« La libération de la Palestine est indissociable de la lutte contre le capitalisme fossile global »
Coordinateur du programme Afrique du Nord à l’Institut Transnational et auteur de nombreux articles et livres, Hamouchene s’est rendu à Montevideo pour participer à une réunion internationale et a discuté avec Brecha de la cause palestinienne et de ses liens avec la justice climatique et environnementale.
Credit: Magdalena Gutiérrez/ brecha.com
Nous réalisons cette interview alors que deux ans se sont écoulés depuis l’“évasion de la prison” que fut le 7 octobre 2023 (7-O). La bande de Gaza a été détruite par un génocide qui a également déclenché le plus grand mouvement mondial de solidarité avec la Palestine de l’histoire. Quelle est ton évaluation générale ?
C’est une question très large, mais je pense qu’il est important d’analyser ce qui s’est passé le 7-O du point de vue de la résistance anticoloniale : ce fut un acte inspirant de résistance du peuple palestinien contre le colonialisme israélien, l’apartheid, l’occupation et la dépossession. Je crois qu’il est très important de le dire, car dans les premiers jours et semaines, nous avons entendu le discours : “Le Hamas est terroriste, c’est de la violence”, en oubliant le contexte plus large, la perspective historique : 100 ans de colonialisme depuis le Mandat britannique, sept décennies de colonialisme de peuplement, d’occupation et d’apartheid.
Le 7-O a eu de nombreux effets. Il a réussi à remettre sur la table la question palestinienne, qui avait été enterrée. De nombreux efforts ont été déployés pour liquider la cause palestinienne. Nous l’avons vu à travers les Accords d’Abraham (2020), que Donald Trump a impulsés entre Israël et le Maroc, les Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn, le Soudan, et un accord était sur le point d’être signé avec l’Arabie saoudite. La résistance palestinienne est intervenue, en premier lieu, pour arrêter cette vague de normalisation avec les régimes arabes, en particulier l’Arabie saoudite, l’un des acteurs les plus importants au niveau régional et géopolitique. Si la normalisation avait continué avec l’Arabie saoudite, cela aurait été un coup dur pour le peuple palestinien. Aujourd’hui, le débat sur la cause palestinienne, la résistance, les questions autour de la lutte armée et des formes pacifiques de lutte est renouvelé. Le 7-O a démontré que le colonialisme israélien n’est pas invincible.
Mais, en même temps, nous avons assisté à une destruction totale et absolue. Et ce n’est pas seulement un génocide, c’est un écocide, et c’est ce que certains appellent un holocide : l’anéantissement de tout le tissu social et écologique de la vie. Les événements du 7-O ont été l’occasion pour Israël de pousser son projet génocidaire d’élimination dans le contexte de la fascisation, tant en Israël que dans le monde avec l’arrivée de Trump à la Maison Blanche.
Il est très difficile en ces temps d’avoir de l’espoir. Mais nous avons vu, à partir d’expériences précédentes de lutte anticoloniale, d’Haïti à l’Algérie, le Vietnam et l’Afrique du Sud, comment la libération peut prendre des décennies. En Algérie, le colonialisme français a duré 132 ans ; mais les gens ont gardé espoir, ont résisté de diverses manières et ont fini par mettre fin au régime colonial. C’est mon espoir pour l’avenir de la Palestine.
Je voulais t’interroger sur le rôle de la violence palestinienne en général et le 7-O en particulier, car l’autre camp dira : “Bon, ce discours de lutte anticoloniale, alors que le Hamas a tué des enfants ou kidnappé des civils (ce qui est illégal), montre pleinement que le Hamas ne s’intéresse pas à la résistance, qu’il hait simplement les juifs.”
