Une pêche industrielle dangereusement efficace

Comment les multinationales néerlandaises menacent la pêche artisanale européenne
22 October 2021
Policy issue

Au sein de la flotte de pêche européenne, certains navires industriels de nouvelle génération sont devenus trop ef- ficaces. Ces navires, peu nombreux mais à la pointe de la technologie, ont un impact démesuré sur l'océan. Depuis les années 1980, les stocks de poissons ont largement diminué sans que tous les pêcheurs en soient également responsables, ni que toutes les communautés de pêche en soient affectées au même degré. La crise de la sur- pêche, alimentée en grande partie par un petit nombre de navires, menace dans le monde entier les populations côtières et pêcheries artisanales qui dépendent de l’océan pour se nourrir et gagner leur vie.

Téléchargez le rapport complet en français ou anglais.


La politique commune de la pêche (PCP) est le texte qui encadre la manière dont les États membres de l’Union Européenne gèrent collectivement leurs eaux. Adoptée en 1970, la PCP vise à assurer la conservation des stocks de poissons et la viabilité économique des pêcheries européennes. Pour atteindre ces objectifs, l’UE a mis en place des mesures centralisées, octroyé d'importantes subventions publiques, et imposé une gestion basée sur des totaux admissibles de captures (TACs) établis au niveau européen pour les espèces commerciales, puis distribués à l’échelle nationale sous forme de quotas. Ces choix politiques ont contribué à l'industrialisation de la flotte et au développement d’immenses chalutiers automatisés, et ont laissé les sociétés les plus puissantes s’accaparer une majorité des quotas.5 En effet, afin de rester compétitives, celles-ci accumulent du capital et des droits de pêche par le rachat ou la fusion avec d’autres entreprises de pêche moins performantes, et étendent également leur emprise tout au long de la chaîne d'approvisionnement. Elles réa- lisent désormais d'énormes bénéfices grâce à la capture, à la transformation, au commerce et à l'exportation du poisson.6 Dans le secteur de la pêche, cette concentration des capitaux existait bien avant les années 1970, mais comme nous le verrons, de nouvelles pressions du marché, l’innovation technologique et les incitations créées par la PCP ont contribué à accélérer le processus.

Les pêcheurs artisans de toute l’Europe subissent ainsi la double peine du déclin des stocks de poissons et de politiques qui leur sont défavorables. De 2000 à 2010, le nombre d’emplois dans le secteur de la pêche artisanale a baissé d’environ un quart, tandis qu’à la même période les grandes entreprises de pêche et leurs actionnaires réalisaient des profits records.

Entre 2013 et 2019, la flotte européenne a perdu 5 505 navires, tout en maintenant quasiment au même niveau sa capacité globale en termes de potentiel de captures.10 En d'autres termes, il y a aujourd’hui moins de bateaux de pêche, mais ceux qui restent sont de plus grande taille et capturent du poisson en plus grande quantité, et plus rapidement. Le problème de cette forme d'efficacité est qu’elle n’est pas durable écologiquement parlant, si l’on en croit le déclin des stocks de poissons au niveau mondial. Par ailleurs elle se fait au détriment de toute la diversité de services qu’apportent les pêcheries artisanales à leurs communautés et aux systèmes alimentaires.

Dans son Pacte vert pour l'Europe, l'UE souligne que la production alimentaire doit être non seulement efficace mais aussi rentable, résiliente en temps de crise, qu’elle doit avoir un impact environnemental positif ou neutre et permettre d’améliorer les moyens de subsistance des producteurs. Ce sont précisément des caractéristiques propres aux pêcheries artisanales européennes : leurs connaissances des écosystèmes locaux les encouragent dans l’utilisation de méthodes de pêche à faible impact, et le poisson qu’elles pêchent est destiné à la consommation humaine plutôt qu’à des usages industriels, ce qui contribue à réduire l’insécurité alimentaire.13 Dans l’ensemble, la pêche artisanale concourt au développement rural et à l’économie locale en créant des emplois et remplit un rôle culturel et patrimonial auprès des communautés.

La définition de la pêche artisanale a beau faire l’objet de débats (voir encadré 1), les chalutiers géants pélagiques et démersaux (encadré 2) des flottes industrielles s’en distinguent largement. Certains de leurs navires mesurent plus de 80 mètres de long, et jusqu’à 144 mètres pour le Annalies Ilena du groupe Parlevliet & Van der Plas. Les entreprises auxquelles ces bateaux appartiennent pèsent plusieurs millions de dollars. Cornelis Vrolijk B.V. et Parlevliet & Van der Plas (P&P), basées aux Pays-Bas, sont deux des plus puissantes en Europe. Au-delà de leur taille et de celle de leurs navires, l’influence qu’ont progressivement obtenue ces sociétés sur les réglementations eu- ropéennes de la pêche est considérable. Leur ascension a été rendue possible par un environnement politique très largement favorable à la croissance du secteur de la pêche industrielle.

Ce rapport se concentre sur Cornelis Vrolijk et P&P. Nous présenterons les stratégies utilisées par ces deux multinationales néerlandaises pour consolider leur po- sition dominante au détriment de la pêche artisanale européenne et des stocks de poissons. Premièrement, elles accumulent des droits de pêche par des actions de lobbying et d'accaparement de quotas ; Deuxièmement elles utilisent des financements publics pour améliorer l’efficacité des navires de manière redoutable (nous utilise- rons l’expression « subventions néfastes »). Troisièmement elles poussent à l’extrême l’innovation technologique pour une prétendue « efficacité ». Enfin quatrièmement, un manque de contrôle et de transparence a facilité certaines pratiques de pêche frauduleuses et illégales. Nous examinerons ensuite les conséquences d’un système qui favorise l’efficacité dans la pêche et noterons que la mainmise de ces navires de pêche industrielle dangereusement efficaces n’est pas une fatalité. Il existe de nombreux exemples de mobilisations contre les chalutiers géants, et des alternatives émergent en parallèle : les pêcheries communautaires (Community Supported Fisheries - CSF) notamment, qui proposent du poisson pêché localement avec un faible impact environnemental. Ces formes d’or- ganisations collectives entre pêcheurs et consommateurs qui privilégient la durabilité écologique et la justice sociale à l’efficacité sont source d’espoir pour la pêche artisanale européenne.

Suite à la publication de cette étude, l’organisation de producteurs PFA a publié un droit de réponse que vous pouvez consulter ici.