrôle sur les informations. Un habitant rapporte que « les associations ont mandaté des gens pour aller voir de plus près l'étude d'impact, et la lire au niveau de l’Assemblée populaire communale, [car] on n'a pas eu accès, on n'a pas eu de copie pour qu'on puisse l'étudier correctement ». Les comités de villages ont délégué des membres pour la consulter, ce qui a nécessité plusieurs heures de travail. Ils en ont conclu que l’étude d’impact était celle de 2018, et non une étude récente comme le prétendait le wali de Béjaïa. Selon les associations, celle-ci serait une « simple notice » et non une étude à proprement parler. Les associations demandent en vain de rencontrer la personne qui l’a réalisée, ainsi que les autorités pour « débattre » des aspects problématiques.
La campagne de sensibilisation menée par des associations locales sur le projet de la mine a débuté en février 2021. La population a été invitée par la municipalité d’Amizour à exprimer son avis sur un registre ouvert à cet effet. La consultation portait sur l’étude de faisabilité réalisée en 2018. Sur le registre, on compte 176 signatures contre le projet de mine et 16 en sa faveur.Une lettre avec les signatures a été envoyée aux autorités provinciales via la municipalité, mais le maire a empêché l’envoi. Les associations ne l’ont appris que bien plus tard.
À tous les échelons, les pratiques des autorités (ministère, provinces, arrondissements, municipalités) consistent à détourner à leur avantage les ouvertures et les alternatives proposées par les associations et la population locale tout en limitant leur implémentation. Par exemple, malgré la loi exigeant une consultation publique, les délégués des comités de citoyens sont empêchés de participer aux quelques rencontres avec le wali, tandis que les demandes des associations et des habitants sont tout simplement ignorées.
Nous sommes une association agréée par l’État. C’était prévu qu’ils nous donnent des invitations, mais ils ont seulement invité le président. Le président a demandé d’avoir quatre ou cinq invitations, car il ne voulait pas y aller seul [pour éviter les intimidations]. Ils lui ont dit qu’il n’y aurait qu’une seule invitation, alors le président a refusé de participer. 63
Il arrive parfois que le wali multiplie les entretiens, qu’on pourrait qualifier « d’opérations de communication », mais sans donner suite :
Nous avons rencontré le wali trois fois, et à chaque fois, il nous promettait des choses, mais il nous mentait. […] Comme par exemple, cette rencontre de confrontation de nos experts (des villages) avec ceux d’Alger et de l’université de Béjaïa. Nous, on était confiants, mais ils ne nous ont pas invités. 64
La création du « Comité d’experts de l’université de Béjaïa » constitue une stratégie en soi de contournement-retournement de la part des autorités. Ce comité universitaire relève directement du ministère des Mines et de l’Énergie. Présenté comme indépendant et neutre, il constitue en réalité un moyen de persuasion et de justification de l’exploitation minière, tout en fournissant une caution scientifique à l’adresse de la population locale et des Algériens.