Le Hamas fait partie intégrante du tissu social et politique palestinien, ce n’est pas quelque chose d’étranger ou d’isolé, et il a dirigé la résistance palestinienne ces dernières décennies, que cela nous plaise ou non. Il a une idéologie islamiste, mais elle n’est pas rigide ni réactionnaire, comme l’indiquent les stéréotypes occidentaux dominants. Bien sûr, au niveau social, il y a des choses que les forces de gauche peuvent et doivent critiquer. En tant que gauche, j’aurais préféré que la résistance anticoloniale soit menée par les marxistes, les communistes et les gauchistes radicaux, mais ce n’est pas la réalité. Les forces de gauche, nationalistes et laïques ont joué un rôle dans les années soixante et soixante-dix, mais elles ont été affaiblies et assassinées par l’impérialisme, et aussi par l’attaque plus large contre le nationalisme arabe dans la région, qui était un projet émancipateur de gauche. Les islamistes, pas seulement en Palestine, ont comblé ce vide avec une rhétorique anti-occidentale, parfois aussi anti-impérialiste, soulevant des questions nationalistes. En Palestine, il existe des forces de gauche (comme le FPLP), mais bien plus petites.
Pour revenir à la question de la violence, au début, il y a eu énormément de propagande et de mensonges : le Hamas a violé des femmes, tué et brûlé des enfants. Cependant, par la suite, il a été démontré et documenté, y compris par les Israéliens eux-mêmes, qu’il n’existe aucune preuve de tels actes.
Il y a eu des enfants tués et kidnappés.
Oui, bien sûr. Il y a eu des choses dont nous pouvons dire rétrospectivement qu’elles n’auraient pas dû se produire. Mais n’oublions pas que le Hamas n’a pas contrôlé à 100 % ce qui s’est passé le 7-O, car, au moment où ils ont rompu le blocus, d’autres personnes non affiliées au Hamas sont entrées, ont pillé, commis des actes violents, tué des gens. Cela ne signifie pas que le Hamas n’a pas commis de crimes de guerre, mais nous devons situer cette violence dans la violence plus grande du colonialisme.
J’apporte toujours deux citations dans la discussion pour parler du contexte historique, pour comprendre pourquoi on se concentre tant sur la violence des colonisés, des opprimés, des victimes elles-mêmes et on dit qu’ils sont terroristes. Cela ne se produit pas seulement avec les Palestiniens, cela s’est produit depuis les groupes esclavagistes. Walter Rodney, un marxiste caribéen, demandait avec quel baromètre moral nous jugerons la violence de l’esclave contre son maître en essayant de briser les chaînes de l’oppression et de l’injustice. La plus grande violence est la violence du statu quo colonial, du système esclavagiste, de la dépossession, de la servitude, des oppresseurs. Elles ne peuvent être mises sur un pied d’égalité.
L’autre citation est tirée d’un célèbre film, La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo. Il y a une scène célèbre où le général Massu, le parachutiste français venu réprimer la guérilla en Algérie en 1957, abat l’un des cerveaux de la Bataille d’Alger, Mohammed Larbi Ben M’hidi. Ils ont organisé une conférence de presse avec Larbi Ben M’hidi, et il y avait ce journaliste qui lui a demandé : “Ne pensez-vous pas qu’il est lâche de mettre des bombes dans les paniers des femmes et de tuer des enfants et des femmes ?”. Larbi Ben M’hidi, dans une réponse cinglante, a dit : “Ne pensez-vous pas qu’il est encore plus lâche de lancer des bombes au napalm sur des villages entiers et sans défense, tuant des milliers de civils ?”. Et il a ajouté : “Donnez-moi vos bombardiers et je vous donnerai mes paniers.”
Si nous jugeons les choses simplement d’un point de vue moraliste, non politique, non émancipateur, nous condamnerons toute forme de violence. La violence en elle-même devrait être dénoncée dans un monde parfait, mais nous ne vivons pas dans un monde parfait. La violence nous entoure : violence de l’impérialisme, violence du capitalisme, violence du colonialisme agonisant dans la Palestine actuelle. Attendent-ils que les victimes restent les bras croisés, acceptent leur destin, meurent et disparaissent ? Pour moi, le 7-O est fondamentalement un acte de violence révolutionnaire.
