La politique industrielle verte en Tunisie Entre dépendance renouvelée et impératif de souveraineté
Ce rapport analyse de manière critique la transition écologique de la Tunisie. Malgré son potentiel en énergies renouvelables, le modèle actuel risque de reproduire les dynamiques extractives et la dépendance extérieure, mettant ainsi en péril la souveraineté, la justice sociale et la promesse d’une transition véritablement juste.
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La politique industrielle verte en Tunisie : Entre dépendance renouvelée et impératif de souveraineté (PDF, 7.26 MB)Average time to read: 60 minutes
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Tunisia’s Green Industrial Policy: Between Renewed Dependency and the Imperative of Sovereignty (PDF, 5.96 MB)Average time to read: 60 minutes
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RÉSUMÉ
Dans un contexte international marqué par une compétition géopolitique accrue, notamment autour des ressources indispensables pour répondre aux défis de la crise climatique, la transition écologique représente à la fois une opportunité stratégique et un écueil potentiel pour la Tunisie. Engagée dans la « transition verte » depuis la ratification de conventions internationales et le lancement de programmes nationaux comme le Plan solaire tunisien et la Stratégie nationale de développement durable, la Tunisie constitue un terrain d’étude pertinent pour analyser le paradoxe d'une transition verte présentée comme opportunité de développement et de résilience au changement climatique, alors même que son potentiel de développement reste bloqué par des obstacles structurels, caractéristiques d’une industrie essentiellement extractiviste et d’assemblage, ainsi que par son intégration périphérique dans les chaînes de valeur mondiales.
Confronté à la rivalité des grandes puissances pour le contrôle des chaînes d'approvisionnement vertes, les pays économiquement dépendants comme la Tunisie, mais riches en potentiel d'énergies renouvelables, tentent de miser sur cet avantage pour se frayer un chemin dans cette transition énergétique globalisée. Mais leur marge de manœuvre est étroite, et ces pays risquent de reproduire les mêmes logiques extractivistes et d’échange inégal qui ont marqué un développement soumis aux logiques hégémoniques du capitalisme mondialisé.
Les politiques industrielles vertes (PIV) peuvent avoir un impact considérable dans ce processus, toutefois la transition vers une industrialisation verte soulève de nombreuses questions, notamment autour de la contradiction fondamentale qui réside entre les impératifs écologiques et les logiques même qui sous-tendent le système capitaliste. Encouragées par des accords internationaux tels que l’Accord de Paris sur le climat, les politiques industrielles vertes s’articulent souvent autour d’une conception marchande et technocratique de la crise, qui promeut avant tout l’investissement privé et le recours aux instruments du marché.
L'analyse des dynamiques historiques démontre une continuité préoccupante dans l'incapacité à rompre avec la position subalterne qu’occupe le Tunisie dans l'économie mondiale. La politique industrielle des années 1960 appliquée dans le cadre de la planification économique n’a pas permis l’émergence d’une industrialisation qui réponde aux objectifs de développement escomptés, afin de s’extraire du schéma de dépendance économique tracé par la colonisation. Aggravée par la transition vers la libéralisation économique et l’émergence d’un modèle orienté vers l’exportation dans les années 1970, cette dynamique a exacerbé les tensions entre les revendications légitimes de développement social et le dogme de la compétitivité et des avantages comparatifs pour répondre aux objectifs du marché extérieur.
La mise en oeuvre du Plan d’ajustement structurel imposé par le FMI dans les années 1980 a contraint la Tunisie à libéraliser progressivement son économie et à privatiser certaines de ses entreprises publiques, tout en poursuivant un désengagement structurel de l'État de l’économie productive afin de créer un environnement propice à l’accumulation du capital privé. L’ouverture de l’économie au marché extérieur - et à ses exigences - s’est accélérée dans les années 1990, après l’adhésion de la Tunisie à l’OMC et la signature de l’accord d’association avec l’UE, à l’issue du processus de Barcelone (Partenariat Euromed).
Aujourd'hui, le cadre des politiques vertes en cours d’élaboration reproduit ces mêmes travers : les différentes stratégies nationales élaborées sont calibrées pour répondre aux exigences du marché européen plutôt qu'aux besoins locaux, en favorisant la libéralisation du secteur énergétique et l’octroi d’avantages fiscaux disproportionnés aux investisseurs internationaux.