Ce comité sert de levier aux autres pratiques engagées par l’État, auquel il est organiquement rattaché. Ses membres ont activement participé aux travaux d’une conférence nationale nommée « Raréfaction des ressources minières et positionnement de l’Algérie : rôle du gisement de zinc-plomb de Tala Hamza-Oued Amizour », organisée à l’université Abderrahmane Mira de Béjaïa le 4 octobre 2023 et à laquelle ont assisté pas moins de quatre ministres et représentant sde ministères, ainsi que tous les élus locaux. 65
On ne pouvait que constater l'absence des représentants des comités de villages, ce qui a mené les villageois à organiser une action de protestation. C’est ainsi que la « rencontre des citoyens de Ait Bouzid » s'est tenue le 13 octobre 2023 dans leur village. La « déclaration », émise à la suite de cette rencontre et signée par 97 citoyens, déplore l'exclusion de la parole des premiers concernés, et rend comme « seuls responsables... [les] initiateurs du projet, [les élus], [le] comité scientifique de l'université, [les] autorités locales... des désastres environnementaux et sanitaires qui frapperaient [leur] région. »
Les membres du comité d’experts de l’Université de Béjaïa multiplient les déclarations à la télévision, quitte à dénier leurs propres travaux. Ainsi, Aïssa Mouhoubi, porte-parole et président du comité et économiste spécialisé dans le domaine des hydrocarbures, écrivait en 2006 66 que « … l’exploitation de plus en plus effrénée des hydrocarbures, principale source d’énergie consommée, peut s’avérer maléfique sur la durabilité de ce même développement et nécessairement sur le bien-être social », et que « … les décideurs cherchent à maximiser la production d’hydrocarbures en léguant cette dernière à des entreprises étrangères qui ont prouvé leur “gloutonnerie” à travers l’Histoire. » En 2023, cette même personne tient une position opposée concernant l’exploitation des mines, en revenant sur ses arguments de 2006 au sujet de la « durabilité », du « bien-être social » et de la « gloutonnerie » des entreprises étrangères. Dans les multiples interventions que lui accordent les médias algériens, Mouhoubi ne mentionne que les bénéfices générés par l’exploitation des minerais, prenant pour exemple le modèle chinois. Selon lui, « les mines et les projets de mines [inscrits] dans le calendrier de la nouvelle politique économique sont des moyens de conquérir les marchés en position de décideur. » Quid alors des populations et du développement durable, qui ne sont plus que des mots vides de sens. 67
À l’instar de Messaoud Houfani, l’expert géologue du ministère des Mines, qui insinuait qu’il est « probable qu’il n’y ait pas de nappe phréatique », Aïssa Mouhoubi soutient qu’il n’y pas de « transition énergétique ». Il rappelle en jouant sur les mots que le monde n’a connu que des « additions énergétiques », et que de fait, le soleil ou le vent sont des « sources d’énergies », et non les minerais qui sont, eux, des « moyens de production d’énergie ». Mouhoubi en conclut qu’il est nécessaire d’exploiter la mine, éludant d’un revers de main les changements climatiques, les risques environnementaux sur les populations et les territoires, ainsi que la « gloutonnerie » des entreprises étrangères. 68
L’ambiguïté de l’État se manifeste également par des dits et des non-dits et s’étend sur deux périodes politiques : la présidence d’Abdelaziz Bouteflika (1999-2019), et celle de son successeur, Abdelmadjid Tebboune (2019-présent). En 2006, le ministère de l’Énergie, sous Chakib Khélil (1999- 2010), avait initié la première phase avec Terramin. En 2023, le même ministère, sous Mohamed Arkab (2019- 2020 et depuis 2021), a entériné les ententes et donné à Terramin le droit d’exploitation (2023). La continuité de la politique minière suit donc la direction prise par l’État algérien. De Bouteflika à Tebboune, la ligne directrice est restée la même, bien que le second semble s’attribuer les mérites du développement industriel minier. Comme le note le rapport de l’Association Talsa 69 , le projet minier de Tala Hamza-Oued Amizour est devenu celui « de la Présidence », de même que tous les autres projets de mine. Cela signifie que la capacité des associations locales est extrêmement restreinte, et que toute position critique sur la (les) mine(s) sera réprimée.
La date butoir pour le lancement des activités de la mine a été fixée à mars 2026, ce qui a intensifié la répression, notamment depuis la fin du mois de février 2026. Pour ne fournir qu’un exemple, au moment où nous révisons ce texte en mars 2026, quatre délégués du comité du village Aït Bouzid ont été convoqués et interrogés par la gendarmerie de la ville de Bougie. Le procureur les accuse d’entraves à un projet d’État et a requis un mandat de dépôt pour leur emprisonnement. 70 Les délégués ont fait appel et ont été placés sous contrôle judiciaire en attente de leur procès, dont la date est prévue pour le 24 mars 2026, soit après l’inauguration officielle de la mine. Ces personnes sont pourtant des délégués du comité de village de Ait Bouzid. Elles sont criminalisées à la suite de la plainte du maire de Hamza Tala et de la compagnie Terramin elle-même. L’économiste Djelloul Slama a aussi été ciblé par des poursuites,71 après avoir exprimé son avis sur la production de la mine de fer de Ghara Djebilet à la télévision. Slama ne s’est pourtant pas ouvertement opposé au projet de mine, mais il s’est exprimé, chiffres à l’appui, sur les capacités de transformation de ce minerai en Algérie et sur la rentabilité du projet sur le court terme. À la suite de la diffusion de l’émission, l’expert a disparu pendant plusieurs jours avant d’être déféré devant la justice. Aucune information fiable n’a été publiée à son sujet depuis.