L’autre point que je voulais ajouter est la question de l’islamophobie. Je l’ai vue intériorisée même dans les cercles de la gauche radicale en Europe. Je pense que le travail antiterroriste des USA et de l’Occident contre les insurrections a été intériorisé par beaucoup de gens de gauche, supposant que tout islamiste est directement un terroriste. Il n’est pas nécessaire de l’analyser avec subtilité pour voir que certains mouvements islamistes sont bien plus modérés que d’autres. Certains islamistes ont évolué et leur idéologie aussi, y compris le Hamas, dont la sa charte [fondatrice] de 1988 pouvait être qualifiée d’ antisémite ; mais dans sa seconde charte [2017], ils ont progressé et ont même accepté l’idée de deux États. Mais Israël s’en moque. Même si les événements du 7-O n’avaient pas été menés par le Hamas, mais par la gauche laïque, Israël et ses alliés dans l’Occident impérial auraient trouvé une autre justification pour commettre le génocide.
C’est facile pour eux, car ils ont préparé le terrain avec des décennies d’islamophobie et de normes antiterroristes pour assimiler tout l’islamisme à Daesh. Mais le Hamas est un mouvement politique avec une idéologie, une stratégie, des plans et des tactiques ; il change, s’adapte aux pressions internes et externes.
Je pense que ça se rapporte aussi à la pensée de Frantz Fanon sur la violence. Souvent en Occident, il y a une critique réductionniste des idées de Fanon, ou peut-être une vision stéréotypée de ses idées sur la violence révolutionnaire.
En Occident, Fanon a été réduit par beaucoup à un prophète de la violence des opprimés. De plus, même de la part du milieu universitaire et des cercles progressistes critiques, il existe une tendance à le dépolitiser, à réduire sa pensée à de nombreux égards. Fanon, à juste titre, a situé la violence des opprimés et des colonisés dans le contexte plus large de la violence coloniale. Il disait : “Le colonialisme est un système manichéen. Il génère de la violence, engendre de la violence, et on ne le confrontera qu’avec de la violence”. Parce que, si l’on exerce de la violence quotidiennement, bien sûr, il y aura de la résistance. Pour lui, il était logique que les colonisés et les opprimés se soulèvent avec violence contre leurs oppresseurs pour se libérer et aussi pour retrouver confiance en eux, pour retrouver leur dignité, pour redevenir des êtres humains.
Mais il ne voyait pas la violence comme une fin en soi. Ce n’était pas contre les Blancs en eux-mêmes, mais contre le système colonial. La violence révolutionnaire libérerait à la fois les colonisés et les colonisateurs. L’analyse de Fanon reste très pertinente pour comprendre que ce système violent génère de la violence et doit être confronté par la violence. Mais il y a une tendance, comme je l’ai dit, à le dépolitiser ou à réduire sa pensée à : “ce type adore la violence”.
Tu as écrit un article reliant la lutte palestinienne à la libération vietnamienne et algérienne. Parle-nous de ces relations.
J’ai écrit cet article reliant les révolutions vietnamienne, algérienne et palestinienne en novembre 2024 en raison des débats que j’ai vus en Occident sur la résistance palestinienne et comment tout est réduit à une violence barbare. J’ai pensé qu’il était important de situer la résistance palestinienne dans cette longue vague de luttes anticoloniales qui remonte aux révolutions asiatique, vietnamienne, algérienne, sud-africaine et d’autres parties du monde. Mais aussi pour montrer les liens entre les diverses révolutions, car celles-ci ne se produisent pas dans le vide. Il y a une solidarité internationale entre les diverses luttes : les personnes apprennent et s’inspirent mutuellement.
Un exemple de cela est la bataille de Diên Biên Phu, où les Vietnamiens ont vaincu et écrasé l’armée française. Ce fut la première fois que le peuple comprit que le colonialisme français n’était pas invincible. Cela a inspiré le monde entier, en particulier l’Afrique, où la France avait de nombreuses colonies. L’une d’elles est l’Algérie. En fait, de nombreux nationalistes algériens de l’époque disaient : le Viet Minh nous a montré que la lutte armée était la voie à suivre, et nous avions confiance que nous pouvions y arriver. En effet, la bataille de Diên Biên Phu a eu lieu en mai 1954 ; la révolution algérienne a commencé en novembre, seulement six mois après. Aussi les dockers et les travailleurs portuaires en Algérie et au Maroc ont mené des actions de solidarité avec les Vietnamiens : ils ont arrêté l’envoi d’armes et d’autres matériaux au colonialisme français. C’est ce que nous voyons aujourd’hui pour la Palestine. Bien que nous ne voyions pas encore les fruits. Néanmoins, ça inspire plus de personnes, les nouvelles générations, à agir, à apprendre sur la Palestine, à en faire plus.