Cette étude interroge le risque de perpétuer, voire d’aggraver les dépendances structurelles héritées de l'histoire coloniale dans le champ des politiques industrielles dites vertes. Loin de constituer une rupture, la transition verte qui se déploie actuellement pourrait ne constituer qu’une vaste stratégie de greenwashing d’un modèle centré sur l’extraversion et l’extractivisme, qui a caractérisé le développement en Tunisie depuis l'indépendance.
La politique industrielle axée sur le marché extérieur a façonné un tissu industriel marqué par une spécialisation dans des activités à faible valeur ajoutée et par un positionnement en amont des chaînes de valeur mondiales. Le tissu industriel tunisien se caractérise donc par une grande vulnérabilité du fait d’une production principalement orientée vers l'exportation,
fortement dépendante des investissements étrangers et des marchés européens, principalement la France, l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne.
Le rôle de l’État dans le processus d’industrialisation s’exerce en renforçant ses liens avec le secteur privé et le marché, notamment par le biais de partenariats économique comme les accords de libre-échange conclus avec l'Union européenne, qui ouvrent les marchés tunisiens aux produits étrangers tout en limitant la capacité du pays à protéger et à développer ses industries locales. Ce modèle perpétue ainsi une dépendance économique et technologique, caractéristique du capitalisme périphérique.
Le secteur industriel représente environ 24 % de la demande énergétique totale du pays, ce qui en fait l'un des secteurs les plus consommateurs d'énergie, et donc la cible de politiques promouvant l’efficacité énergétique et l’usage des énergies renouvelables dans l’ensemble de ce secteur clé. Cela se traduit par une évolution de la législation aux niveaux national et international, notamment par la ratification d’accords internationaux axés sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Ces réformes législatives favorisent avant tout la libéralisation progressive du secteur industriel et énergétique. De nouvelles lois ont été adoptées pour encourager les investissements privés, notamment étrangers. Ces lois s’inscrivent dans une logique d’ouverture du marché et reflètent l’influence marquée des bailleurs de fonds internationaux (Union européenne, Banque mondiale, Allemagne via la GIZ) qui ont orienté les réformes vers un modèle néolibéral au détriment de la souveraineté énergétique de la Tunisie. Ainsi, si le cadre juridique a permis une timide progression de l’utilisation des énergies renouvelables, il consolide un modèle extractiviste où la transition énergétique sert davantage les intérêts du capital international que ceux de la population tunisienne.
L’industrie verte semble constituer l’un des axes de la Stratégie industrielle à l’horizon 2035, dont les objectifs concernent la production d'énergie renouvelable, l'atténuation des GES et le développement de l'économie circulaire. Mais ces objectifs sont souvent formulés sans préciser les moyens concrets nécessaires à leur mise en œuvre, et l'exportation vers les marchés européens et le souci de l'alignement sur les standards européens continuent de constituer l'une des orientations principales de la stratégie.
Cette dynamique transparaît notamment dans le projet d’hydrogène vert à Gabès. Présenté comme une opportunité de développement, il s’appuie en réalité sur de l’endettement et s'apparente à une nouvelle forme d'extractivisme qui repose sur un accaparement des ressources en eau et en terres sans générer d’impacts positifs significatifs au niveau local, et reproduit les mêmes schémas de dépendance technologique. Ce « néocolonialisme vert » illustre en quoi la transition écologique peut perpétuer des rapports de domination Nord-Sud sous un vernis écologique. En effet, derrière ce greenwashing, la Tunisie reste liée aux centres impérialistes en continuant d’assumer son rôle de fournisseur de matières premières (énergie solaire, hydrogène vert) et de débouché pour leurs investissements conditionnels, qui tirent profit de ces ressources naturelles et exploitent les travailleurs et travailleuses.
La « transition juste » évoquée dans les documents officiels semble donc bien éloignée de la réalité, et les revendications des populations locales ne semblent pas non plus constituer une priorité stratégique. La capacité de la Tunisie à définir une voie de développement qui lui soit propre, articulant justice sociale, réparation écologique et autonomie productive, constituera l'ultime acte de résilience face aux crises climatiques et géopolitiques. L'urgence est moins technologique que politique ; il s'agit de reprendre le contrôle démocratique de la prise de décision dans le secteur industriel pour éviter que la transition verte ne devienne le nouveau masque de la dépendance.