Fourate Chahal El Rekaby
Décalage 3 : Voie répressive et punition autoritaire
Le projet de mine de Tala-Hamza-Oued Amizour semble inarrêtable. Les méthodes « soft » de silenciation des demandes, la mise à distance de la population et des associations par le blocage communicationnel, l’absence de reconnaissance de la légitimité de leurs points de vue et actions s’accompagnent de mesures répressives variées. La gestion « douce », comme le montre le cas de la non-intervention des gendarmes devant la contestation des villageois, s’appuie sur et découle du rapport ambigu à la loi et de l’extensibilité de la répression, comme nous le montrons dans les paragraphes suivants.
La problématique des mines constitue un enjeu du droit en soi. En effet, les associations se sont saisies de la loi pour énoncer leurs positions, se référant notamment aux textes de différentes lois, ou en employant des formulations telles que « les lois de la République ». Ce recours à la loi et à l’État de droit bute sur le (dys)fonctionnement réel de l’administration et des pratiques politiques dissuasives. La loi devient extensible et réversible. Par exemple, la loi prend parfois en compte l’environnement, mais d’autres fois, elle l'assujettit à la loi sur les mines. Ou bien elle applique la distribution des 49% pour les parts étrangères, tout en rendant possible une extension de ces parts à 80%.
Ce jeu de déplacement et de réversibilité est difficilement repérable. Il est dilué et obscurci, d’un côté par la grande machine médiatique d’un État omniprésent et de ses représentants (wali, ministre, président, universitaires, experts, journalistes) appréhendés comme ayant autorité ou possédant un droit de préemption sur la vie des populations au nom d’un État prétendument paternel et protecteur, alors que celui-ci agitcontre sa population. Dans ce sens, c’est l’État lui-même qui dépossède les populations de leurs territoires. Cette dépossession s’apparente à l’« accumulation par expropriation » analysée par David Harvey (2004). 72 En effet, c’est l’État algérien, et non l’entreprise Terramin, qui exproprie les populations de leurs terres en leur offrant des compensations. Cette dépossession consiste en la concentration du capital dans certaines mains (ici l’État), et surtout- ce qui nous intéresse davantage - s’appuie sur un cycle continu et unidirectionnel d’épuisement des ressources. D’abord les hydrocarbures, puis les mines et enfin et simultanément, l’eau. 73
Pour la position gouvernementale, amplifiée par la presse écrite et en ligne, l’exploitation des mines est une sorte de panacée qui sortirait l’Algérie de sa dépendance au marché international et à la valeur des minerais, oubliant que le marché des minerais est constitué de niches exclusives et excluantes, 74 déjà fixées par les multinationales. 75 Elle fait fi de la réalité de la chaîne de production du minerai voué à l’exportation à l’état brut ou « traité », faute d’infrastructure de transformation. Les travaux sur l’industrialisation montrent la difficulté de l’Algérie à maîtriser son économie, 76 et à créer une intégration minimale réussie. L’usage idéologique du terme « usine de traitement du minerai » crée une situation confuse, laissant accroire que l’Algérie est passée à un autre stade en acquérant plus de maîtrise sur ses matières premières, et devenant de fait l’un des acteurs mondiaux en la matière. Le terme « usine de traitement du minerai » ne signifie aucunement « usine de transformation » ; la première opère la séparation du matériau de sa gangue pour parvenir à un matériau semi-brut, tandis que la seconde permet d’obtenir un matériau pur prêt pour les autres alliages et autres produits industriels.
Traiter ne signifie pas transformer ; avec le glissement vient la méprise. La maîtrise de l’économie nationale algérienne s’opère paradoxalement par des investissements directs à étranger (IDE), 77 permettant aux multinationales d’intervenir dans l’économie de l’Algérie et de la transformer sur le long terme. Quid de « la souveraineté nationale » ?