Les Israéliens et leurs alliés impérialistes prennent note et ne veulent pas que cette solidarité s’intensifie et devienne un problème. En partie, je vois les négociations de ces jours dans le contexte d’une tentative d’absorber l’énergie de cette solidarité internationale, mais je ne pense pas que nous devrions nous laisser tromper ; la solidarité doit continuer jusqu’à ce que l’entité sioniste soit démantelée.
Dans toute lutte anticoloniale – par exemple, au Nigeria, au Vietnam, en Algérie, à Haïti ou en Afrique du Sud – il y a eu un processus de déshumanisation des colonisés par l’Occident. Un langage très fort a été utilisé pour les décrire comme des sauvages, des barbares qui aiment la violence. Nous l’avons vu en Palestine : ils se sont concentrés sur la violence barbare du Hamas et l’ont utilisée pour justifier le génocide et la destruction. Cet élément est toujours présent dans toute lutte anticoloniale. En Afrique du Sud, Nelson Mandela, le leader maintenant aimé par l’Occident, a utilisé la lutte armée parmi d’autres tactiques. Il a dit : “Ce ne sont pas les colonisés ni les opprimés qui décident de l’usage de la violence. Ce sont toujours l’oppresseur et le colonisateur qui décident des moyens de lutte. Si le colonisateur veut la paix et des processus pacifiques, nous pouvons négocier, nous pouvons le faire”. Mais normalement, ce n’est pas le cas.
L’utilisation de la nourriture et de la faim comme arme pour écraser la résistance anticoloniale s’est également produite au Vietnam. Les militaires français avaient une intention claire : ils savaient qu’on tue la résistance en affamant les gens, en détruisant leur agriculture, leurs réserves de nourriture ; et ils l’ont fait. Aujourd’hui à Gaza, nous voyons comment Israël le fait d’une manière beaucoup plus cruelle et inhumaine, extrême.
Les Français en Indochine avaient une stratégie claire et disaient : “Si nous perdons ici, nous perdrons nos colonies en Afrique”. Ce qui se passe aujourd’hui est exactement la même chose : Israël et son principal allié, les USA, tentent de maintenir la ligne impériale au Moyen-Orient. C’est une zone géoéconomique et géostratégique très importante en raison des combustibles fossiles et de toutes les routes commerciales, tant maritimes que terrestres. Les USA et Israël, avec ce qu’ils font contre la Palestine et contre l’Axe de la Résistance – incluant l’Iran, le Yémen, ce qu’ils ont fait en Syrie et ensuite avec le Hezbollah – essaient de maintenir leur ligne impériale de domination dans la région.
Il est fondamental de situer la libération de la Palestine dans ce contexte. Ce n’est pas simplement une question de droits humains ni de liberté pour le peuple palestinien. Bien sûr que c’est ça aussi, mais c’est surtout une lutte contre l’impérialisme usaméricain et contre le capitalisme fossile global.
Y a-t-il un lien entre ce qui se passe en Palestine, le reste du monde arabe et le reste du Moyen-Orient, par exemple, en ce qui concerne la restriction à la démocratie qui a existé depuis la décolonisation de ces pays, qui coïncide également chronologiquement avec la fondation d’Israël et le rôle de l’impérialisme usaméricain dans la région ?
C’est une bonne question. De mon point de vue, c’est réciproque. Il n’y aura pas de libération de la Palestine sans la libération des autres peuples arabes de la dictature militaire, des régimes vendus et des monarchies réactionnaires du Golfe. Mais, en même temps, il n’y aura pas de libération pour la région ni pour le peuple arabe sans la libération de la Palestine. Ces deux causes sont dialectiquement imbriquées. Depuis le début, c’était une affaire de libération arabe : on l’appelait le conflit arabo-israélien. Il a été dissocié par de nombreux facteurs au fil des ans, mais il a repris de l’importance. Nous nous rendons compte, en tant que peuples et forces progressistes arabes, qu’il est bien plus important que jamais de poser la libération de la Palestine et la libération du peuple arabe comme une affaire interreliée.
Les deux vagues de soulèvements arabes y sont liées. Ce qu’on a appelé le Printemps arabe a commencé en 2010-2011 en Tunisie et en Égypte1, puis s’est étendu à d’autres pays : Libye, Syrie, Yémen, Jordanie, Maroc. Ensuite, il y a eu une seconde vague en 2018-2019 avec le Soudan, l’Algérie, le Liban et l’Irak. Les gens se sont soulevés contre des régimes autoritaires et corrompus qui s’étaient emparés de la richesse et servaient des agendas néocoloniaux. Ce qui s’est passé avec ces deux vagues, c’est le succès de la contre-révolution, menée par des éléments internes et externes. Les externes, bien sûr : l’impérialisme, USA en tête, à travers divers moyens, y compris économiques, essayant de pousser à plus de néolibéralisme et une plus grande dépendance. Les facteurs internes : les classes dominantes et les bourgeoisies locales qui bénéficient du pillage du peuple. Y compris la Palestine, bien sûr : l’Autorité palestinienne ne se représente qu’elle-même ; la collaboration avec Israël est totale. C’est la critique par Fanon des bourgeoisies nationales qui finissent par reproduire le même système oppressif de l’époque coloniale parce qu’elles manquent d’une vision sociale, politique et émancipatrice, ou l’abandonnent tout simplement.
L’autre acteur contre-révolutionnaire dans la région sont les monarchies du Golfe : Arabie saoudite, EAU, Qatar et Bahreïn. Les EAU et Bahreïn ont normalisé leurs relations avec Israël. Mais l’Arabie saoudite est, à mon avis, l’un des régimes les plus réactionnaires de la région arabe. Tous ces régimes ont tout fait pour intervenir dans les pays de la région et, bien sûr, aussi dans d’autres, pour impulser des soulèvements, intervenir économiquement et changer la situation. Ces monarchies du Golfe et leurs classes dominantes font partie du système impérialiste global dirigé par les USA et en bénéficient. Elles sont une force réactionnaire sous-impérialiste. Bien sûr qu’elles dépendent et sont subordonnées aux USA, mais elles promeuvent aussi leurs propres intérêts. Nous le voyons dans l’expansion du capital du Golfe dans toute la région ; le capital émirati s’entrelace avec l’israélien et l’usaméricain. Trump a visité l’Arabie saoudite, les EAU, le Qatar, et a reçu des milliards de dollars.
Une partie de notre tragédie actuelle dans la région arabe réside dans l’échec de ces soulèvements. Imaginez que la révolution égyptienne réussisse à instaurer, disons, un régime progressiste anti-impérialiste et antisioniste. Pensez-vous que le peuple égyptien garderait ce silence face au génocide ? Non, il ne le ferait pas. Imaginez que la monarchie réactionnaire jordanienne ait été renversée pour créer un régime démocratique qui permettrait au peuple de se mobiliser et de s’organiser. Nous n’aurions pas été témoins du silence ni de la répression. Il faut critiquer les régimes et gouvernements arabes pour leur complicité, leur trahison. Parfois, ils se contentent de parler sans rien faire… Y compris l’Algérie, qui aurait pu utiliser la carte du gaz. C’est le troisième exportateur de gaz vers l’Union européenne, mais elle ne l’a jamais présenté comme une menace. Ils font des démarches diplomatiques à l’ONU et rien de plus. Ce n’est pas suffisant.
Mais en même temps, j’ai le sentiment que le peuple arabe n’a pas été à la hauteur du défi. Peut-être est-ce facile pour moi de le dire parce que je vis en Occident, pas en Algérie ni en Égypte. Je pense que l’argument selon lequel nous vivons sous une dictature militaire régressive ne me convainc pas. Nous devons faire plus, beaucoup plus. Nous avons peur. C’est un génocide qui se produit. Ce n’est pas seulement de la répression. Un peuple entier est en train d’être anéanti.