L’État opère par la feinte, en laissant penser qu’il échange avec les populations tout en engageant sa répression. La « consultation » avec les habitants est un moyen de les identifier pour ensuite les harceler, les menacer et les punir. Ainsi, la « randonnée populaire » sur le site de l’emplacement de la mine, organisée par les associations en 2023, a été étroitement surveillée et contenue. Quatre barrages des services de sécurité ont été établis, et des « personnes venant d’autres régions ont été refoulées à Béjaïa et empêchées de participer, selon des habitants de la région. Sur place, un témoin raconte :
TAvec nous, il y avait des membres du service de sécurité en civil, des policiers et des gendarmes. Certains ont tenté d’enlever la caméra à un citoyen qui était avec nous. C’est là qu’ils ont fait peur aux gens. Ils voulaient arracher la carte mémoire de la journaliste de Radio M. Le journaliste de Berbère Télévision a pris peur et s’est enfui.
Comme nous l’avons indiqué, les leaders associatifs se positionnent en vertu des textes de loi sur lesquels se basent leurs discours. Ils font pourtant face à des pratiques d’étouffement et subissent des menaces et du harcèlement. L’un d’entre eux, Kamel Aissat, professeur de microbiologie et militant résident dans un village situé à proximité de la mine, a été mis en accusation le 6 juin 2023 selon l’article 96 bis de la loi n° 20-06 du 28 avril 2020 du code pénal, avant d’être jugé pour diffusion et propagation volontaire « d’informations fausses calomnieuses, susceptibles de porter atteinte à la sécurité ou à l’ordre publics ». Son procès a suscité une attention considérable dans les médias en ligne, tant à l’échelle nationale qu’internationale. La cour d’appel de Béjaïa a confirmé l’acquittement final le 5 mai 2024.
La justice est également mobilisée par les représentants de la mine pour apeurer et intimider les villageois opposés au projet. Selon les témoignages, lorsque les habitants ont fait barrage à la montée des rétrochargeurs vers la mine au printemps 2025, la directrice algérienne de la mine a fait appel à un huissier. Les villageois ont confronté directement cette dernière, en présence de gendarmes qui ne sont pas intervenus car, selon eux, « il s’agissait de propriétés privées ». Les cinq villages concernés - Ait-Bouzid, Ibezghichen, Ibitouten, Ath Ayad et Aymoune- ont des comités de villages. L’un des membres de ces comités explique :
On se concerte souvent, car nous sommes tous concernés par ce problème. Là où ils (les machinistes de la mine) passent, ils nous trouvent sur place pour les empêcher d’avancer. La directrice du projet nous a dit qu’elle voulait juste continuer de faire quatre forages, mais les habitants n’en voulaient pas.
Les habitants interrogés témoignent de la répression et de la difficulté de prendre position contre le projet de mine. L’un d’entre eux parle de « la peur [qui] est rentrée dans les maisons […]. Maintenant,78 le gouvernement a réussi à faire peur aux gens. Sur leurs droits, ils reculent. Ils reculent devant leur propre maison. » Certaines associations ne participent plus aux réunions « parce qu’elles ont peur ». Les influenceurs d’opinion sont également ciblés. Un villageois et un militant racontent :
On a contacté une personne qui anime une page [Facebook] influente à Béjaïa. Elle nous a dit qu’elle allait utiliser un drone pour réaliser un documentaire sur la région et tout raconter, mais elle n’est jamais venue. Après quelques jours, elle nous a dit qu’elle a reçu des avertissements des services de sécurité. On l’a prévenue que si elle parlait du projet, ils allaient lui monter un dossier en justice. C’est elle qui l’a affirmé. Si elle ment, on ment avec elle.
L’État a réussi à affaiblir la contestation par une gestion policière plus discrète et peu frontale, en comparaison aux interventions des forces de l’ordre survenues dans les conflits précédents dans la région (1995, 2000, 2001, 2011). 79 Mais si les méthodes employées sont moins brutales, elles n’en restent pas moins coercitives. L’État déploie en parallèle l’appareil judiciaire sous ses formes régalienne, répressive et parlementaire. Ces actions aident à comprendre comment la répression physique et policière est désormais au service de « la loi » et les règles du droit, lesquels reposent sur un dispositif autrement plus silencieux, incriminant et dissuasif.