Pour nous, il est clair qu’il n’y aura pas de libération sans le démantèlement de la colonie israélienne et sans le renversement des régimes réactionnaires dans toute la région. Les gauchistes palestiniens disent : “Nous avons trois ennemis. Le numéro un est le colonialisme israélien, le second sont les bourgeoisies réactionnaires arabes et le troisième est l’impérialisme usaméricain”.
J’ai entendu des commentateurs conservateurs dire : “Ce mouvement propalestinien en Occident est une mode passagère. L’année dernière, tout le monde s’inquiétait du changement climatique, et Greta Thunberg et tous ces gens-là en parlaient beaucoup. Soudain, ils ont complètement oublié le changement climatique et maintenant la nouvelle mode est la Palestine”. Il y a quelque chose d’intéressant là-dedans, car le changement climatique et l’économie des combustibles fossiles sont liés à ce qui se passe en Palestine et au Moyen-Orient. Quel est le rôle des combustibles fossiles dans cette équation ?
Il est intéressant que tu parles de Greta. Elle a été louée par les médias libéraux pendant longtemps, elle était invitée à tous les panels pour parler : Greta, activiste climatique, etc. Quand elle a lié sa lutte pour la justice climatique à la libération de la Palestine, elle est soudainement devenue l’ennemie. Les médias ne l’invitent plus. En fait, ils la diabolisent, ainsi que de nombreux gouvernements et classes dominantes d’Occident. Greta s’est rendue compte de quelque chose de très important : que la libération de la Palestine est aussi un problème de justice climatique. Ce ne sont pas seulement des mots que nous disons pour scander un slogan : cela repose sur un argument d’économie politique. La Palestine fait partie du Moyen-Orient, une région qui est au cœur du capitalisme fossile et de ses marchés globaux ; 35 % du pétrole produit en provient.
Et les monarchies du Golfe jouent un rôle clé pour le maintenir intact. Elles continueront d’exploiter des combustibles fossiles et de les vendre, que ce soit à l’Occident ou à la Chine. Mais, en même temps, elles rejoignent de nouvelles chaînes de valeur, y compris les énergies renouvelables et l’hydrogène. Nous voyons beaucoup de leurs entreprises, y compris dans les énergies renouvelables, dans la région arabe et d’autres parties de l’Afrique.
Ce que les USA et leurs alliés essaient de faire, c’est unir leurs deux piliers de domination dans la région et dans le monde. Le premier de ces piliers est Israël comme poste impérial avancé au Moyen-Orient pour protéger les intérêts géoéconomiques et géopolitiques de l’Occident : les combustibles fossiles et les routes maritimes et commerciales. La région est aussi, ne l’oublions pas, très importante d’un point de vue militaire. Le second pilier sont les monarchies arabes réactionnaires reposant sur les combustibles fossiles.
Unir ces deux piliers impulserait le projet impérial usaméricain dans la région ; d’un côté, ça consoliderait Israël comme une avant-garde impériale, frustrerait tout projet de libération dans la région, y compris la Palestine, et, d’un autre côté, maintiendrait la Chine hors de la région, puisque la Chine et ses intérêts croissent ; elle a passé beaucoup d’accords avec les pays du Golfe, avec l’Iran. Ça, les USA n’en veulent pas.
Si nous nous basons sur toute cette analyse, qu’est-ce que la justice climatique ? Que nous devons mettre fin au capitalisme fossile. Cela signifie entrer en confrontation avec les USA et avec les monarchies réactionnaires arabes, car elles sont au centre de tout cela. Ces monarchies sont des ennemies, avec Israël, de la Palestine. C’est pourquoi la libération de la Palestine est une question de justice climatique et une lutte contre la force du capitalisme.
Israël veut aussi devenir un pôle énergétique dans la région. Je ne pense pas qu’il dispose de beaucoup de ressources et, en tout cas, ce sont des ressources des Palestiniens, comme les gisements gaziers de Léviathan et Tamar, sur la côte méditerranéenne. Israël était importateur net de gaz. Quand il a découvert ces gisements, il a commencé à exporter vers l’Égypte, la Jordanie et l’Union européenne. Il veut devenir ce pôle pour remplacer le gaz russe. En fait, c’est ce qu’il a fait ces dernières années : le gaz est envoyé en Égypte pour sa liquéfaction – puisqu’Israël ne dispose pas des installations nécessaires – et est exporté de là vers l’Union européenne par pipelines. L’Égypte fait ça pour Israël, imagine.
La normalisation économique est vraiment importante car elle crée d’énormes liens qui intègrent Israël depuis une position dominante. Alors ces régimes arabes disent : notre sécurité hydrique, énergétique et même alimentaire n’est-elle pas plus importante que la libération de la Palestine ? La Jordanie obtient beaucoup de son gaz d’Israël. C’est pourquoi nous devons arrêter cet agenda de normalisation. C’est pourquoi le [mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions] BDS est très, très important. Nous devons intensifier, isoler le régime colonial israélien, non seulement en matière politique, mais aussi économique.
J’ai trouvé très intéressant ce que tu dis dans ton article sur le greenwashing. On en parle toujours comme faisant partie du whitewashing [blanchiment d’image] israélien. Mais là, tu apportes des détails et des concepts comme l’orientalisme environnemental, la suprématie écologique et l’apartheid climatique pour décrire les politiques du colonialisme sioniste en Palestine et ses conséquences dévastatrices pour la population et la terre, aggravées par la crise climatique et le complexe militaro-industriel. C’est l’opposé de l’image d’expertise dans la gestion efficiente de l’environnement et de l’eau qu’Israël vend à nos pays.
Absolument. Ça fait partie de l’arsenal colonial de tactiques et de stratégies. Si nous parlons de questions écologiques – et c’est quelque chose que certains auteurs palestiniens ont essayé de documenter –, le projet colonial israélien s’est centré sur la domination écologique, la violence écologique et la destruction écologique. La population native est considérée comme arriérée, qui ne sait pas prendre soin de son environnement, et on essaie de remplacer son écologie par une écologie coloniale étrangère et importée ; ainsi on détruit l’agriculture locale et d’autres pratiques durables des autochtones. C’est ce que certains appellent l’orientalisme environnemental.
Les colonialistes blancs doivent apporter leur propre civilisation, “faire fleurir le désert”. Mais en réalité, ils détruisent des villages palestiniens et volent leurs terres. Ils le font depuis le premier jour : le Fonds National Juif plantait des arbres sur les villages palestiniens détruits pour éliminer toute trace de la dépossession et des gens qui y habitaient. Ils les présentent comme des projets de conservation et de reforestation, mais en apportant des arbres d’autres parties pour créer des paysages européens. Et ils finissent par créer de nouveaux problèmes écologiques, comme des incendies de forêt et la perte de fertilité du sol.
Je ne savais pas que Mekorot est en Amérique latine et dans tant de provinces d’Argentine. Ce sont les liens de normalisation qui se font au nom des références vertes : nous apportons notre technologie pour aider les gens. Ils vendent de la technologie agricole à une grande partie de l’agro-industrie du Brésil. Ainsi, ils créent de nouveaux liens sous cet agenda de durabilité verte. C’est du greenwashing, du colonialisme vert. Il remplit deux fonctions : montrer Israël comme un gestionnaire environnemental qui impulse un agenda de durabilité ; mais bien plus importants sont les liens économiques et les nouvelles dépendances qui se créent, car ils rendent plus difficile pour ces pays et gouvernements de rompre les liens ou d’élever la voix contre Israël. C’est pourquoi il est fondamental d’impulser le BDS.
Qu’en est-il de l’Amérique latine ? Quelles difficultés ou potentialités vois-tu par rapport à ces sujets ?