En effet, la loi sur les mines, votée le 3 août 2025 par le parlement, opère deux glissements : en amont, le décret de 2023 d’annulation de la Convention internationale sur les zones humides (Ramsar) qui protégeait la Vallée de la Soummam qualifie désormais l’exploitation de la mine comme étant d’« utilité publique ». 80 Ce décret outrepasse le débat parlementaire et la consultation effective de la population. En aval, la loi sur les mines permet aux entreprises étrangères d’acquérir 80% du capital, 81 alors qu’auparavant leurs parts ne pouvaient dépasser les 49%. 82 Ces glissements renforcent une conception instrumentale du droit comme étant flexible et malléable, mettant à l’épreuve le principe même de « souveraineté ».
En parallèle, l’argument de la « préservation de la souveraineté nationale » 83 est invoqué pour les projets miniers, notamment celui de Tala Hamza-Oued Amizour. Les politiques néolibérales sont à l’œuvre en rendant possible le quasi retrait des pouvoirs publics des secteurs dits stratégiques 84 tout en octroyant des titres de propriété aux entreprises étrangères. 85
Conclusion
La loi minière n’est qu’un exemple de la manière dont l’État algérien valorise l’exploitation minière au détriment de la population et de l’environnement. L’interception et la répression policière, la silenciation des habitants, les poursuites judiciaires, les manipulations juridiques et politiques, l’exclusion des habitants de leur terre sont au service de la dépossession. Par un jeu de détournements subtils et autoritaires, le projet de mine est devenu « projet d’utilité publique », comme noté plus haut.
Les associations locales ont peiné à trouver une voie de communication car il en existe très peu. La région affectée par la mine connaît aussi le chômage et le sous-emploi, et il est difficile de soulever la question environnementale « lorsqu’on est pauvres », comme en conviennent les leaders associatifs eux-mêmes. L’absence de politique agricole intégrée a dissout le tissu productif local, découragé les initiatives individuelles à petite échelle et mené à la création de zones semi-rurales qui ne présentent pas de caractères économiques précis ou dominants, ou qui manquent d’intégration économique. De plus, cette répression a été rendue possible car cette région, au réseau militant pourtant expérimenté, a subi une mise sous silence par étapes, ou étagement depuis le Hirak en 2019, mouvement de protestation populaire d’envergure dans toute l’Algérie qui a résonné comme un signal d’alarme politique sans précédent pour le régime politique en place.
Cette mise sous silence s’est d’abord opérée en assimilant toute forme de contestation dans la région au Mouvement autonomiste kabyle (MAK), considéré comme une atteinte criminelle à l’unité nationale. À cet égard, le MAK est problématique et constitue un frein aux revendications des associations. Par la suite, la décrédibilisation du discours des associations écologistes sur un site pourtant classé « d’intérêt mondial » a affaibli toutes les autres voix qui se lèveraient contre des projets similaires en Algérie.
Le projet de mine pose aussi la question du patrimoine matériel - autour des villages historiques - et immatériel, question ignorée par les autorités mais soulevée par les habitants et les associations. Il s’agit des cimetières des martyrs de la guerre d’indépendance et des « cimetières des ancêtres » qui se situent dans le périmètre de la mine. Comment concilier la justification de la « souveraineté nationale » avec le déni de ceux-là même qui lui ont sacrifié leur vie pour la nation, et qui demeurent ignorés et non honorés ?
Enfin, le « tournant minier » est un programme extractiviste et ne constitue en réalité qu’une nouvelle forme de « dépendance au sentier » 86, c’est-à-dire une continuation des mêmes formes de production et d’adaptation par les pays dépendants à la nouvelle « demande mondiale » - pour reprendre les termes des responsables du projet. Cela ne crée aucun espace pour penser des alternatives, ni pour rechercher des modes de production souverains, justes, écologiques et soucieux des inégalités persistantes, résultant de politiques solidaires, non prédatrices et clientélistes.