Je me sens bien plus inspiré par ce que nous avons vu en Colombie – indépendamment de nos critiques envers Gustavo Petro – que par ce que nous voyons dans la région arabe. Il parle fort et appelle les choses par leur nom : génocide. La Colombie a mis fin à l’exportation de charbon vers Israël. Elle a coupé, je crois, tous ses liens économiques et commerciaux récemment. C’est l’action politique que nous espérons d’autres pays, y compris en Amérique latine. J’espère que pendant la COP30, qui se tiendra au Brésil en novembre, nous pourrons pousser le gouvernement brésilien à adopter une posture bien plus ferme en termes d’arrêt de l’exportation de pétrole vers Israël. Nous devons exiger un embargo énergétique.
Nous allons publier un article, probablement avant la COP, pour montrer les liens profonds entre les entreprises et l’État brésiliens avec Israël [Des favelas et des campagnes brésiliennes à Gaza]. Ces liens sont énormes : agro-industrie, armement, surveillance, combustibles fossiles. Nous devons intensifier le travail de nos mouvements pour couper ces liens et adopter des postures bien plus fermes dans des forums internationaux importants. Lula en a parlé, mais concrètement, je ne sais pas ; nous devons en voir plus.
Il est aussi très important, en termes généraux, d’exposer le sionisme. Sur qui exercent-ils des pressions économiques ? Nous devons savoir ces choses, enquêter et documenter. Je sais que la campagne d’embargo énergétique global a identifié quelques cibles : la Turquie, le Brésil, le Nigeria, l’Azerbaïdjan dans une certaine mesure. Ils ont identifié des ressources énergétiques qui alimentent le génocide. Même l’Afrique du Sud, qui a fait le pas historique de porter Israël devant la Cour Internationale de Justice, lui exporte encore du charbon.
Il y a des mesures audacieuses que nos gouvernements peuvent prendre avec leurs sociétés civiles, avec leurs travailleurs, avec leurs syndicats ; il doit y avoir une discussion au Brésil, en Afrique du Sud, dans de nombreux pays. Nous devons apporter notre grain de sable pour sauver le peuple palestinien. Bien sûr, les arguments économiques sont très importants. Mais l’histoire jugera ceux qui ont continué à exporter et à faire des affaires avec Israël pendant que le peuple palestinien était anéanti.
Il y a certains défis et difficultés à surmonter pour créer cette solidarité concrète entre la lutte de libération palestinienne et les luttes latino-américaines. La barrière de la langue et la distance sont énormes. Mais il existe une connexion naturelle entre les luttes des communautés indigènes ici en Amérique latine et en Amérique du Nord avec la lutte de libération palestinienne. Cela se voit dans les déclarations de certaines forces palestiniennes et aussi des peuples indigènes qui disent aux Palestiniens : “Nous vous voyons, c’est la même lutte. Nous luttons contre le même système colonial, impérialiste et capitaliste”.
Il ne s’agit pas seulement de la libération de la Palestine. Il s’agit de la libération de l’humanité de divers systèmes d’oppression : impérialisme, capitalisme, colonialisme, patriarcat et suprématie blanche. Connecter les luttes et avoir une vision antisystémique est fondamental. Le peuple palestinien et les peuples arabes doivent en apprendre plus sur les luttes en Amérique latine. De même, les peuples latino-américains doivent en apprendre plus sur les luttes dans d’autres parties du monde, dont la Palestine. Le système contre lequel nous luttons est déjà très connecté et global. Pour eux, opprimer les gens, piller leurs ressources, les subjuguer et les endetter fait partie de leur agenda. Ils le font à travers leurs institutions financières, l’extractivisme, la dette, leurs propres entreprises. C’est pourquoi nos luttes doivent être interconnectées.
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Credits
Authors
-
María Landi
-
Francisco Claramunt
Traduit par Tlaxcala
-
Le « Printemps arabe » a de fait commencé le 9 octobre 2010 à Gdeim Izik, près d’El Ayoun, au Sahara occidental occupé par le Maroc, où des milliers de Sahraouis ont dressé un campement de tentes. Ils ont été délogés violemment un mois plus tard par les forces de répression marocaines, qui ont fait un nombre indéterminé de victimes. 19 participants à la protestation croupissent en prison, condamnés à des peines allant de 20 ans à la perpétuité. [NdT]
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